LES EXILES
La nuit approchait. Le vent, subitement tourné au nord, était froid et piquant. La sérénité du ciel était parfaite. A peu de distance de la Cité, sur la route parcourue quelques heures auparavant par M. Muyssaert et par M. Rudaleau, un vieillard et un jeune garçon cheminaient d'un pas alourdi.
L'homme était coiffé d'une casquette à courte visière, bordée d'un galon d'argent terni à demi caché dans les touffes épaisses de ses cheveux grisonnants. Un col militaire, une redingote fermée par des ohves usées, un pantalon à liseré rouge couvert de poussière, et des bottes sans talons témoignaient de la profession et de la nationalité de cet homme , et aussi des fatigues d'un long voyage. Ses traits, empreints de tristesse, creusés par la misère et par les chagrins, accusaient pourtant une fierté native, et leur aspect eût certainement retenu celui qui, trompé par l'apparence misérable du vieillard, eût pris sa bourse pour en tirer une pièce de monnaie destinée à l'aumône.
La physionomie de l'enfant reproduisait celle du vieillard. Son teint clair, quoique légèrement hàlé, faisait ressortir la douceur de ses yeux d'un bleu pur. Une petite casquette rouge de forme étrangère, était placée co-
quettement sur sa chevelure soyeuse et blonde, qui retombait en désordre sur son cou; il était vêtu d'une blouse de drap vert, serrée à la taille par une ceinture de cuir fauve. Cet enfant prévenait en sa faveur dès la première vue. Il paraissait avoir dix ans.
— Père, dit-il, arriverons-nous bientôt?
— Oui, Christiern. Tu es las, mon pauvre petit?
— Comme toi, père.
Et le regard de Fenfant, se portant vers le vieillard, annonçait une intelligence de la vie peu ordinaire à son âge. Le malheur avait mûri son âme.
— Père, reprit-il après quelques instants, sais-tu à quelle distance nous sommes encore de notre destination?
— Non, Christiern, je ne reconnais plus le pays; tout est changé depuis le temps où j'y suis venu pour la première fois.
— Veux-tu que je m'en informe à cet homme qui traverse ce sentier.
— Va, mon enfant.
Christiern se dirigea aussitôt vers l'inconnu; celui-ci vint au-devant de l'enfant dès qu'il l'aperçut. C'était Martial Breton. Il répondit d'abord aux paroles polies du jeune garçon, et alla avec lui près du vieillard, qui attendait appuyé sur son bâton de voyage.
— M. Muyssaert est absent. Monsieur; il habite Lille. On vous a probablement indiqué cet endroit, parce que notre Cité est déjà très connue aux environs. Mais en attendant demain, voulez-vous accepter l'hospitalité dans ma maison. Je tâcherai de vous faire prendre en patience l'absence de M. Muyssaert.
Chez Breton parlait le cœur en même temps que la bouche, aussi l'étranger répondit aussitôt :
— J'accepte, Monsieur, surtout pour mon fils, et je vous remercie; pourtant vous ne me connaissez pas.
— C'est vrai. Mais, Monsieur, ne vous réclamez-vous pas du nom de M. Muyssaert? Vous êtes Polonais, proscrit; j'ai été soldat, je suis employé de la Cité : à tous ces titres vous ne pouvez refuser mon ofTre.
Et ces deux hommes se serrèrent la main sans ajouter un mot; puis ils se dirigèrent vers le logis du contremaître.
— Jeanne, dit Martial en entrant, je t'amène des hôtes. Ils se sont heureusement adressés à moi pour demander notre })atron.
— Soyez le bienvenu. Monsieur, et vous aussi, mon ami, dit-elle à l'enfant, dont le regard exprimait une vive reconnaissance. Asseyez-vous, je vous prie. Le souper sera bientôt servi.
Le vieillard restait debout, tout ému de cette amicale réception. Martial l'aida à se débarrasser du havre-sac bien léger qui devait entrer pour peu de chose dans les fatigues du voyageur.
Pendant que Jeanne vaquait aux soins du ménage, une charmante petite fille s'approcha des étrangers avec curiosité. Breton, qui avait disparu un instant, revint de la cave apportant un pot d'étain tout rempli de bière dont la mousse ruisselait en dehors.
— En attendant que Jeanne ait terminé, dit-il, vous prendrez un verre de bière, n'est-ce pas?
