UN COUP D'OEIL DANS LA CITÉ
Près d'un an s'est écoulé depuis l'inauguration de la Cité du Devoir; de notables développements ont été apportés à cette œuvre importante. L'état moral des habitants va toujours s'améliorant. Les liens de famille se sont resserrés. L'enfant, naguère considéré comme une charge, est maintenant aimé pour la joie qu'il apporte au foyer par ses innocents ébats, par ses cris et ses jeux, par ses douces caresses, et plus encore pour les peines qu'il a coûtées.
11 est si naturel à l'homme d'aimer ses enfants que Dieu n'en a point fait un commandement particulier : il nous a mis au cœur l'amour paternel, et l'affection la plus vive ne saurait remplacer celle d'une mère dans les circonstances solennelles de la vie. Nous naissons faibles et plus chétifs que les petits des animaux; mais Dieu nous remet entre les bras d'une mère : nous y trouvons appui, tendresse et soins affectueux; elle guide nos premiers pas; sa main vigilante écarte les obstacles qui se présentent sur notre route; enfin elle nous inspire les premières notions de la vertu. Mais pendant ce temps, et durant tout le cours de sa vie, la femme a besoin d'aide et de protection : Thomme est là pour la soutenir, l'encourager, il pourvoit à ses besoins et à ceux de l'enfant.
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A lui les travaux du dehors, le devoir de subvenir aux nécessités communes; à elle les soins incessants près du berceau, à elle de donner les consolations et l'espoir à celui que la lutte du jour abat quelquefois. L'enfant grandit sous le regard de ces deux êtres qu'il aime à son tour, quoique d'une affection moins forte que la leur.
S'il est un trop grand nombre d'enfants indociles ou vicieux, cela dépend souvent d'une direction incomplète ou inintelligente. Si la piété filiale, dont il n'est pas permis de s'affranchir, est l'origine et la source de tout respect, ajoutons que les tendres douceurs de la paternité et l'amour maternel sont les réalités les plus saisissantes du bonheur que Ton peut goûter ici-bas en suivant la règle du devoir. Il faut donc s'appliquer religieusement à entretenir et à fortifier les affections de la famille, en les faisant toujours correspondre à l'amour que nous devons à Dieu.
Mais revenons aux personnages que nous avons déjà rencontrés dans le cours de cette histoire.
Celui que nous avons vu poursuivant, depuis plus de vingt années, un but que le vulgaire taxe de chimérique, celui-là éprouvait une satisfaction facile à comprendre, et sa prière reconnaissante s'élevait vers le Tout-Puissant comme une demande instante pour qu'il l'aidât à continuer son œuvre. Des efforts étaient encore nécessaires; il fallait agir sans cesse, ne perdre aucun instant, et M. Muyssaert se sentait affermi, parce qu'il avait bâti sur le Roc éternel. Sa compagne dévouée l'aidait de sa foi et de son amour, et tous deux, la main dans la main, s'avançaient ainsi vers le terme final, en s'arretant sur la route pour secourir ceux qui succombaient sous la fatigue, et les entraîner après eux dans la voie qui
mène à la vie. Nous avons va à quel point ils sont parvenus.
Martial, cet homme au cœur simple, songeait au moment où de nouvelles constructions pourraient contenir tous ses anciens compagnons. Avec sa douce Jeanne, abritée comme lui sous l'espérance chrétienne, il ne redoutait plus les afflictions de la terre; le malheur pouvait fondre sur eux, courber leurs têtes, les abattre pour un temps peut-être, mais non pas les écraser; ils étaient persuadés que la volonté divine n'envoie à l'homme que ce qui lui est profitable : le Dieu qui afflige est aussi celui qui console.
Talmy entrait toujours davantage dans le sentier du devoir. Son regard, désormais arrêté vers un but, était net et ferme. Sur son calme visage on voyait briller le reflet d'une salutaire pensée. Il était possédé par les ardeurs d'un dévouement inépuisable, et la coupe des délivrances, quoique présentée par une main discrète et prudente, causait à son àme, si longtemps fourvoyée, une sorte d'enivrement qui eût pu la porter à l'orgueil , si elle n'eût été retenue par le souvenir de ses erreurs anciennes, et par le bras qui déjà l'avait retirée de l'abîme.
