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re l'huma-ni-té! Tra-vaillons de grand cœur, Travail- 2"^ Ténor.
Baryton.^ ^T~\ V T V ^. Tra-vaillons de grand cœur, Travail- Basse.
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D'un pur bonheur source féconde ,
Travail béni par l'Eternel !
Toi qui peux remuer le monde
Et nous conduire vers le ciel;
Inspire les actes sublimes ,
Le dévoùment, la charité^
Et par tes eôbrts magnanimes
Régénère l'humanité î Travaillons de grand cœur, prions avec espoir , Et partout s'étendra la Cité du Devoir.
Sous le tranchant de nos faucilles L'épi retombe en gerbes d'or.
Et les grands bœufs à nos familles Ce soir porteront le trésor.
Recueillons les fruits de la terre :
Des froids climats aux cieux brûlants Tout nous montre la main d'un Père, Qui nous combla de ses présents.
Travaillons, etc.
Voyez ces puissantes machines.
Elles glissent sur l'océan , Franchissent plaines et collines; Qui donc suspendrait leur élan ?
Le monde n'est qu'une patrie.
Plus de frontières ici-bas; Lorsque s'avance l'Industrie C'est Dieu qui dirige ses pas.
Travaillons, etc.
Ecoutez retentir l'enclume Sous le choc vibrant des marteaux!
Admirez la presse, la plume Gréant des prodiges nouveaux !
Tous les arts, immense harmonie , Unissant leur sainte clameur Pour chanter la gloire infinie De Dieu, l'éternel créateur.
Travaillons, etc.
Tel est ce morceau, dont Texécution pleine de mouvement et d'harmonie produisit une vive impression sur tous les esprits, et le fit dès lors adopter comme le chant par excellence de la Cité.
Après le dernier refrain la foule joyeuse sort de la salle et se répand dans l'avenue qui sépare deux lignes de bâtiments. On y jouit d'un spectacle fait pour frapper le regard de ces pauvres ouvriers, qui jusqu'alors, pour la plupart, avaient habité des greniers malsains ou des caves humides. La fabrique, bel édifice de cinq étages, présenteiin aspect imposant non dépourvu de beauté. La brique rouge offre un contraste agréable avec les pierres grises du rez-de-chaussée et avec les nuances plus pâles des pierres blanches qui font saillie aux fenêtres des étages Une puissante machine à vapeur, dont la cheminée, colonne immense, s'élève gigantesque comme un phare protecteur, donnera le lendemain le mouvement aux métiers qui fourniront le travail à de robustes bras.
Huit pavillons, composés chacun de quatre maisons à deux étages, sont construits d'une manière simple et commode; des jardins encore en friche sont tracés devant les habitations; déjeunes arbres, récemment plantés, sont couverts de feuilles; dans quelques années peut-être ils porteront des fruits en abondance : image de la Cité qu'ils entourent. Le soleil verse ses feux sur les branches, et projette sur le sol des colonnettes et des treillages mobiles ; tout le paysage est rayonnant de lumière.
L'avenue, bordée de tilleuls, longe, nous l'avons dit, les maisons déjà construites, et va s'arrêter court devant un vaste lerram acheté par la compagnie. M. Muyssaert a l'intention d'y faire bàtii' de nouveaux pavillons sem-
blables aux premiers. Il recherche les moyens d'en rendre la propriété accessible aux ouvriers , mais ce projet n'est pas encore assez mûri, et il n'en a fait part à personne. Ce terrain est couvert de blé, dont les épis vont bientôt se former; on voit plus loin des colzas en fleur, du trèfle | et du sainfoin à la verdure splendide, sur lesquels souffle un vent léger qui fait onduler leurs flots d'or, d'émeraude et de pourpre. 11 y a une sorte de magie dans le tableau qui s'offre à la vue. Dans les cieux, quelques nuages semblables à des flocons de soie blanche, s'effacent peu à peu pour disparaître enfin sous l'action du soleil. La nature se joue ainsi de l'imagination : l'homme croit qu'elle a atteint sa plus grande beauté, il admire, mais elle sourit et s'embellit encore.
Les ouvriers, que l'intérieur des ateliers n'a point prédisposés aux douces émotions qu'inspirent l'aspect de ces beautés idéales, se contentent d'admirer leurs belles maisons de briques aux tons bruns et rouges, les volets verts, les portes peintes en chêne verni, puis la fabrique présentant sa face principale à la rue, dont les maisons masquent les ailes faisant saillie à droite et à gauche. L'une de ces ailes contient un lavoir et des cabinets de bains alimentés par l'eau provenant de la machhie à vapeur; dans l'autre sont établies les écoles et une vaste salle de lecture ornée d'une bibliothèque. C'est une heureuse idée que nous voudrions voir réalisée dans les grands établissements industriels; car l'ouvrier se sent libre quand il peut consacrer ses heures de loisir à son instruction, et le travail, accepté comme un devoir, lui procure alors cette paix du |i cœur qui le rapproche du véritable bonheur.