— Volontiers, répondit le Polonais; et choquant son verre contre celui de Martial : A vous. Monsieur, dit-il, et à votre femme; que Dieu vous la conserve !
— Merci, Monsieur; je bois au relèvement de la Pologne. Fasse le Seigneur triompher la justice !
— Oh ! qu'il vous entende , Monsieur ; et une larme vint mouiller la paupière du proscrit.
Christiern, appelé par Jeanne, recevait sa part d'un bol de lait. Noélie lui offrit la moitié d'un gâteau que son père lui avait rapporté de Lille.
— Tiens, mange; c'est bien bon.
— Merci, ma chérie. Veux-tu me dire ton nom?
— Noélie. Et le tien?
— Christiern.
— Ton nom n'est pas beau comme celui de petit frère Clément.
— Mon nom te semblerait aussi beau que celui de ton frère, si tu pouvais en comprendre la signification.
L'enfant ne répondit rien à ces paroles^ qui dépassaient la portée de son intelligence. Christiern reprit :
— Veux-tu m'embrasser?
Noélie comprit mieux, car elle se précipita au cou du jeune garçon. La connaissance étant faite,, elle le questionna de nouveau :
— Ta maison est-elle loin de celle de maman?
— Oh! oui; bien loin.
— Tu m'y mèneras dimanche, dis?
— Ni dimanche, ni un autre jour, Noélie. Il y a là-bas des hommes cruels qui font périr les enfants.
— Ah ! mais j'aime mieux rester ici près de maman. Après un moment de silence, elle reprit : Et ta maman, à toi, où est-elle?
A ces mots, Christiern éclata en sanglots. Noélie, ne sachant à quoi attribuer les larmes de son nouvel ami, courut prendre un panier plein de jouets qu'elle vint déposer aux pieds de Christiern, espérant ainsi le consoler. Mais son attente fut trompée.
Le père et Martial se rapprochèrent de Christiern^ que Jeanne attira tendrement vers elle en disant :
— Si tu pouvais rester ici, mon garçon , tu trouverais une mère; puis, écartant tendrement les touffes de cheveux qui ombrageaient le front deTenfant, elle lui donna un baiser, et il cessa de pleurer.
On se mit à table. Par une discrétion réciproque, on évita de rappeler les souvenirs récents de la lutte de la Pologne; la conversation roula exclusivement sur la Cité du Devoir , ses débuts et son avenir. Le vieillard tressaillait d'aise en entendant parler avec tant de vénération de l'homme qu'il venait trouver de si loin, et les heures s'envolèrent si rapides en devisant sur ce sujet, que les enfants s'endormirent sur leurs sièges. Christiern fut bientôt réveillé. Quant à NoéUe, on put la déshabiller et la coucher sans qu'elle rouvrît les yeux.
Les voyageurs se retiraient, lorsque le vieillard aperçut Breton prenant un livre.
— Veuillez nous permettre d'assister à votre lecture, dit-il.
— C'est la Bible.
— Je le sais.
— Seriez-vous ?
— Je suis né dans le sein du catholicisme; mais, élevé par une mère pieuse, descendante de réfugiés français établis en Allemagne après la Révocation de TEclit de Nantes, Christiern est de la religion réformée. Sans avoir positivement quitté la communion romaine, je cherche depuis longtemps la vérité dans l'Ecriture sainte, en priant Dieu d'éclairer mon entendement. J'éprouve donc un véritable bonheur lorsque je rencontre des chrétiens se réunissant pour lire et méditer ensemble la Parole du
Dieu de la grande Eglise universelle. Lisez, je vous prie^ Monsieur.
Martial invoqua la bénédiction du Seigneur, et donna lecture du chapitre LVIII d'Esaïe. Ge chapitre contient des menaces et des promesses au peuple d'Israël. Ainsi qu'il arrive toutes les fois qu'on ouvre ce saint Livre, chacun y trouva, et particulièrement le proscrit, des paroles en rapport avec sa situation respective. En entendant le verset 6, le Polonais se rappela le servage sous lequel gémissent les paysans de son pays : « N'est-ce pas « plutôt ici, dit le Seigneur, le jeûne que j'ai choisi, que c( tu dénoues les liens de la méchanceté, que tu délies les « liens du joug, que tu laisses aller libres ceux qui sont « foulés, et que vous brisiez tout joug. » Il soupira avec amertume au souvenir d'une iniquité qui empêchera peut-être de longues années encore le relèvement de sa nation. Son cœur se rouvrit pourtant à l'espérance quand Martial arriva au verset 12 : « Des gens sortiront de toi, c( qui rebâtiront ce qui aura été désert depuis longce temps. » Cette promesse faite aux Hébreux lui parut tellement applicable à la race slave qu'il en fut tout rasséréné.