Quel est le développement qu'a pris la Cité depuis onze mois, ou plutôt pendant la campagne de 1831, car les travaux continuent au moment où nous sommes arrivés : avril 1832.
Trente-deux maisons, pouvant contenir une soixantaine de ménages, étaient bâties lors de l'inauguration. Groupées par quatre, elles formaient huit pavillons séparés et entourés de jardins. Le terrain acheté primitivement permettait d'établir encore cent maisons, divisées en vingt-
cinq pavillons. La dépense totale s'élèverait à 700^,000 fr. environ.
La population de la Cité a déjà doublé; trente-deux nouvelles maisons ont été bâties sur le plan des premières, et elles ont été habitées dès le mois de février. Chacune de ces maisons est composée d'un rez-de-chaussée et d'un étage, ayant l'un et l'autre quatre pièces bien éclairées par des croisées prenant jour sur la façade et sur les derrières. Les deux chambres ayant vue sur l'avenue et sur les jardins servent aux besoins du ménage, et les deux autres de chambres à coucher. 11 n'a été admis jusqu'alors que des familles; on établira plus tard des locations destinées aux céhbataires. Le loyer de chaque logement est fixé à 8 francs par mois, c'est-à-dire au prix payé pour une cave de Lille. La propriété est rendue accessible aux locataires au simple prix de revient, payable par annuités, des constructions et du terrain qui lui sert d'assiette (1,700 à 2,000 fr.). Ces maisons sont établies sur des caves voûtées. Devant les habitations s'étendent les jardins, d'un are (100 mètres carrés) de superficie, faisant face à la rue, large de huit mètres et bordée de trottoirs plantés d'arbres.
A l'eïidroit qui formera le centre de la Cité lorsque la rue projetée sera entièrement garnie de maisons, un édifice va s'élever. Ce sera une chapelle simple et vaste destinée au culte protestant, les ouvriers appartenant à cette communion devant augmenter prochainement par l'arrivée de tullistes anglais, que l'on établira dans une seconde fabrique établie à l'extrémité de l'avenue opposée à la filature. La population catholique n'étant pas éloignée des églises de la ville, et même très rapprochée de celle d'une commune voisine, on a pensé qu'il
convenait de faciliter aux protestants les moyens de célébrer leur culte.
A droite et à gauche de la chapelle, dont les fondements sont posés, on laissera un espace libre, de manière à former une place et l'entrée de deux nouvelles rues, s'il y a lieu d'acquérir plus tard d'autres terrains. La Cité aurait ainsi la forme d'une croix ayant le temple à son point d'intersection. Les écoles seraient transférées dans ce bâtiment central, ainsi que la bibliothèque; ce qui permettrait, sans agrandir actuellement la filature, de placer de nouveaux métiers dans les parties laissées libres par ce déplacement.
Ces explications sommaires, nécessaires à ce qui va suivre, étaient données par M. Muyssaert à un personnage qui Raccompagnait sur le chemin de Lille à la Cité.
C'était aux premiers jours d'avril. Le soleil, s' élevant à l'horizon, effaçait les traces d'une légère gelée blanche. Les arbres, effeuillés, prenaient des nuances rougeàtres les bourgeons, enveloppés de leur bourre printanière, commençaient à jaillir avec énergie des rameaux dans lesquels la sève circulait. Quelques jours encore et la nature entière allait déployer toute sa beauté.
L'homme qui accompagne le manufacturier est un grand vieillard, maigre, au visage anguleux et rasé ; des yeux gris très vifs achèvent de donner à sa physionomie le caractère de la finesse du renard. Sa redingote boutonnée jusqu'au col, une taille droite, la canne qu'il fait parfois tournoyer, feraient supposer que ce personnage a appartenu à l'armée. Il n'en est rien : M. Rudaleau n'a jamais touché une épée. Mais voici son histoire.