Mais écoutons ce qui se dit dans le groupe le plus rap proche delà filature.
^— A la bonne heure! dit un homme d'un â;^e mùr; on ne voit pas ici ce qu'on voit ordinairement ailleurs toutes les fois qu'on établit des maisons sur un terrain nouveau.
— Quoi donc, Monsieur Cocheteux? demande un jeune rattacheur à la mine éveillée.
— Ah! c'est que j'ai toujours remarqué que la première boutique ouverte était un cabaret. Il est vrai que nous n'en avons pas besoin , puisque nous aurons une rondelle ^ de bière en cave par famille. Eh! les amis; avec l'argent que nous dépensions le dimanche, parce que nous ne pouvions demeurer dans nos taudis, nous aurons ici un bon verre de bière à chaque repas, et les femmes en profiteront ainsi que les enfants. Le patron a pris des arrangements avec un brasseur; en rendant la rondelle vide nous la payerons, et l'on nous en remettra une pleine. Mais il ne faudra pas manquer au payement, ou gare l'eau !
— Le dimanche se passera mieux, dit un troisième interlocuteur.
— Et surtout le lundi, reprit Cocheteux.
— Il paraît, dit un jeune ouvrier dont les manières ne sont pas sans distinction, il paraît qu'il y aura un cours de musique.
— Et ça te va, hein, V Artiste ?
— Mais, oui, Julien, j'aime le chant.
— Et moi les champs, frère, repartit le jeune rattacheur, évidemment enchanté de son jeu de mots.
— Quant aux champs, Julien, dit Paul Castelain, que l'on désignait ainsi sous le nom de l'Artiste , on en voit autour de nous plus qu'on n'en saurait parcourir dans le cours d'une journée.
1 Touueau contenant 160 litres.
— Ce qui est bon aussi, dit Adèle Quesnoy, qui se trouvait là avec ses enfants, c'est le lavoir; je ne serai donc plus obligée d'aller lessiver mon linge à Teau de la machine à vapeur, dans la rue, exposée à la pluie en été, à la neige en hiver, et aux éclaboussures des fiacres.
— Et les bains, ajoute la jeune Juliette Castelain, voilà une excellente chose.
A ce moment, un nouvel interlocuteur vient prendre part à la conversation. C'est un jeune homme d'une vingtaine d'années. Son visage pâle, mais animé par de grands yeux noirs hmpides et expressifs, annonce une origine étrangère.
— Eh! bien. Messieurs; nous commencerons donc demain nos études ensemble : les enfants pendant le jour; les hommes le soir, après le travail.
— Oui, Monsieur, répond Cocheteux, évidemment Torateur du groupe; nous pourrons enfin lire dans ces beaux livres que l'on voit dans la grande chambre. Quel bonheur! Et dire qu'il y a des gens qui prétendent que nous ne pouvons, que nous ne devons même pas disposer d'assez de temps pour devenir savants. Ceux qui disent ces choses voudraient peut-être nous tenir dans l'ignorance, afin de nous empêcher de sortir de la misère. J'ai connu un maître qui encourageait ses ouvriers en distribuant des petits verres d'eau-de-vie le matin. 11 n'y a plus guère que des ivrognes dans cette fabrique ; et si, par hasard, poussé par le manque de besogne, un ouvrier laborieux et sobre se trouve forcé d'entrer dans cette boutique, il ne cherche plus qu'une chose, la porte qui conduit ailleurs. Il me semble que le système de M. Muyssaert convient mieux à tout le monde : patrons et ouvriers.
Un murmure approbateur accueille ces paroles.
— Vous avez grandement raison, Monsieur Cocheteux, reprit le jeune instituteur; la lecture des bons livres vaut les plus riches trésors pour ceux qui l(;s entendent; car ces livres transmettent la pensée des belles âmes qui les ont écrits dans le cours des siècles. Mais il n'est pas nécessaire d'en lire beaucoup pour atteindre le véritable but de la lecture. Quelques instants employés chaque jour à rétude suffisent pour enrichir l'esprit. Lisez peu, réfléchissez beaucoup, et vous trouverez graduellement dans votre expérience intérieure et extérieure de riches sources de vérité avec le relèvement du sens moral, que vous ne découvririez pas en dévorant un grand nombre de livres. Il en est de la nourriture de l'esprit comme de celle du corps : à l'une et à l'autre il faut le repos, la digestion. Ceux qui repoussent l'instruction populaire le savent bien : ou ils vous privent totalement de la culture intellectuelle, ou ils vous bourrent de lectures malsaines et dangereuses. Tous nous devons lire dans notre vie ordinaire; elle vaut à elle seule une bibliothèque, parce qu'elle nous montre nos joies si rares, nos peines sans nombre, nos besoins pressants. Mais pour arriver à ce résultat, il faut orner l'esprit des connaissances contenues dans les bons livres. L'histoire du monde, les sciences naturelles ne doivent plus être ignorées de l'homme de métier, autrement il ne s'élèverait guère au-dessus des animaux; que dis-je? il serait dans une condition pire, car les brutes n'ont pas à se préoccuper de la nourriture et du vêtement, et chez eux la famille n'existe point. L'homme est un être noble, créé à l'image divine; il doit tendre à se rapprocher toujours davantage de son modèle, Dieu, dont le péché l'a éloigné.
