UN DIMANCHE A LA CITE
Dans le courant de l'été, une fois son habitation terminée, M. Muyssaert est venu se fixer près des ouvriers. L'affection de Jeanne pour Christiern égale l'amour maternel. Lorsqu'il n'est pas retenu à la classe ou par des leçons à apprendre , l'enfant cherche à rendre quelque léger service à maman Jeanne, ou il partage les jeux de Noélie, sa petite sœur. Thadée a donc pensé qu'il valait mieux ne pas quitter cette maison, son premier asile sur la terre de refuge, et M. Muyssaert a consenti à cet arrangement.
Deux frères, employés de la manufacture, et leur tante, habitent avec Mario et Talmy une maison située vis-àvis de celle de Martial. Charlotte Bernier tient le ménage commun de ses neveux, du docteur et de l'instituteur; ils vivent ainsi dans la plus parfaite harmonie, et la même table les réunit chaque jour.
La vie de Charlotte étant un rare exemple de dévouement et d'abnégation, nous ne pouvons résister au désir de la faire connaître brièvement.
Vingt-quatre ans auparavant, dans un petit village de
la Bourgogne, une veuve mourut, laissant deux filles :
Charlotte, âgée de dix-neuf ans, et Thérèse qui atteignait
sa seizième année. La première entra en condition, afin
de faciliter à sa sœur les moyefis de terminer son apprentissage de couturière : une partie de ses gages fut destinée à Thérèse. Celle-ci, abandonnée à elle-même^ n'eut pas la force de résister à la séduction, et, deux ans après la mort de leur mère^ elle mettait au monde deux jumeaux. La pauvre fille trompée voulut^ autant qu'il était en elle, racheter sa faute en élevant ses enfants^ et Charlotte Taida encore en lui laissant tout ce qu'elle gagnait. Mais la santé de Thérèse ne put tenir contre le chagrin, la honte ^ et un travail excessif : Ernest et Alfred avaient quatre ans lorsqu'ils perdirent leur mère.
La bonne servante comprit et accepta courageusement la tâche que la mort de sa sœur lui imposait. On ne manqua pas pourtant de la dissuader de se charger d'un tel fardeau, attendu, lui disait-on, que ces enfants seraient bien mieux dans un hospice. Elle résista, et quitta les personnes qu'elle servait, pour se rendre à Paris, espérant y gagner de quoi suffire à ses besoins.
Un messager du pays, qui l'avait demandée en mariage quelques années auparavant, mais qu'elle avait refusé quoiqu'elle l'aimât, lui offiùt une place dans sa voiture pour les petits garçons, et, à petites journées, marchant à côté de l'excellent jeune homme qui, l'aimant toujours, lui proposa d'adopter les jumeaux, elle se dirigea vers la capitale en essuyant plus d'une larme durant le trajet.
M. Lostel, que nous avons rencontré dans le cours de cette histoire, était alors à Paris en visite chez un de ses amis. Ce dernier, ayant congédié sa domestique, alla dans un bureau de placement pour en chercher une autre. Ayant avisé une paysanne, pauvrement vêtue, et à l'apparence timide, il prit des informations sur elle, et il apprit que cette fille venait là tous les matins depuis
quelques semaines déjà, mais que, ne vantant point sun savoir-faire, elle ne trouvait pas à se placer. C'était la pauvre Charlotte, qui, après avoir chaque jour confié ses neveux à une payse, se rendait ensuite au bureau de placement; il ne lui restait plus que quelques sous, et elle avait vendu toutes ses bardes.
La contenance triste et modeste de la pauvre fille contrastait singulièrement avec la coquetterie de ses compagnes ; le bon monsieur l'engagea et Temmena immédiatement.
Cependant Charlotte n'avait point déclaré qu'elle avait deux enfants à sa charge; mais, arrivée à la maison, et en présence de M. Lostel, elle prit courage et conta sa touchante histoire. Son nouveau maître étant célibataire, et n'occupant qu'un petit logement, ne pouvait garder ces enfants chez lui; la pauvre fille le suppliait de ne pas la renvoyer, et de lui accorder du temps pour chercher, aux environs de Paris, une maison où elle put placer et voir quelquefois ses chers petits.