Ce soir-là, dans une obscure maison flamande, bien loin de la malheureuse Pologne, des cœurs simples s'unirent à des exilés pour intercéder près de Celui qui abaisse et qui relève. Lorsque l'heure de la délivrance sonnera, espérons que cette prière redescendra sur la terre et sera répétée par ceux qui, selon la parole du prophète, passeront à cheval sur les hauts lieux, ahn de recueillir l'héritage de leurs pères : car la bouche de l'Eternel aura parlé.
Le lendemain, lorsque les premiers rayons du soleil pé-
nétrèrent dans leur chambre hospitalière^ les exilés se rendirent près de leurs hôtes. Martial était déjà sorti. Jeanne accueillit Christiern par un baiser , et Noélic, quittant le berceau de son frère ^ alla en sautillant vers le jeune garçon, qui la prit dans ses bras.
Deux bols de café au lait furent ofTerts par Jeanne aux étrangers, et la petite fille \int placer le sien près de son nouvel ami.
Après la collation, le vieillard se leva pour jeter un coup d'oeil sur cette Cité qu'il n'avait pu voir le soir précédent; arrivé près de la porte il la vit s'ouvrir, et Breton entra précédé de M. Muyssaert.
— Je vous remercie. Madame Breton, dit le manufacturier après les salutations échangées, pour l'hospitalité que vous avez exercée à ma place; je suis persuadé que vos hôtes n'y ont rien perdu. Maintenant, permettez-moi de les réclamer, et de les conduire près de Madame Muyssaert, qui sera fort heureuse de continuer ce que vous avez si bien commencé. Monsieur, reprit-il en s'adressant alors au vieillard, excusez-moi de ne m'étre point trouvé ici pour vous recevoir.
— Oh! Monsieur, j'ai été accueilli comme un ancien ami. Ma qualité d'exilé a été ma seule recommandation. La discrétion de M. et de Madame Breton est si grande qu'ils ne m'ont point demandé à quel titre je me présentais.
— Vous vous recommandiez du nom de notre cher patron : c'est un excellent passeport.
— ïhadée Praw dziowski vous en gardera une éternelle reconnaissance, dit l'exilé en pressant la main de Martial.
— Thadée Prawdziowski ! ciit vivement M. Muyssaert,
est-ce possible! Pami de mon père. Ah! Monsieur, soyez ici le bienvenu. Ma mère m'a souvent parlé de vous. L'ordre du jour de l'armée^ après la journée de Friedland, nous apprit ce que vous aviez fait pour sauver mon père.
L'émotion qu'éprouvaient ces deux hommes de cœur les fit tomber dans les bras Tun de l'autre.
Après quelques instants, le vieux soldat reprit :
— Ce que Dieu ne m'a pas permis de faire à Friedland, Muyssaert l'avait accompli à Eylau, lorsqu'il me délivra de la main des Russes, qui s'apprêtaient à me sabrer après m'avoir renversé d'un coup de lance. Votre père fut mon frère d'armes, et bien souvent nous avons lu ensemble les lettres de votre mère à la clarté des feux de bivouac Mais où est-elle?
M. Muyssaert éleva sa main vers le ciel.
— C'était une bonne et sainte femme. Je l'ai connue. Monsieur, et je me souviens aussi de vos premières années.
— Nous ne vous avions pas oublié, mais nous supposions que vous aviez péri dans les désastres de la campagne de Russie, ou que l'exil en Sibérie était devenu votre partage... Mais remettons ces détails à un autre temps, ajouta M. Muyssaert, qui s'aperçut que les traits du proscrit s'étaient assombris en entendant ces dernières paroles. Venez, Monsieur, ma femme nous attend. Au revoir. Madame Rreton, vous reverrez vos hôtes.