Le travail manuel et la pensée ne peuvent aller de
pair, répète-t-on à satiété. Que ceux qui s'arrogent le droit de penser pour les autres nous montrent le brevet qu'ils ont reçu du Créateur. La pensée est le devoir et le droit de tous. Oh ! je sais qu'il est des hommes doués d'une intelligence plus profonde, plus étendue; mais leurs devoirs s'étendent ainsi en proportion des privilèges qu'ils ont obtenus; leur tâche n'est pas de penser pour les autres, elle est au contraire d'aider les simples, les ignorants à comprendre les grandes choses. Etudiez donc, mes amis, sans vous inquiéter autrement des préjugés; éclairez-vous à la lumière que Dieu donne à tous les hommes ; songez que vous avez une âme vivante : vous ne devez point la laisser dépérir faute d'aliments sains. Lisez donc; mais lisez et méditez surtout le Livre qui peut remplacer tous les autres, car il contient et procure la science, la vie, la paix en ce monde et le bonheur futur. Ce livre, c'est la Bible.
L'orateur s'était animé peu à peu. Peut-être l'auditoire n'avait-il pas compris toutes ces paroles lancées avec feu ; et pourtant ces hommes, ces femmes étaient demeurés là, et d'autres personnes encore étaient venues agrandir le cercle. La force pénétrante de ces accents, écho de la belle âme de Mario l'instituteur, trouvèrent accès dans l'entendement de ces ouvriers : ils l'avaient écouté avec recueillement. L'ouvrier comprend les discours qui s'adressent au cœur; mais son vocabulaire étant trop restreint, et l'esprit de synthèse lui manquant, il ne sait répondre à la parole par la parole. Qu'on ne craigne pas toutefois, dans le langage qu'on lui tient, d'allier l'élévation à la simphcité. Jésus-Christ, le modèle de toute perfection, n'employa- t-il pas l'apologue et les paraboles à l'instruction Hes petits?
Quel est donc cet homme, si jeune encorC;, et qui obtient déjà un certain ascendant sur ceux qui l'écoutent? Le soleil du Midi Ta vu naître. Un mystère couvre sa vie, qu'il doit à la vigilance, au dévouement du médecin qui assista à sa naissance. Lui-même sait que le nom de sa mère ne lui sera jamais révélé. Récemment sorti d'une école normale, dans laquelle son protecteur l'avait placé, il s'est voué à l'instruction des ouvriers de la manufacture de Lille. Son œuvre va grandir avec l'extension que doit recevoir la Cité.
Quelques instants après on pouvait voir les habitants de la Cité s'occuper de l'arrangement de leurs mobiliers respectifs. Des voitures avaient amené les meubles et les divers ustensiles; l'emménagement fut bientôt terminé. Le repas du milieu du jour fut pris dans chaque famille. Lorsque l'ardeur du soleil fut passée, chacun s'occupa de donner une première façon aux jardins. Les bêches et les râteaux, quoique maniés par des bras peu expérimentés, firent cependant merveille; ensuite on s'occupa de l'ensemencement et de la plantation des légumes, des fleurs et des petits arbustes, que M. Muyssaert avait mis généreusement à la disposition des nouveaux jardiniers, et dont il surveillait la distribution et l'emploi. Tous y mirent un entrain, un plaisir, qui éclatèrent en rires; en plaisanteries volant d'une habitation à l'autre.
Vers la dernière heure de cette belle journée, un goûter substantiel réunit encore les convives dans la salle où avait eu lieu la collation du matin. Le soleil, déclinant à l'horizon, tamisait ses derniers rayons à travers les arbres, illuminant ainsi cette scène de ses joyeuses clartés.