L'arrangement allait se conclure, lorsque M. Lostel prit à part son ami. Charlotte craignait qu'il ne sortît de cet entretien la ruine de ses espérances. Combien elle fut détrompée lorsque son maître lui dit en rentrant :
— Ma fille, vous avez du cœur, et Dieu me garde de vous empêcher d'accomplir votre noble tâche. Ici, vous ne pourriez posséder vos neveux ; mais nous avons trouvé un moyen. Allez les chercher, ils resteront chez moi pendant deux jours; après quoi, mon ami, M. Lostel, vous emmènera avec eux.
— Oui, mon enfant, ajouta celui-ci, courez, amenezles, dans quelques jours vous me suivrez à Lille, et vous pourrez ainsi continuer à leur servir de mère.
Charlotte espérait peu un tel bonheur; aussi ne putelle d'abord trouver une parole de remercîment. Puis elle versa des larmes qui soulagèrent son cœur. Enfin elle saisit et baisa malgré eux les mains des deux amis et , toujours sans prononcer un mot, elle s'élança dans Tescalier. Une heure après elle rentrait avec les enfants. — Messieurs, dit-elle, vous faites une bonne action ; je ne sais pas vous dire ce que je ressens; mais je demande à Dieu de me donner le courage de toujours faire ce que je dois, et aussi de vous garder la reconnaissance, à vous. Monsieur, qui voulez bien accueillir les enfants de ma pauvre Thérèse.
Elle tint parole la bonne fille. On vit rarement un tel dévouement. Active et remplie de bon vouloir, on la voyait partout à la fois. Excellente et douce garde-malade, elle donna successivement ses soins à la mère de M. Muyssaert et à M. Lostel, son bienfaiteur. Et lorsqu'ils moururent, sa douleur égala celle de leurs enfants. Pendant ce temps, Alfred et Ernest avaient grandi, et, par la sollicitude des maîtres de Charlotte, ils avaient reçu une instruction qui leur permettait d'occuper un poste honorable dans la manufacture.
Charlotte Bernier a maintenant quarante-cinq ans. Ses neveux lui rendent tout le bonheur qu'elle leur a préparé, et elle se félicite tous les jours de ne les avoir pas déposés dans un hospice. Elle sent bien que Dieu lui inspira cette bonne résolution; aussi, lorsque les jeunes gens lui expriment leur reconnaissance, elle leur répond : « Chers enfants, j'ai fait mon devoir, mais c'est le Seigneur qui m'a donné la force de l'accomplir; lui seul a droit à votre gratitude; prions-le ensemble, afin qu'il nous continue sa protection. »
Mais reprenons notre narration principale.
Un dimanche du mois d'août 1832, quatre mois après l'arrivée des exilés, tous les habitants de la Cité se préparaient à célébrer dignement ce saint jour, destiné par le Créateur au culte d'adoration qui lui est dû, ainsi qu'au repos et aux douces relations du foyer. Le dimanche était toujours une véritable fête pour les membres de cette grande famille. On y comprenait qu'il doit occuper une grande place dans notre vie : c'est le jour du Seigneur, c'est-à-dire le jour de rédemption, de liberté, de résurrection. Ce jour-là le travailleur s'appartient réellement : les travaux sont suspendus, les soins matériels de la vie ne le distraient plus; il peut relever la tête , qu'il a courbée pendant la semaine, et regarder au ciel où règne Celui qui lui promet le repos futur et seul véritable. Il faudrait que le dimanche fût célébré sur toute la terre, et que la divine religion du Christ embellit, consacrât ces époques qui marquent les haltes du pèlerinage de l'homme ici-bas. S'il en était ainsi, nous jouirions d'un temps de bonheur et de joie, qui nous ferait pressentir les pures félicités du céleste séjour, et alors on verrait partout l'humanité se relever, et, se rapprochant du modèle de la perfection infinie, réaliser enfin le plan de Dieu à son égard. Mais cet état heureux ne peut s'établir que sous l'influence salutaire de l'Evangile : cette ^, tâche revient à la civilisation moderne vivifiée par le ^^jç christianisme.