— Ah! merci, dit Jeanne en jetant un tendre regard sur le jeune garçon, qui vint l'embrasser après avoir promis à Noéhe de revenir jouer avec elle.
Après quelques préparatifs, M Muyssaert se retira avec Thadée et Christiern. Breton les accompagna jus-
qu'aux portes de Lille, afin de recevoir les ordres que le manufacturier avait à donner.
Madame Muyssaert reçut les Polonais avec la plus cordial e~ aménité. Vêtu du costume national, Christiern était charmant; ses traits délicats, ses cheveux blonds bouclés et soigneusement brossés, ses yeux d'une limpidité et d'un éclat extraordinaires, donnaient à son visage une expression angélique, légèrement voilée par l'empreinte des douleurs qui avaient déjà pâli son front. Cet enfant attirait réellement les cœurs, et Madame Muyssaert ne put résister au charme dont Jeanne n'avait pu se défendre.
La matinée se passa en douces causeries. Thadée possédait des connaissances artistiques et industrielles à un degré remarquable. Depuis la chute de l'empire, il avait, comme tant d'autres exilés, tourné ses regards vers la France; le nom du fils de son ancien ami était souvent arrivé jusqu'à lui, mais d'autres soins l'avaient retenu sur le sol étranger. Du reste il supposait que son souvenir était effacé de la mémoire de l'homme qu'il avait connu si jeune encore. Mais après les derniers événements, il eut une heureuse inspiration, il pensa que peutêtre le fils avait hérité des vertus du père, et, avec son enfant, presque sans argent, il s'était mis en route à travers l'Allemagne, pour aller demander à M. Muyssaert un asile et des moyens de subsistance par le travail.
Thadée avait pensé juste. Le manufacturier lui offrit une position indépendante , et l'exempta ainsi de l'obligation de recevoir des subsides du gouvernement français.
Après le dîner, auquel avaient été invités M. Peters, le pasteur, ainsi que le docteur Talmy, Mademoiselle
Mary Valleyres, Tinstitutrice^ et Mario^ la société se rendit au salon. M. Muyssaert se plaisait à réunir quelquefois ses principaux aides, et ce jour étant un jeudi, les écoles avaient été fermées à midi. Thadée, assuré maintenant d'un travail honorable qui le mettrait, ainsi que son enfant, à Fabri du besoin, se laissait aller à l'espérance de meilleurs jours. Ses affections se concentrant sur un être chéri, il se rattachait à la vie, qu'il avait voulu sacrifier naguère sur les ruines de sa patrie. Dans ces dispositions il crut pouvoir faire, à ses hôtes et à leurs amis^ le récit des événements les plus marquants de sa vie, et il commença ainsi :
— Mon père, issu d'une ancienne famille de Lithuanie, après des études commencées au corps noble des cadets, entra dans l'armée comme officier d'artillerie. Il servit plus tard, en qualité de volontaire, avec le grand Kosciusko, dans la guerre de l'indépendance américaine, et, distingués tous deux par Washington, ils devinrent en même temps aides de camp de ce héros.
La paix ayant été conclue en 1783 entre l'Angleterre et les Etats-Unis, ils revirent la Pologne, qui n'avait pas cessé un instant d'occuper leur pensée. Ce fut alors que mon père se maria, et Thadée Kosciusko tint l'enfant de son ami sur les fonts de baptême. J'ai donc quarantesept ans. On m'en donne ordinairement soixante. Ah! c'est qu'on vieillit promptement dans ces guerres !
Notre pays était alors sous le coup du premier partage, tranquille à la surface, mais attendant avec impatience l'occasion de revendiquer son ancienne indépendance. Je ne ferai peint l'historique des démêlés de l'impératrice Catherine de Russie avec Frédéric de Prusse. Bientôt eut lieu le second partage, qui plaça la république polonaise
et son fantôme de roi sous un joug avilissant. Enfin ce qui restait de la Pologne leva Tétendard de Tinsurrection : j'avais dix ans.