Fils d'un pauvre procureur de la province de Bretagne,
qui Tavait laissé orphelin de bonne heure, il trouva, ainsi que sa mère, un asile protecteur dans le château du comte de Précigné. Ce seigneur lui fit donner une éducation soignée. Lorsque la révolution éclata, Rudaleau avait vingt ans. Il ne prit parti ni pour ni contre les opinions d'alors. Son protecteur émigra en lui laissant Fintendance de ses vastes propriétés et même une cession simulée qui lui permettrait de revendiquer les biens en cas de confiscation. Il eût dû éprouver une certaine reconnaissance pour la noble famdle qui lui avait tendu la main; on va voir comment il s'en acquitta. Les biens du comte furent déclarés propriété nationale; on les mit en adjudication. Rudaleau songea que plus tard il devrait les rendre, et il profita de l'acte simulé en tirant une grosse somme d'argent de l'homme qui désirait se rendre acquéreur du château et des dépendances. Rudaleau acheta d'autres biens d'émigrés, il revendit à son tour, et en peu d'années il se vit à la tête d'une fortune acquise par ce moyen déloyal. Sa mère était morte de chagrin.
Craignant que la vente des biens nationaux ne fût plus tard déclarée nulle , il réalisa le fruit de ses rapines dès que le calme fut rétabli en France. Il prévit le retour des Bourbons, et, à la nouvelle de nos premiers désastres, il quitta la contrée qu'il avait ruinée par l'usure et la fraude, et vint à Lille, qu'il habita depuis lors. l\ était célibataire; sa fortune était évaluée à un million.
Rassuré depuis longtemps sur le résultat de ses friponneries, Rudaleau employa une partie de son avoir à acheter des maisons; le reste consistait en rentes sur l'Etat. iVchevons de le faire connaître en quelques traits. Les maisons qu'il possédait étaient à la convenance des petits commerçants. Il dressait les baux lui-même, être-
clamait alors quelques francs pour se couvrir, disait-il, de ses débours. Il se rendait régulièrement chez ses locataires, au jour et à Theure indiqués trois mois à l'avance, afin de toucher le loyer du trimestre qui commençait : il ne voulait courir aucun risque. Malheur à celui dont l'argent n'était pas prêt : l'huissier arrivait bientôt avec un commandement . Ses quittances étaient toujours soigneusement libellées et ponctuées; et pour qu'il n'y manquât rien, il les relisait, les commentait, y ajoutant même parfois quelque article du Code cité au long, lorsqu'il se prenait d'envie de rappeler une clause du bail qu'il croyait négligée, et tout cela était fait avec l'apparence d'une parfaite bonhomie, d'un scrupuleux savoirvivre. Jamais il n'était plus prévenant que lorsqu'il préméditait quelque exploit par le ministère de maître Fripart. Il avait soin à chaque visite de vérifier si les réparations à la charge du locataire étaient faites à temps. Rien ne lui échappait. Si ses propriétés eussent été situées dans la campagne, il eût certainement fait sa ronde chaque nuit, et eût aboyé pour faire croire à la présence d'un chien de garde.
Tel est l'homme qui vient à la Cité du Devoir, en se promettant bien do rire aux dépens des actionnaires, assez fous pour verser des fonds dans une affaire improductive. M. Muyssaert l'a\ait rencontré par hasard en se rendant à la fabrique, et, pour répondre à ses plaisanteries obséquieuses, il l'avait invité à l'accompagner, en lui promettant de le faire jouir d'un spectacle nouveau pour lui. Ils arrivèrent ainsi au moment où les enfants entraient à l'école.
— Voulez-vous entrer ici un instant. Monsieur? Je crois que cela vous intéressera.
— Volontiers^ dit le vieillard; je serais bien aise de savoir ce que vous faites apprendre à ces marmots.
Déjà les écoliers étaient à leur place et assis en silence. Mario s'apprêtait à donner le signal pour commencer la classe. Dès que les visiteurs parurent^ les enfants se levèrent simultanément.
M. Muyssaert salua de la main : il avait ôté son chapeau. M. Rudaleau conservait le sien. Sur un signe du premier, l'instituteur s'adressa à l'un des plus jeunes élèves.
— Quel jour est-ce celui-ci?
— Mercredi, répondit l'enfant.
— Quel temps fait-il?
— Beau temps.
— Pourquoi dites-vous que le temps est beau?
— Parce que le soleil luit et qu'il ne pleut pas.
— 11 n'est donc pas bon qu'il pleuve, et la pluie est une chose nuisible?