Or donc, huit heures sonnent à la Cité. Le soleil brille radieux dans un ciel d'azur; tout est en mouvement dans les habitations. Les mères s'occupent de la toilette des petits enfants, après avoir préparé les divers objets destinés aux autres membres de la famille, et donné un der-
nier coup d'œil aux chaussures bien cirées, aux vêtements proprement brossés Chacun s'apprête pour la solennité du jour : on va célébrer le culte pour la première fois dans la chapelle nouvellement construite, et l'on attend le bon M. Peters. Pendant ce temps, visitons quelquesunes des demeures de nos braves ouvriers.
Immédiatement après la maison de Breton nous trouvons celle dont la famille Quesnoy occupe une partie. Quelle différence entre cet intérieur et celui que nous visitâmes à Lille à la suite de Madame Muyssaert et du docteur Talmy. Adèle, toujours frêle et délicate, a pourtant Tapparence de la meilleure santé; sa chevelure brune , soigneusement lissée en bandeaux, encadre un doux visage de Tovale le plus parfait; ses mains agiles redressent adroitement les ruches d'un joli bonnet qu'elle place ensuite sur la tête gracieuse de la petite Caroline, pétillante brunette de trois ans. L'enfant ne se lasse pas de regarder sa robe blanche à pois roses, et brûle d'envie d'aller se faire admirer dans l'avenue. Tout à coup, sans laisser à sa mère le temps de nouer entièrement le ruban, elle court vers la porte et s'élance dans le jardin.
— Ne chiffonne pas ta robe, Caroline.
— Oh! non, petite mère, je veux rester belle jusqu'au soir.
— Ne cueille pas de fleurs, surtout, et ne marche pas sur les bordures.
— Mais tu me donneras une rose ?
— Oui, tantôt, si tu es bien gentille.
Et CaroUne chante joyeusement. Sa voix enfantine apporte au cœur de la mère un parfum de joie qui contraste avec des souvenirs remontant à deux années.
Georges Quesnoy, après avoir lacé les bottines d'un
gros garçon de cinq ans, s'occupe ensuite de la chevelure; mais il s'arrête, une larme vient mouiller sa paupière : il a aperçu la trace d'une ancienne blessure.
— Est-ce fait, papa? puis-je aller jouer avec Caroline?
Quesnoy ne répond pas. Auguste en profite pour s'échapper, et aussitôt l'on entend de nouveaux cris joyeux dans le jardin.
La jeune femme après avoir rangé les vêtements laisses par les enfants, dirige son regard vers son mari, dont le silence l'étonné.
— Qu'as-tu, mon ami? Pourquoi cette tristesse? Souffrirais-tu ?
— Oui, femme.
— Tiens, voilà justement M. Talmy qui sort de sa maison, je
— N'en fais rien, Adèle. Tu ne comprends donc pas?
— Ah ! encore Non, Georges, ne pense plus à
ces temps si éloignés, qui ne reviendront plus, je le sais bien. Allons, calme-toi, mon ami.
— Oh! j'étais un misérable, et si jamais je reprenais ce mauvais train, viens alors avec notre fils, et montre-moi la cicatrice qu'il porte au front par suite de ma brutalité.
— .Voyons, Georges, ne parle plus ainsi. Effaçons de notre mémoire ces jours malheureux. Le Seigneur nous a pris en pitié. Tu ne vas plus au cabaret, et moi
Des larmes jaillissent de leurs yeux. Quesnoy se souvient de cet instant affreux où il frappa sa femme et son enfant, et Adèle revoit par l'imagination l'endroit profond et terrible dans lequel elle courait se précipiter, si Dieu n'eut envoyé sur ses traces l'homme de secours et de dévouement auquel ils doivent en partie la paix du cœur dont ils jouissent.
— Georges, reprend Adèle, ne songeons au passé que pour demander à Dieu d'accorder toutes ses bénédictions aux personnes qui ont ramené le bonheur chez nous.
— Oui, femme, je tâcherai de réparer le mal que j^'ai causé, mais je garderai le souvenir du jour de Noël.