Enfin le moment arrive où il faut se séparer. M. et Madame Muyssaert, ainsi que les invités, doivent retourner
à la ville. Le ciel, d'azur au zénith, prend une teinte rosée en s' abaissant vers Toccident, Fastre du jour a disparu. La fraîcheur du crépuscule, les émanations champêtres versent aux cœurs une sorte d'ivresse bienfaisante. Un troupeau de moutons passe non loin de là; le petit bruit saccadé, occasionné par leur allure rapide et leur piétinement, qui simule la pluie, contraste d'autant plus avec la sérénité de la terre et des cieux. Un jeune pâtre les pousse devant lui vers un parc mobile disposé dans un champ de seigle récemment coupé. Les porte-laine se seraient à coup sûr dispersés sans l'active vigilance d'un grand chien à oreilles droites, qui rallie au groupe principal les retardataires par un coup de dent appliqué à propos.
Enfin quelques étoiles s'allument à la voûte céleste. Qui ne se souvient d'une heure semblable au milieu de la campagne, après une chaude journée; de ce moment solennel qui n'est plus le jour et n'est pas encore la nuit, alors que tous les objets prennent une forme indécise. L'âme se reporte vers les joies écoulées, et elle aspire aux félicités futures. A cette heure de recueillement l'homme se sent heureux; mais il y a dans cet état de quiétude un levain amer qu'on pourrait nommer la tristesse du bonheur. Toutefois, bien que sentant sa faiblesse, l'âme qui sait adorer le Créateur avec amour et confiance, peut admirer et se plaire dans les solitudes du soir.
Il avait été convenu que les habitants de la Cité accompagneraient au départ ceux qui devaient rentrer à Lille. Arrivée à quelque distance de cette ville, la troupe fit halte, et là, par cette magnifique soirée, après les paroles d'adieu et l'échange de chaleureuses poignées de main, on se sépara, non sans revenir les uns vers les
autres à plusieurs reprises avant de se quitter^ tant les cœurs étaient remplis d'émotion à la pensée de cette bonne journée.
Le retour se fit gaiement à la douce clarté de la nouvelle lune qui se jouait capricieusement sur les ondulations du terrain. On allait arriver lorsque^ les cris des enfants, les exclamations des femmes^ cessant tout à coup, la voix pure et sonore de Tinstituteur entonna le Chant de la Cité, et une centaine de voix reprenant au refrain, la brise du soir porta au loin le chœur :
Travaillons de grand cœur, prions avec espoir. Et partout s'étendra la Cité du Devoir.
Une heure après, le silence d'une nuit paisible s'étendait sur toutes les habitations.
Le lendemain, une légère rosée couvrait encore la terre, lorsque de Timmense cheminée de la fabrique s'échappa impétueusement une noire fumée, qui, se développant en nuages sphériques, disparaissait bientôt, dans la direction de l'ouest, sous l'action du courant de Tair. A ce moment la cloche sonne; tous les ouvriers se rendent à son appel. Les ménagères et les enfants ont voulu les accompagner jusqu'à l'entrée des ateliers. M. Muyssaert a devancé l'heure pour présider lui-même à leur installation. 11 est suivi de Talmy, de Breton et de Mario. En passant devant eux chaque ouvrier reçoit une parole d'encouragement, ou échange un salut, et se rend aussitôt vers le métier ou le poste qui lui est assigné. Lorsque les dispositions générales ont reçu leur exécution, le patron adresse quelques paroles à ces bonnes gens, puis il donne le signal. La machine communique le mouvement aux métiers, dont le bruit empêche le digne chef
d'entendre les remercîments qui accompagnent sa sortie. Il va s'installer avec Talmy dans un cabinet placé au premier étage. Martial, chargé de la direction des travaux, reste au milieu des ouvriers.
Madame Muyssaert arrive à son tour vers sept heures, accompagnée d'une jeune personne chargée de l'éducation des filles. La salle d'étude, divisée par une cloison, permet de séparer les filles d'avec les garçons. Une large porte, s'ouvrant en glissant sur des coulisses, donne la facilité de réunir les enfants au besoin.
Bientôt ces salles sont envahies par les écoliers. Madame Muyssaert a voulu présider à l'ouverture des classes. Dès que tous les enfants ont pris place, elle leur adresse quelques paroles simples et senties, qui captivent leur attention. Elle s'attache d'abord à leur indiquer les bienfaits que l'instruction répand sur la vie, elle leur parle de Famour du Sauveur, qui veut qu'on lui amène les petits pour les bénir; elle leur dit d'aller d'eux-mêmes vers Jésus, leur ami et leur frère, qui répond toujours à leurs prières, les guide loin des embûches du péché, et qui leur ouvre enfin le ciel après cette vie terrestre. Elle termine en leur présentant l'instituteur, qu'ils connaissent déjà, et la, jeune institutrice, arrivée seulement de la veille. Enfin les classes commencent après un chant d'actions de grâces au Seigneur.