— Non, Monsieur, la pluie est nécessaire.
— A quoi?
— A faire pousser le blé, qui donne le pain, et aussi à faire croître les arbres, les fruits et les fleurs.
— Qui a fait le soleil ? quel est Celui qui nous envoie la pluie dont la terre a besoin?
— Dieu.
— Que lui devons-nous en retour de tant de faveurs?
— Nous devons le remercier, le prier, et lui demander de nous rendre bons et utiles comme la pluie et le soleil.
— Louons-le donc, mes enfants, ce bon Père qui nous comble de ses présents.
Et les élèves chantèrent un cantique. La prière fut dife ensuite par le jeune instituteur. M. Muyssaert avait joint
sa voix à celle de ses petits amis. Quant à son compagnon, il s'était découvert par déférence, mais sans se courber, et, dominant tous ces fronts inclinés, il semblait le représentant du mal souriant aigrement à la vue de l'innocence.
M. Rudaleau et M. Muyssaert se rendirent ensuite à la classe des filles.
La prière avait été prononcée. La leçon de lecture allait commencer, lorsque l'institutrice, remarquant certains regards fixés sur elle, se rappela que, la veille, elle avait promis une histoire.
— Ah! mes enfants , je me souviens de ma promesse, et je vais la tenir.
Et sans se laisser distraire par la présence d'un étranger, les jeunes filles se disposèrent à écouter attentivement; rinstitutrice commença ainsi :
— Notre bon Seigneur Jésus avait déjà fait de grands miracles, chassé les démons, guéri des malades, apaisé la tempête, ressuscité le fils de la veuve de Naïn, et sa réputation s'étendait dans tout le pays, qu'il parcourait en appelant les pécheurs à la repentance et en instruisant les foules ignorantes des choses de Dieu son Père, lorsqu'un jour, au milieu d'une grande multitude de gens qui l'écoutaient, un homme vint lui dire : « Seigneur, ma « petite fille est à l'extrémité; mais viens lui imposer les « mains, et elle vivra. )> Jésus, touché de la douleur et de la foi de ce père désolé, se mit aussitôt en devoir de le suivre; mais la foule le pressait, et des hommes et des femmes, dans leur foi sincère, touchaient ses vêtements afin d'être guéris de leurs maladies et de leurs infirmités : il ne pouvait avancer. .Le pauvre père cherchait à frayer un passage à Jésus, mais sans désespérer pour-
tant. Comme ils approchaient enfin de la demeure de cet homme, ses serviteurs vinrent à sa rencontre et lui dirent : « Ta fille est morte; ne fatigue pas davantage le Maître. » Jésus entendit ces paroles et s'empressa de rassurer le père : « Ne crains point, crois seulement, » lui dit-il. Lorsqu'ils furent près de la maison, notre Sauveur remarqua des gens qui pleuraient et jetaient de grands cris. 11 entra avec trois de ses apôtres, Pierre, Jacques et Jean; et il dit à ceux qui se lamentaient : « Pourquoi pleurez- « vous? Cette petite fille n'est pas morte, mais elle dort. » Ces personnes se moquèrent de lui; il les fit sortir; puis il alla avec le père et la mère près de la morte , et lui prenant la main il lui dit : « Petite fille, lève-toi; je te « Tordonne. » Et aussitôt l'enfant se leva et se mit à marcher. Elle avait douze ans, et son père, nommé Jaïrus, était chef du temple des Juifs. Voilà l'histoire promise, mes enfants. Maintenant, dites-moi ce que vous avez remarqué dans la prière de Jaïrus?
— Le désir d'obtenir la guérison de sa petite fille, qu'il aimait beaucoup, dit une élève.
— Sa confiance en Jésus, dit une autre.
— Sa foi en l'efficacité de la prière adressée à Celui qui a dit : « Demandez, et il vous sera donné; » dit doucement une troisième, enfant aux yeux pétillants d'intelligence.