Quelques instants plus tard Auguste fut rappelé par sa mère; mais, tout entier à ses jeux, il ne se pressa pas trop de rentrer, et Georges alla le chercher. Adèle le reprit alors pour terminer sa toilette ; lorsqu'elle aperçut à son tour cette cicatrice, qui rappelait un douloureux souvenir, elle aussi s'arrêta, vaincue de nouveau par rémotion, et le père, partageant cette émotion à un degré plus intense, laissa échapper une larme, au grand étonnement de Tenfant, qui s'attendait plutôt à une réprimande.
Quittons cette maison où le repentir a produit une nouvelle naissance, et entrons dans celle qui lui est attenante. Une autre scène s'offre ici à nos yeux. Un grand et robuste jeune homme, aux allures vives et décidées, s'occupe à cirer quelques chaises et une commode. Près de la fenêtre un malade est assis dans un fauteuil.
— Ah! voilà qui est bien, dit le jeune homme; quand la mère rentrera elle pourra se mirer dans ses meubles. Mais elle me grondera, j'en suis certain.
Une femme de cinquante ans environ rentre alors précipitamment, car elle a vu par la fenêtre ce qui se passait.
— Jacques, on ne travaille pas le dimanche.
— C'est donc travailler, ça?
— Oui, mon garçon. Et puis, je n'entends pas que tu te mêles du ménage : c'est mon affaire. Si le samedi ne suffit pas, le lundi me retrouve, grâce à Dieu.
— ^ Mère, je ne recommencerai plus.
— i'y compte^ Jacques. Veux-tu m'accompagner au temple? Je voudrais entendre une bonne prédication.
— Cest cela, dit le père, et vous me laisserez seul, cloué sur cette chaise par mon rhumatisme.
— Mais, Cocheteux, dit la femme, tu nous engageais hier à y aller. Tu nous disais que, dans le culte évangélique, on comprend tout, puisque les chants et les prières sont en français. Il y a bien longtemps que je désire entendre M. Peters; il est si bon.
— Eh! bien, allez-y; mais auparavant donnez-moi le Nouveau Testament que Madame Muyssaert m'a laissé l'autre jour. Je lirai un peu, et quand vous rentrerez de la cérémonie, vous me direz sur quel texte le pasteur aura prêché, et vous tâcherez de vous rappeler ses paroles pour m'en faire part. Surtout, priez Dieu, afin qu'il me déhvre de mes douleurs, et que je puisse bientôt retourner à la fabrique. Ah! je voudrais bien aller avec vous.
Cet homme, que nous avons entendu, dans une occasion solennelle, exprimer sa satisfaction sur l'absence de cabarets à la Cité, cet homme avait du bon sens, mais peu d'instruction, ainsi que la plupart des ouvriers de son âge à cette époque déjà éloignée de nous. Toutefois il avait compris qu'il n'est jamais trop tard pour s'instruire, et il suivait courageusement les cours élémentaires du soir, lorsqu'une affection rhumatismale vint l'obliger à suspendre en même temps son travail quotidien et ses études tardives. 11 supporte son chômage et ses douleurs avec patience et sérénité. Sa femme, simple et bonne créature, son fils, travailleur infatigable et doué d'un heureux naturel, l'entourent des soins les plus assidus et les plus consolants. Leur état rehgieux, peu développé, les laisse encore parfois sous l'impression des amères
réalités de la terre. Mais ils comprendront bientôt la Parole qui procure la véritable vie.
Trois jeunes gens sont réunis dans un jardin. Nous les avons remarqués déjà dans le groupe qui entourait Mario l'instituteur à la première fête de la Cité. C'est Paul Castelain^ avec son jeune frère Julien et leur sœur Juliette. Ils discourent ensemble sur des sujets fort importants, sans doute, à en juger par leur animation. Ecoutons-les.