Retiré en Allemagne depuis longtemps^ Kosciusko fut appelé d'une commune voix au commandement suprême. Mon père fut bientôt à ses côtés. Hélas! à notre premier combat, à notre première victoire, à Roclowicé, la lance d'un cosaque me fit orphelin. Je me souviendrai toujours
du moment où ma mère apprit ce fatal événement
— Tu le vengeras, me dit-elle. Je vivrai pour t'en faire souvenir. Ses yeux restèrent secs. Sa douleur comprimée
était effrayante Il me semble la voir encore Peu
de jours après, vaincus dans les rues de Varsovie, après une lutte de trente-six heures, et ne pouvant tenir tête plus longtemps à la valeur des nôtres, décidés à vaincre ou à mourir, les Russes, forcés à la retraite, envahirent les maisons, sur leur passage, et, dans leur rage, massacrèrent les femmes et les enfants. Je fus laissé pour mort sur le cadavre de ma mère
Le lendemain, Varsovie était délivrée de ses oppresseurs, et moi, recueilli par un oncle maternel, je passai les années de mon enfance en songeant à la perte de ma famille, à la ruine de la malheureuse Pologne, qui fut mutilée encore, vous le savez.
Kosciusko, le chef des braves, blessé et écrasé sous son cheval au désastre de Macievowicé, languit plusieurs années dans les cachots de Saint-Pétersbourg. Il en sortit à Tavénement de Paul I" • mais, sourd aux offres de l'autocrate, il retourna aux Etats-Unis, qu'il quitta de nouveau pour se rendre en France, en 1798. Forcé de s'exiler à cette époque, mon oncle m'emmena à Paris; j'y revis mon parrain le jour où le conseil des Cinq-Cents
— Uk —
salua, dans une séance publique, le défenseur de IMndépendanee sarmate.
Fatigué des efforts qu^il tenta près des puissants de ce temps, Kosciusko se retira à Fontainebleau, chez un de ses amis; je l'y suivis : mon oncle était mort.
En 1800, je m'enrôlai au service de France, dans les légions de Dombrowski; on m'envoya à Marseille. Ce fut là que je rencontrai Muyssaert pour la première fois. Nous fîmes ensemble les campagnes d'Italie.
Un article secret du traité d'Amiens, conclu en 1802, ayant stipulé l'abolition des légions polonaises, j'entrai alors dans le régiment où servait mon ami. Quatre ans après. Napoléon sembla s'occuper sérieusement de la Pologne. Le 7 novembre 1806, l'armée française entra à Posen.
Après dix années d'attente et d'humiliations, l'heure de la liberté sonnait enfin pour les Polonais, et nous permettait de chasser du sol de la patrie l'ennemi dont la présence l'avait trop longtemps humiliée. Nous entrâmes à Varsovie, et de nos poitrines, si longtemps oppressées, s'échappa notre célèbre chant national : « Non, la Pologne n'a point péri, puisque nous vivons encore ! »
Quelques jours après, sous les ordres de Davoust, nous remportâmes des avantages signalés. Ce fut à la sanglante victoire d'Eylau que Muyssaert me délivra des mains des bourreaux de ma mère et de ma patrie. Hélas! il ne me fut pas permis de m'acquitter à Friedland
Ici l'exilé s'arrêta, il partageait l'émotion générale que son récit avait fait naître. Pendant quelques instants le silence fut complet. Il reprit enfin :
— Depuis lors mon histoire est celle de la grande armée. On nous envoya en Espagne; mon sang coula à
Saragosse, à Sorao-Sierra, les Thermopyles espagnoles. Enfin, en 1812, raffranchissement de la Pologne fut proclamé. Nous entrâmes sur le territoire russe, et bientôt Moscou apparut à nos regards. Mais survint cet hiver terrible qui voila l'étoile de Napoléon et engloutit toutes nos espérances.
Blessé à Leipzig, je fus recueilli par une famille d'origine française. Soldat de la liberté, des victimes de Tintolérance religieuse me tendirent une main secourable. Cette famille, dont le chef était allé cent vingt ans auparavant chercher en Saxe un refuge contre les persécutions d'un roi bigot et timoré, était composée du père, delà mère et de deux jeunes filles. Dans cette maison, l'on professait cette exemplaire régularité de vie qui paraît être une loi nécessaire à Texistence des reh'gions proscrites, mais qui, selon moi, est la réelle conséquence d'une foi sincère et raisonnée. J'y trouvai des soins compatissants, une grande charité, le respect des autres et de soi, et la plus pure sérénité de Tàme.