— C'est cela, Sophie, reprit l'institutrice. Le père savait que Jésus pouvait exaucer sa prière : il croyait ^ans crainte. Mais nous devons croire aussi que la petite fille avait trouvé grâce devant notre divin Sauveur: puisset-elle avoir été fidèle pendant toute sa vie au bon Jésus, venu sur la terre pour la racheter de ses péchés. Vous savez, mes chères amies, que les enfants sont assujettis
à la mort comme les personnes d'un âge plus avancé. Peut-être avcz-vous eu de petites compagnes que le Seigneur a retirées de ce monde, peut-être même une jeune sœur, que vous cliérissiez tendrement. Et la dernière fois que vous Tavez vue, on allait la mettre au cercueil, pour la déposer ensuite dans la terre. Mais vous savez que vous la reverrez un jour, et que nous aussi, lorsque le Seigneur reviendra avec ses anges, nous sortirons des tombeaux, comme la fille de Jaïrus, mais pour ne plus mourir, parce que Dieu nous ressuscitera tous. Ahî mes chères enfants, soyez toujours sages, assidues à Técole; obéissez à vos parents, accomplissez tous vos devoirs envers Dieu, et si vous êtes fidèles ici-bas, Jésus vous dira : a Venez, les bénis de mon Père, venez posséder le royaume a qui vous a été préparé dès la création du monde. » Oh! vous ne pouvez vous faire une idée exacte des grâces dont vous jouirez dans le ciel, voyant Dieu face à face et chantant avec les anges dans les concerts célestes; ah! mes enfants, rien sur la terre, ni les palais des rois, ni les plus grandes délices, ni le bonheur le plus accompli, rien enfin de ce que Timagination peut rêver de plus parfait, non, rien ne peut égaler les félicités qui deviendront votre partage dans le paradis. Allez donc à Jésus, il vous appelle, il vous tend les bras, comme un ami, comme un père, et vous n'aurez pas à craindre le grand jour du jugement, où les méchants seront jetés à Tétang de soufre et de feu, pour y gémir éternellement.
Ici, la jeune institutrice s'arrêta; elle était vivement émue. Les visiteurs sortirent.
— Eh ! bien. Monsieur Fiudaleau, que pensez-vous de l'attention que prêtent les élèves à nos instituteurs?
— Je pense que la religion est une bonne chose pour
le peuple^ et surtout qu'il faut renseigner de bonne heure aux enfants^ afin qu'ils apprennent à respecter les personnes favorisées de la fortune et
— Et qui vivent sans Dieu, n'est-ce pas, Monsieur Rudaleau ?
— Mais oui, pourquoi pas? Nous n'en avons pas besoin, nous, ajouta le vieillard en ricanant. Quant aux malheureux, c'est différent. Ces idces-là leur viennent en aide pour mieux supporter leur misère. Autrement^ que deviendrions-nous, s'il leur prenait fantaisie de vouloir jouir des avantages que nous possédons. Et vous avez bien raison de laisser entrevoir une récompense aux imbéciles et aux ignorants. Ils verront Dieu !... belle affaire ! toujours la même chose... pendant une éternité... lis chanteront... ça ne les empêche pas de pleurer souvent. Mais vous avouerez que l'esprit des prêtres n'est guère inventif. Oh! niaiserie humaine!
Et un éclat de rire sec vint terminer cette vieille tirade.
— Permettez-moi de vous dire. Monsieur, que vous vous abusez étrangement quant au but que nous poursuivons dans l'éducation des enfants. Nous cherchons à en faire des hommes utiles, et pour parvenir à ce but il leur faut une instruction morale et religieuse. Nous n'enseignons point la religion d'une manière superficielle, mécanique, comme une tradition ou une coutume reçue. Rejetant les formes, nous ne nous adressons pas aux sens. Nous cherchons donc à développer les facultés de l'àme par la communion intime avec Celui qui veut être adoré en esprit et en vérité. La religion est plus qu'un frein : elle est le symbole de l'amour qui relie le Créateur à la créature; elle donne aux pauvres, par la grandeur de sa mission consolatrice, la force de résister à l'adversité ;
elle leur inspire le respect d'eux-mêmes; elle adoucit leurs relations de famille et fait aimer le foyer domestique ; elle leur enseigne à voir sans jalousie et sans convoitise les biens temporels dont ils sont privés, et elle les préserve ainsi des excès dans lesquels la misère et le désespoir jettent un trop grand nombre de malheureux. Quant aux promesses d'une vie future, elles sont écrites dans la Bible, et Celui qui Ta inspirée et dictée est le Dieu de vérité.