— Enfin, dit l'aîné, vous avez beau dire, rien ne vaut la musique. C^est l'art par excellence, ainsi que le dit notre professeur, M. Ernest Dernier, et il s'y entend, lui qui a obtenu le premier prix au Conservatoire de Lille. J'ai lu dans l'histoire ancienne que les Grecs témoignaient la plus haute estime pour la musique, qui a la vertu, disaient-ils, de réprimer par le chant et le rhythmeles mouvements déréglés de l'esprit, comme aussi de communiquer à l'âme les plus suaves émotions. Dès que les enfants savaient lire, on les remettait à un maître de chant, et les prières du matin et du soir se chantaient à leurs dieux sur la lyre. Dans les règles écrites par Moïse, nous voyons qu'il est fait mention d'instruments harmonieux. Toute l'histoire du peuple Israélite est remphe de faits où la musique occupe une très grande place. Et de nos jours, ne voyons-nous pas les chrétiens adresser leurs vœux et leurs prières à Dieu, par des hymnes et des cantiques. Non, comme moyen, rien n'est égal à- l'art musical : il est utile pour occuper nos loisirs, pour combattre nos passions, et entin pour soutenir l'âme dans ses aspirations vers la source unique et pure de la lumière et de la vie.
— Eh! bien, moi, dit Juliette, j'aime beaucoup la musique, mais je préfère la lecture, et j'y emploie tout le
temps dont je puis disposer. Les paroles de M. Mario m'ont tellement impressionnée le jour où nous sommes arrivés ici, que depuis ce temps j'ai lu la plupart des livres de la bibliothèque.
— Et quand tu les auras lus tous, Juliette, que feras-tu?
— Je ferai comime toi, frère ; tu redis tes chants, je relirai mes livres. Mais j'avoue que déjà la première ardeur est passée; je dévorais des volumes, espérant ainsi apprendre plus vite; maintenant je commence à y voir plus clair, et je lis posément, car j'ai enfin compris la portée des paroles de notre instituteur : « Lisez peu, réfléchissez beaucoup. » J'ai ordinairement un livre dans ma poche, et aussitôt que je peux l'ouvrir, ne fut-ce que le temps d'y lire quelques hgnes, je le prends , et plus tard je réfléchis en promenant mon aiguille sur ma broderie.
— Ah! dit Paul, que nous ne nommerons plus/MH/sfe, à moins que cette appellation ne lui soit donnée par quelqu'un de ses camarades; ah ! petite sœur, tu portes toujours un livre sur toi. Quel est donc celui qui se trouve aujourd'hui l'objet de ta prédilection?
— Oh! tu le sais bien : c'est mon Recueil de cantiques, puisque nous devons aller au temple.
— Cantiques avec riiusique, n'est-ce pas, Juliette?
— Sans doute.
— Eh! voilà qui vient me donner gain de cause. Tu as un Hvre ; il contient les louanges de Dieu; mais pour qu'il soit complet, il lui faut des portées et des notes noires, blanches, etc. N'avais-je pas raison. Qu'en dis-tu, toi, Julien?
— Moi, je dis que la peinture et le dessin sont au-des-
sus de votre lecture et de votre musique. Pour faire les livres, pour graver et imprimer la musique, il a fallu que des artistes dessinassent les lettres, les signes, les plans des presses à imprimer. N^est-ce pas le dessin qui, en conservant les figures des instruments de l'antiquité, nous a facilité ainsi les moyens d'en inventer de nouveaux? N'a-t-on pas imité d'abord l'écriture des manuscrits dans les premiers livres produits par l'imprimerie? l'écriture est encore du dessin. Je connais peu l'histoire, mais je crois que le meilleur moyen de la faire comprendre, c'est de joindre aux livres des gravures représentant les faits héroïques, les actes de dévouement, les portraits des hommes célèbres, et l'image des lieux historiques, toutes les choses enfin qui ne peuvent être décrites qu'imparfaitement. Vous voyez bien maintenant que la peinture est le premier des arts.
— De manière, reprit Paul, que tu crois avoir raison contre nous.
— Ou que nous pensons, chacun en particulier, que les autres ont tort, ajouta Juliette. Qui nous fera voir clair dans tout cela?
— Peut-être y réussirai-je, mes amis, dit une voix à côté d'eux.
— Monsieur Peters! s'écrièrent en même temps les trois jeunes gens, et le rouge de la confusion couvrit leurs visages.