J'éprouvai tout d'abord un vif sentiment de gratitude, ou plutôt, je l'avoue, une tendre affection pour celle qui pansait mes blessures et qui soulageait surtout mes douleurs morales. Emma avait alors dix-sept ans. Façonnée à l'obéissance, elle n'en conservait pas moins sa person-*" nahté. Ses traits candides, son front calme, ses yeux bleus, ses belles nattes blondes lui servant à son insu de parure, tout en elle annonçait une grâce, une perfection natives, et son âme, élevée par la vertu, dévoilait à chaque instant des trésors de connaissances et Tintelligence des choses les plus saintes. Enfin, moi qui jusqu'alors n'avais adoré que la gloire, je découvris que j'aimais cette jeune fille.
M. Peyrot s'aperçut de Timpression que j'éprouvais à la vue d'Emma. « Commandant^ me dit-il un jour, la Pologne vous est fermée; soyez des nôtres, restez ici, je vous offre une place dans mes bureaux. » J'acceptai en rougissant de plaisir. Dès lors je me laissai aller à toute l'ardeur d'une affection qui doublait ma vie. Le souvenir de la patrie dominait pourtant dans mon cœur, et j'étais résolu de tout abandonner à son premier appel. Notre intérieur, car j'étais devenu le commensal de cette famille^ avait, il est vrai, quelque chose de monotone; mais cette simplicité, cette répétition journalière des mêmes actes donnèrent plus de force à mon amour. Emma devina ce qui se passait en moi, et elle comprit, ainsi que ses parents, ma fidélité silencieuse.
Cinq ans s'écoulèrent ainsi. Oh ! quand je me reporte à ces jours disparus, il me semble que c'était hier, et je
revois Emma hélas! et l'exilé essuya une larme
qui roulait sous sa paupière. — Je l'épousai en 1818, et trois ans après Dieu nous donna un fils qu'elle nomma Christiern. Elle l'éleva de manière à le rendre digne des noms qu'il porte ^ Durant le cours de mon existence aventureuse, mon âme, tout entière aux choses de la terre, ne s'était jamais mise en communion intime avec Dieu; ma *femme me fit connaître la véritable vertu, cette force du cœur qui nous met au-dessus du bonheur factice poursuivi par le monde, et qui nous fait goûter dès ici-bas les pures et saintes joies, prémices des félicités du ciel. Je compris enfin toute la vérité de cette parole de l'Apôtre : « La « femme fidèle rend son mari fidèle. » Les années se passaient ainsi dans une douce quiétude.
1 Christiern^ Pratvdzioivski signifie en polonais chrétien vrai.
Tout à coup j'appris les événements de novembre 1830. Varsovie s'était levée, et la Pologne appela tous ses fils. Mon devoir était tout tracé : j'y courus. A l'annonce de mon départ, Emma me dit : « Ma place est à tes côtés; où tu iras, j'irai. » Elle me suivit avec notre enfant.
Vous connaissez les péripéties de ce drame sanglant que l'Europe vit jouer , se bornant à applaudir à nos
triomphes ou à pleurer sur nos revers Nous fûmes
encore vaincus, autant par le nombre de nos ennemis que par la division qui se mit dans nos rangs ; et ma patrie désolée ressemble maintenant au campement d'une immense sotnia de cosaques. La Russie, ce pays maudit d'où viennent les mauvais vents, les sauterelles et la famine, vomit encore sur nous le choléra, ce digne complice de sa rage dévastatrice. Pendant la retraite, ma pauvre femme fut saisie par le terrible mal^ et la nuit, dans les ruines d'un village incendié , loin de tout secours, elle expira dans mes bras, en demandant à Dieu de bénir notre Christiern, et de me donner la force de supporter cette grande épreuve. Je creusai une fosse avec mon sabre, et lorsque nous eûmes déposé son corps dans la terre sacrée où je ne serai pas enseveli peut-être, je pris notre enfant par la main, et nous poursuivîmes notre route, emportant, avec le souvenir, une poignée de cette terre qui recouvre l'amie que j'espère revoir au ciel
De nouveaux malheurs nous attendaient à Leipzig; mon beau-père était mort, ruiné par des pertes successives. La mère d'Emma, frappée par tant de secousses, succombait sous la douleur. Ma belle-sœur travaillait jour et nuit pour subvenir à leurs besoins. Je cherchai le moyen de leur venir en aide; mais une police ombra-
geuse me contraignit à suivre le flot de Témigration. Pour la deuxième fois je tournai mes regards vers la France^ le refuge toujours ouvert aux malheureux. Je me souvins de mon frère d'armes. Il avait un fils, pensai-je; allons vers lui : je suis venu. Dieu m'a conduit ici, j'y ai trouvé ce que j'attendais.