— Mais enfm. Monsieur, vous et eux, vous êtes satisfaits à bon marché. Vous leur enseignez la croyance en un Dieu, et puis la lecture, l'écriture, peut-être les éléments du calcul, et ensuite vous les placez devant une machine qui, agissant pour eux, les dispense de réflexion et de jugement, et enfin vos ouvriers oublient bientôt ce qu'ils avaient appris.
— Vous semblez ignorer que l'éducation doit être mise à la portée du pauvre, qui peut surtout penser, si son métier, agissant sous l'impulsion d'une force motrice particulière, lui laisse ainsi le temps d'acquérir, par la réflexion, cette élévation de l'âme que l'on peut rencontrer dans les plus humbles conditions de la vie. Le Père céleste a départi impartialement à tous les hommes ses dons les plus excellents. N'y a-t-il pas des riches sans intelligence? n'a-t-on pas vu de nobles progrès, des eff'orts de génie surgir de Tindigence? Ici-bas, le plus savant ne sait rien : Newton, le grand mathématicien, disait qu'il n'avait ramassé que quelques pierres dans les sables immenses qui bordent une mer infinie. La science humaine s'anéantit devant les mystères de la création. Mais l'étude qui élève véritablement Thomme est à la portée de tous; elle consiste dans l'amour envers Dieu et envers le pro-
chain, et dans le développement des idées de justice, de devoir^ de sacrifice, en un mot dans la perfection chrétienne que le Christ nous a enseignée. Les éléments de ces idées sont dans tous les cœurs , il s'agit de leur donner une expansion large et profonde. Je n'indique pas qu'il faille négliger les autres sciences : non, il faut seulement les subordonner à la science religieuse, amie de toutes les vérités.
— Mais à quoi vous mèneront tous vos soins? Comptez-vous réformer la société en procurant l'instruction à quelques enfants?
— Il ne faut pas s'effrayer de la grandeur du but parce qu'on dispose de faibles moyens. Je sais que la société peut être améliorée, puisqu'elle s'améliore tous les jours. La lutte contre le mal, que Dieu permet pour exercer la charité chrétienne, a commencé il y a dix-huit siècles par l'action du Sauveur, portant sa croix comme l'étendard sous lequel doivent se réunir les combattants chrétiens : le sang du Juste nous promet la victoire. Nous avançons depuis ce temps. Regardez derrière nous; quel chemin déjà parcouru : l'esclavage adouci ou aboli, la guerre circonscrite au lieu d'être universelle, la vie domestique purifiée, la condition de la femme relevée, des asiles ouvei ts aux malades et aux infortunés, enfin un réveil religieux se propageant dans toutes les parties du monde. Oh! ne doutons pas : il n'y eut jamais de signes plus évidents d'une rénovation de l'humanité.
M. Muyssaert cessa de parler, car il s'aperçut que son interlocuteur ne cherchait plus à répondre. Il Tinvita à visiter la manufacture. M. Rudaleau accepta, et ils y entrèrent aussitôt.
Les ateliers étaient garnis de fenêtres sur les quatre
faces de la fabrique^, mais des stores amoindrissaient la lumière au besoin^ et des ventilateurs donnaient de l'air à volonté. Les métiers aux brocbes innombrables, sur lesquelles venaient s'enrouler les cotons filés, le mouvement général, le brillant des métaux, l'ardeur des ouvriers, le soleil versant ses rayons sur les toits rouges de la Cité, tout enfin prédisposait au contentement intérieur : spectacle certes bien différent de celui qu'offrent d'ordinaire la plupart des lieux où sont réunis les ouvriers. Aussi le manufacturier ne put-il s'empêcher de ressentir un mouvement d'orgueil, mouvement très excusable si l'on songe à tout Je bien déjà produit. Mais M. Muyssaert repoussa aussitôt cet accès d'orgueil; il savait qu'il était un instrument dans la main de Dieu, afin d'améliorer le sort de frères pauvres, et sa tâche était assez belle, assez utile et assez grande, pour qu'il se sentît porté à remercier Celui qui l'avait choisi, plutôt qu'à se donner tout l'honneur du succès.