— Pardonnez-moi cette indiscrétion, mais j'ai entendu votre conversation en sortant de la maison voisine : réellement je croyais être au sein d'une académie. Je puis disposer de quelques instants avant l'heure du culte. J'essayerai donc de vous mettre d'accord en peu de mots.
— Oh ! Monsieur le pasteur, vous êtes bien bon.
— Laissez-moi continuer, Paul. Nous avons ici en présence, dit-il en souriant, le chevalier de la musique, l'amie de Tétude, et Témule de Raphaël. Or, sachez bien que tout ce qui, dans les arts, est conforme à la vérité, tout ce qui sert à établir son empire, Técho des hymnes célestes, la reproduction des écrits inspirés (car Dieu se manifeste toujours à quelque degré dans celles de nos œuvres qui sont les siennes), les magnifiques illustrations des faits remarquables au moyen du crayon ou du ciseau, enfin les mots, les sons, la forme et la couleur, tout cela est le reflet du type éternel de l'harmonie qui réside en Dieu. Seulement, il faut prendre garde à ne pas violer cette harmonie morale consistant dans Taccord de notre volonté avec la loi divine; autrement nous serions exclus du céleste concert. Méditez, mes amis, pratiquez les préceptes de cette loi divine, et Ton pourra dire de vous: Le Seigneur a enrichi leur àme des trésors de l'instruction et de la vertu. Vous comprenez maintenant que toutes les sciences sont sœurs, puisqu'elles sont filles de Dieu; ainsi vous pouvez leur sourire, les aimer, et vous éclairer à la lumière qu'elles répandent sur la route qui conduit au ciel où règne leur Auteur. Mais je dois vous quitter, mes amis, car j'aperçois les enfants allant à la chapelle. Etes-vous satisfaits, maintenant?
— Oh ! certainement. Monsieur le pasteur. Il leur serra la main et s'éloigna aussitôt.
— Quelle douceur et quelle bonté dans son regard, dit Juliette après un moment; je ne puis le comparer qu'à celui de Madame Muyssaert.
— Et à celui du patron, ajouta Julien.
— Je le dirai également de tous ceux qui habitent dans ces maisons là-bas, dit Paul en désignant les de-
ineures les plus rapprochées de la manufacture. Oh! de quel bonheur nous jouissons ici.
Ces aimables jeunes gens sont les enfants d'une veuve qui jouissait autrefois d'une modeste aisance^ mais qui, par suite de revers de fortune, fut forcée d'envoyer ses enfants, très jeunes alors, à la fabrique de M. Muyssaert. Dès que Madame Castelain le put, c'est-à-dire lorsque Paul gagna de quoi subvenir en partie à l'entretien du ménage, elle garda Juliette à la maison et lui apprit à broder. Tous les trois ont conservé une certaine distinction au-dessus de leur position actuelle.
Mais, sur les pas de l'excellent M. Peters, suivons ces enfants qui se dirigent vers la chapelle dont on doit faire la consécration ce jour même. Des personnes de tout âge s'y rendent de divers côtés. Presque toute la population de la Cité, et quelques étrangers, arrivent successivement. Voici M. et Madame Muyssaert, le docteur Talmy, les jeunes Dernier et leur digne tante Charlotte, puis Thadée, Christiern tenant la main de Noélie, qu'accompagnent Jeanne et Breton. Enfin tous nos amis s'y trouvent^ et, ensemble, vont entendre la parole de salut.
La salle du culte est vaste, d'un aspect à la fois noble et sévère. Une galerie haute permet d'y recevoir un grand nombre d'auditeurs. La chaire est simple et sans sculptures; les murailles, peintes à l'huile, sont dépourvues d'ornements; ici rien ne viendra distraire l'esprit ni les yeux de l'acte d'adoration offert au Dieu vivant.
Le service commence par une courte invocation prononcée par le pasteur afin d'appeler les grâces de l'Eternel sur l'assistance, qui se dispose ensuite au recueillement par un chant évangélique. Puis M. Peters fait la confession des péchés selon l'usage des églises réformées.
et il demande au Seigneur d'envoyer son Esprit à toutes les âmes qui viendront méditer dans ce lieu la Parole de vérité.