— Des amis, ajouta vivement Madame Muyssaert, des amis qui, s'ils ne peuvent vous faire oublier vos malheurs, essayeront au moins d'en adoucir l'amertume.
— Merci, chère Madame, je sais que je trouverai près de vous aide et consolation, et je vous en sais gré; mais, vous le dites bien, il n'est pas en votre pouvoir de me rendre ce que j'ai perdu : ma patrie, que je ne reverrai plus, sans doute, et la compagne
— Que vous retrouverez, je l'espère, dans la céleste patrie, dit aussitôt M. Muyssaert.
— Que Dieu m'en fasse la grâce, dit l'exilé en pressant sur son cœur l'enfant qui s'était précipité dans ses bras à ses dernières paroles.
L'assemblée resta dans le silence le plus complet pendant quelques instants. L'impression produite par le récit, et surtout par l'immense douleur de Prawdziowski, avait saisi tous les cœurs.
A l'aspect de ce malheur vrai, le docteur Talmy faisait de nouveau un retour sur lui-même; ce qu'il avait souffert naguère était sans cause réelle, et n'avait existé que dans son imagination, faussée par les idées ayant cours parmi les incompris de cette* époque. Depuis ce jour de Noël, qui l'avait vu naître de nouveau, seize mois s'étaient écoulés. Ce n'était plus l'homme qui, ne sachant comment s'échapper à lui-même, pensait trouver un refuge et l'oubli d;ins les austérités du cloître; non,
rhomme désespéré de Dunkerque s'était transforme, et il ne se souvenait maintenant de ses folies que pour offrir à son frère une sincère afTcction, pour rendre à Marguerite une amitié purement fraternelle, et vouer une reconnaissance profonde à ceux dont Dieu s'ét it servi pour l'arracher à l'abîme où il s'était plongé. Il devait beaucoup aux encouragements qu'il avait reçus de M. Peters, le digne pasteur. Ainsi conseillé, excité, encouragé par ces deux vrais chrétiens, qui l'avaient, l'un recueilli dans les dunes, l'autre, tiré de son engourdissement au saint anniversaire, il commençait à revêtir l'homme nouveau. Son ardeur, nous l'avons dit, avait souvent besoin d'être modérée, mais alors il *se retrempait dans la prière, et Dieu bénissait les efforts qu'il tentait pour échapper à cette dernière faiblesse de son cœur.
L'œil noir du jeune Mario semblait errer dans les profondeurs d'une vision lointaine. A lui, qui n'avait jamais connu les joies et les douleurs de la famille, l'image inconnue de sa mère se présentait; il l'entrevoyait comme un mirage décevant et pourtant attractif, et son imagination s'y portait sur les ai^es de l'espérance.
La jeune institutrice rêvait aux lacs et aux montagnes de la patrie absente, se présentant à ses souvenirs avec leurs poétiques perspectives; mais, repassant bientôt le Jura aux cimes boisées, sa pensée revenait planer sur cette Cité où chacun acquérait des affections en même temps que des devoirs, ces choses distinctes que Ihomme ne pouvait seul accorder, mais que le Sauveur est venu établir et harmonier sur la terre en accomplissant l'union mystérieuse de la loi et du sentiment.
Le pasteur, comme un patriarche des temps bibliques,
Jt
se sentait pressé de lever les mains au ciel pour appeler les grâces du Dieu \ivant sur ces chrétiens venus de contrées diverses, et présageant à ses yeux les temps bénis où TEglise contiendra enfin tous les fils des hommes, devenus réellement les enfants de Dieu.
Ainsi chacun se laissait aller à ses pensées, et le temps s'écoulait. Il fallut pourtant songer au retour, pour installation provisoire des exilés dans la maison de Martial, en attendant que M. Muyssaert vînt habiter celle qu'il faisait construire près de la manufacture. La société prit congé de M. Peters, retenu à Lille par les soins de son ministère, et Ton se rendit à la Cité.