M. Rudaleau, au contraire, éprouvait une sorte d'envie à l'aspect de ces figures où rayonnaient la santé et le bien-être. Il se disait : Ces gaillards-là ont l'air de ne pas se fatiguer au travail, et ils abusent ainsi de la bonté du directeur de la filature; décidément les actionnaires auront à faire de nouveaux versements au lieu de toucher des dividendes. Il se trompait comme sur tout ce qui ne rentrait pas dans ses spéculations particuhères, et encore dans ces dernières, lorsqu'il croyait les mener à bonne fin, ne s'abusait-il pas?
— Que dites-vous, reprit M. Muyssaert, de l'agencement de ces ateliers?
— C'est éblouissant, Monsieur, mais c'est trop beau; je ne voudrais pas placer des fonds dans cette entreprise, je
Tavoue. Rien n'est ménagé. Vous avez enveloppé d'étuis en fer vos arbres de transmission^ ainsi que la partie des arbres à proximité des poulies de commande. C'est du luxe !
— On ne s'est pas borné à cela. Monsieur; car ce qui est diï luxe pour nous, et ce que nous tenons surtout à conserver, c'est la vie de ces braves gens, toujours si exposés à laisser un bras ou une jambe à ces machines. Nous avons donc, et cela à peu de frais, ce qui prouve qu'on pourrait le faire partout, nous avons garanti les engrenages au moyen de recouvrements en métal; toutes les courroies sont maintenues par des guides, et, si elles se distendent, des crochets sont placés près des poulies de commande, afin d'empêcher leur enroulement autour des arbres; de plus, on ne doit jamais les toucher avec la main^ même au moment des réparations : on les déplace et replace alors avec des perches en bois garnies d'une tige horizontale à l'un de leurs bouts. Vous voyez aussi que la distance entre les murs et les métiers suffit, et même au delà, au libre passage des ouvriers. Des escaliers mobiles avec rampes remplacent les échelles, et il est interdit de nettoyer ou graisser les métiers pendant qu'ils sont en mouvement, et en outre de faire sécher des matières au-dessus des générateurs. Par ce règlement, scrupuleusement exécuté, nous pouvons éviter les plus grands dangers. Dites-moi maintenant si c'est du luxe? et s'il ne devrait pas en être ainsi dans toutes les manufactures? L'intérêt même des industriels l'exige.
— Je vous concède cela, mais n'admettez-vous pas que presque tous les accidents proviennent de l'incurie des ouvriers?
— J'en conviens; mais c'est justement pour cette
cause qu'il faut obvier aux effets si désastreux qui atteignent en même temps toute une famille^ privée de pain par la perte ou par les infirmités de son chef. Si mes confrères n'adoptaient pas au plus tôt ce système, je crois qu'il serait nécessaire de le leur faire adopter par règlement administratif.
— Mais, Monsieur, ce serait de rintimidation ; ce n'est plus la liberté, que vous aimez tant.
— A ce compte, toutes les lois d'intérêt social seraient des atteintes à la liberté individuelle. Doit-on, parce qu'elles règlent les droits de chacun, en gênant le petit nombre, doit-on les abroger? Non, n'est-ce pas. Eh bien, y aurait-il une loi plus sacrée que celle qui défendrait d'exposer nos semblables à la mort la plus affreuse? Dites-moi maintenant si vous y voyez encore de l'intimidation? Oui, j'aime la liberté, mais c'est celle qui nous a été donnée pour obéir à la salutaire pensée du devoir.
Le vieillard ne trouva rien à répondre. Jamais il n'avait été mis en contact avec une de ces natures fortes et fécondes qui sont nées pour le dévouement et pour la grande lutte du bien contre le mal. Il pressentait tout un monde d'idées à lui inconnues. 11 s'étonnait de subir une sorte de pression morale, et, voulant y échapper, il chercha à sortir de l'ateher. M. Muyssaert l'accompagna.