Après un cantique de reconnaissance et d'amour le pasteur donne lecture du chapitre XVII des Actes des apôtres, dans lequel on lit que les Athéniens, dévots jusqu'à l'excès, puisqu'ils avaient élevé un autel au Dieu inconnu^ vinrent dire à saint Paul : « Quelle est cette « nouvelle doctrine que tu annonces? »
'— Mes chers amis, continue M. Peters, Dieu est aujourd'hui plus connu; mais les hommes n'ont guère changé. Combien de nos contemporains pourraient, devraient encore faire maintenant la question des Athéniens. Ah ! si l'Apôtre paraissait dans nos rues, sur nos places publiques, comme il flagellerait de sa parole vive et pénétrante ces nouveaux docteurs aux théories fausses, sacrifiant au matérialisme, ces adorateurs du veau d'or, le dieu du siècle. Ne stigmatiserait-il pas ces hommes de ténèbres qui déclament d'une manière insensée contre les facultés qui nous viennent de Dieu, et qui voudraient annihiler l'instruction parmi les masses, pour tout ramener enfin au régime du moyen âge. A tous ces contempteurs de l'œuvre divine, il pourrait répéter encore : « Celui que je vous annonce, c'est le Dieu qui a fait «le monde et toutes les choses qui y sont; il n'habite « point dans les temples bâtis par la main des hommes. « Il n'a besoin de quoi que ce soit, lui qui donne à tous la « vie. Il a fait naître d'un seul sang tout le genre humain « pour habiter sur toute l'étendue de la terre ; afin qu'ils « cherchent le Seigneur. C'est par lui que nous avons la (' vie. Nous ne devons pas croire que la Divinité soitsem- « blable à de l'or, ou à de l'argent; il annonce mainte-
« nant à tous les hommes, en tous lieux, qu'ils se con- « vertissent; parce qu'il a arrêté un jour auquel il doit « juger le monde avec justice, par THomme qu'il a éta- « bli, de quoi il a donné à tous une preuve certaine, « en le ressuscitant des morts. »
Ne pouvant essayer de rendre la force. Fonction, Taccent paternel et suppliant que le pasteur donna à la paraphrase qu'il fit du discours de saint Paul, nous nous bornons à citer les passages les plus remarquables de ce discours. En terminant, il adjura ses auditeurs d'étudier la Parole de Dieu , cette parole qui console , guérit et affermit ceux qui l'entendent avec foi.
— Mes frères, mes amis, dit-il, ne soyez pas comme ces Athéniens qui allèrent écouter l'Apôtre par un motif de curiosité. Venez souvent dans ce temple; avec la grâce de Oieu, nous vous présenterons la vérité révélée. Nos principes s'appuient sur la Bible et sur la croix du Christ: l'une instruit, parce qu'elle est la voix de Dieu, l'autre a été élevée sur le Golgotha pour le sacrifice qui nous sauve. Vous avez construit un édifice de pierre, établissez-y une Eglise vivante, mais élevez surtout dans vos cœurs un temple spirituel à la gloire du Très-Haut. Ecoutez l'appel du Sauveur, et à la fin de votre pèlerinage, si vous avez persévéré dans le droit chemin, il vous accueillera dans le sein du Père.
Après le chant et la prière, l'assemblée se sépara profondément émue.
A cette heure le soleil était dans toute sa force ; la chaleur, accablante, présageait un orage : déjà des nuages noirs s'élevaient à l'ouest, des éclairs sillonnaient l'horizon. Bientôt le tonnerre se fait entendre; il retentit à coups sourds et précipités. L'orage se déclare enfin avec
une violence extrême; la pluie tombe par torrents^ les éclairs brûlent les yeux. Il semble que la terre va se dissoudre sous les détonations incessantes d'un tonnerre écrasant.
L'avenue est déserte. Tout à coup Breton la traverse^, il entre dans la maison du docteur. Il reparaît bientôt suivi de Talmy et de Charlotte, et ces derniers se dirigent précipitamment vers la demeure de Martial, pendant qu'il se rend en toute hâte chez M. Muyssaert.