La cloche annonça l'heure du dîner. Aussitôt les métiers suspendent leur mouvement, les ouvriers cessent de travailler, et bientôt on les voit entrer dans leurs habitations. Les enfants sortent en même temps des écoles, et les familles se retrouvent ainsi au complet. Les arrivants sont reçus au seuil de leurs demeures par les ménagères, par les grandes filles et par les enfants trop jeunes encore pour aller à l'école. Ce sont d'abord de longs
— lâo —
cris de joie^ des embrassements échangés comme après une longue absence. Ici un père prend le nourrisson et le fait sauter sur ses genoux, pendant que la mère, tout entière aux préparatifs du repas, sert une soupe au fumet appétissant; ailleurs, mainte petite fille montre Touvrage à Taiguille qu'elle a terminé dans la matinée ; d'autres récitent une leçon apprise, et il faut pour ainsi dire les forcer de s'asseoir ; elles ne pensent plus au repas préparé, tant elles sont satisfaites de leur savoir-faire. Les garçons ont tiré de leurs poches billes et toupies, et s'apprêtent à faire une courte partie dans l'avenue; mais on les appelle pour le repas. Ils courent en toute hâte, espérant terminer assez tôt pour jouer à la bloquetie ou à la délivrance. Quelques familles, profitant de cette belle journée, ont dressé la table sous la tonnelle de leur jardin, où déjà les fleurs nouvelles étalent leurs riches couleurs et répandent leur doux parfum.
Ce fut d'un des bancs placés sous les tilleuls plantés en quinconce entre la fabrique et l'avenue, que le visiteur et M. Muyssaert furent témoins de ces scènes joyeuses. Le vieillard était devenu rêveur. Il sentait son isolement; il entrevoyait confusément une autre route que celle qu'il avait prise. Il se demandait avec angoisse s'il ne pouvait point retourner en arrière; mais la voix de sa conscience lui répondait : Trop tard. Ah! c'est qu'on ne vit pas seul impunément. Celui qui a goûté les joies de la famille, celui qui a pratiqué les doux et saints devoirs du foyer domestique, se reporte sans doute avec douleur vers les jours écoulés, s'il se trouve sous le coup d'une amère séparation; mais sa solitude est peuplée par le souvenir des êtres aimés qui l'ont quitté, et l'espérance lui sourit encore en lui montrant le ciel où il les retrou-
vera au terme de son pèlerinage. Bien différent est le sort de Fhomme égoïste^ voué au culte des objets matériels, qui sacrifie sa part de bonheur ici-bas et son âme immortelle à l'appât de For. Celui-là doit éprouver les tortures du cœur que ressentait Rudaleau à la vue de ces joies^ d'ordre inférieur sans doute, mais qui donnent un avant-goùt des félicités d'ordre supérieur que Dieu promet aux âmes qui auront pratiqué les enseignements du christianisme.
L'heure du repas s'écoula, et le silence avait été rarement interrompu entre ces deux hommes si différents par leurs pensées et par leur vie. La cloche sonna de nouveau. Déjà les ouvriers et les écoliers s'étaient rapprochés du bâtiment principal, les uns pour retourner à rétude, les autres pour reprendre leurs travaux. Les femmes et les petits enfants les reconduisaient joyeusement. Des voix mâles ou enfantines répétaient des refrains, parmi lesquels dominait celui que nous connaissons :
Travaillons de grand cœur^ prions avec espoir. Et partout s'étendra la Cité du Devoir.
Chacun en passant saluait M. Muyssaert et son compagnon, qui bientôt se retrouvèrent seuls. Quelques instants après, la haute cheminée annonça que le mouvement avait repris, car elle lançait sa fumée grise et noire en longues spirales floconneuses, qui s'enfuyaient poussées par la brise de l'est en se dorant sous les rayons du soleil avant de se dissoudre.
M. Rudaleau se disposait à se retirer, lorsque la pensée lui vint de visiter les constructions. C'était ce que désirait lui montrer encore M. Muyssaert. Le vieillard s'in-
forma des conditions d'admission dans la société et des avantages réservés aux actionnaires; il parut très surpris d'apprendre que, tout en procurant un bien-être relatif à un certain nombre d'ouvriers, l'entreprise offrait de sûres garanties et un intérêt raisonnable à ceux qui y versaient des fonds. Enfin il se dirigea vers Lille, accompagné de M. Muyssaert, après que celui-ci eut donné quelques ordres nécessaires à la marche des divers travaux.