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LA FIN DE L'EXIL

L'ouragan a disparu pour faire place au soleil. Les oiseaux fêtent le retour du beau temps. Dans les jardins de la Cité^ les fleurs, desséchées naguère sur leurs tiges par Faction d'une chaleur torride, se redressent et reprennent la fraîcheur de la vie, en étalant des myriades de gouttes d'eau, perles transparentes qui réfléchissent les couleurs prismatiques.

L'aspect de résurrection que la nature prend au dehors contraste avec la scène qui se passe dans la maison de Martial. Ici la mort va frapper. Thadée Prawdziowski se débat depuis deux heures sous les étreintes du fléau asiatique. Tout ce qu'ont pu faire la science et l'amitié, unies à l'amour filial, tout a été désiré, tenté, exécuté. L'exilé est étendu sur sa dernière couche, le front baigné de sueur. Christiern se tient debout, plus pâle que son père; de sa main tremblante il essuie ce front brûlant que la mort va glacer. Sa douleur muette est expressive; son regard semble dire : Plût à Dieu que je pusse mourir à sa place. L'œil éteint du proscrit prend tout à coup un éclat extraordinaire. 11 étend la main vers l'enfant, qui la saisit et la couvre de baisers et de larmes.

— Mon Christiern, voici pour moi la fin de l'exil. Je vais rejoindre ta mère. Mes amis me remplaceront près

de toi. N'oublie jamais la Pologne, sois prêt à répondre à son appel lorsque le Seigneur la relèvera. Sois toujours bon et dévoué; ne dévie jamais du droit chemin ; la prière te préservera des défaillances de Tàme; et que ta mère, lorsque nous nous retrouverons, puisse dire : « Me voici, « Seigneur, je n'ai perdu aucun des miens. » Adieu, mon enfant, et au revoir. Que la bénédiction du Dieu de paix repose sur ta tête. Va, maintenant; tureviendrasbientôt.

Thadée donna un dernier baiser à son fils, qui se retira avec Jeanne.

L'émotion qu'éprouvait le mourant amena une nouvelle crise. Pendant ce temps des cœurs priaient pour lui, et Talmy, aidé par Charlotte, tentait d'adoucir ses souffrances. Enfin Thadée reprit connaissance. Madame Muyssaert s'approcha de lui, et pressant sa main :

— Dieu n'abandonnera pas l'orphelin, dit-elle; désormais votre enfant sera le nôtre. Nous l'adoptons.

Une étreinte expressive répondit à cette touchante déclaration; puis Prawdziowski attira la main qu'il tenait et il la baisa, après avoir arrêté son regard reconnaissant sur le noble fils de son frère d'armes. M. Peters s'approcha à son tour, et ils eurent ensemble un court entretien accompagné d'une ardente prière, prononcée par le pasteur, à laquelle s'unirent les assistants, qui s'étaient discrètement retirés au fond de la chambre. Cependant la respiration courte et embarrassée du mourant annonce qu'elle va bientôt s'arrêter. Il se soulève une dernière fois, ses yeux se tournent vers l'orient : de ce côté est la terre natale; mais plus haut est la patrie céleste; il relevé son regard, qui révèle une suprême supplication ; puis il semble chercher quelqu'un près de son lit; enfin il s'affaisse, s'éteint doucement, et tout s'efface sous le voile de la mort.

Les oiseaux chantent encore, le soleil descend lentement vers rhorizon, tout rayonnant de clartés splendides : telle est Tâme du juste qui s'endort au Seigneur.

Christiern apprit aussitôt par Madame Muyssaert ce qui venait de se passer. Avec une douleur calme il demanda de revoir son père.

— Il m'a dit : Tu reviendras bientôt, ajouta-t-il.

Grande est la différence entre Taffliction mondaine et celle des chrétiens. Chez ces derniers Tespérance l'emporte sur les regrets, et ils s'unissent au concert céleste qui accueille l'âme délivrée des angoisses et des déceptions de la terre. Cet enfant, au cœur fort, déjà si éprouvé, qui, de ses faibles mains, avait naguère enseveh sa mère bien-aimée, au sein d'une nuit affreuse et au miheu des périls d'une retraite difficile; cet enfant pouvait aller une dernière fois auprès de celui que des amis entouraient encore de leur profonde affection. Aussi, d'un pas ferme, devançant sa conductrice, il entra dans la chambre funéraire, alla s'agenouiller auprès du lit, et là, s'emparant d'une main qui pendait, comme si elle l'eût attendu, il pria, sans larmes, puis, se relevant, après avoir déposé un baiser sur le front glacé de celui qu'il ne devait plus revoir ici-bas, il s'éloigna en jetant sur lui, simple et dernier adieu, un tendre et long regard, enfin noyé dans les pleurs : c'était le tribut payé à la faiblesse de notre nature.

Chacun connaît l'histoire du choléra, dont la triple apparition en France (1832, IS^-O, 1854-) se présente souvent au souvenir des familles. Ce fléau, remarqué au Bengale dès 1817, s'est toujours avancé de l'Orient à l'Occident, comme les invasions des Barbares. En 1823, il gagne la région caucasique ; il n'étend pas alors ses progrès vers l'Europe ; mais sa marche , suspendue pen-

danl plusieurs années, devient plus rapide à partir de 1829. Il paraît à Saint-Pétersbourg en 1831; et s'avance par la Pologne, alors en insurrection; par laGallicie, rAutriche, la Bohême, la Prusse, et, continuant ses effrayants ravages, il franchit la mer, se montre en Angleterre, traverse le détroit, et répand sur la France la consternation et le deuil.

La malheureuse population lilloise, malgré les conseils de la science, l'assainissement des maisons, les distributions de vêtements et d'aliments toniques et nourrissants, cette infortunée population, disons-nous, avait été visitée par le choléra et décimée. La Cité, épargnée jusqu'alors, comptait donc la première victime d'un mal qui allait frapper sans merci jusqu'à la fin de septembre. Envii'on dix personnes succombèrent. Ce furent surtout celles qui avaient le plus souffert, dans le cours de leur vie antérieure, par les privations, parles chagrins ou par les excès. Les parents, le docteur, les voisins, le patron rivalisèrent de soins et de dévouement. Personne ne s'éloigna : tous étaient forts contre la peur, et il faut attribuer à cette disposition générale des esprits le peu d'intensité de l'épidémie dans la Cité.

Le lundi eut lieu l'enterrement de Prawdziowski. La population tout entière l'accompagna au champ du repos. Près de la fosse, le pasteur adressa un sérieux appel aux consciences, appel nécessité surtout par l'apparition d'un mal qui frappait si soudainement. Ses paroles allèrent au cœur de ces braves gens. La plupart entendaient pour la première fois au cimetière un discours rehgieux en français, et l'impression qu'ils ressentirent les disposa convenablement à attendre sans crainte et sans forfanterie le terrible pourvoyeur de la mort.

Quelques jours plus tard M. Rudaleau loua une maisonnette près de la Cité. La peur le chassait de Lille. H vint un matin en visite chez M. Muyssaert. Son air embarrassé témoignait qu'il avait quelque communication à faire. Il commença par demander de nouveaux renseignements sur les opérations de la manufacture et sur le produit des actions de la Cité ouvrière, enfin il déclara le sujet de sa visite. Les rentrées de ses loyers devenaient difficiles; plusieurs de ses locataires étaient morts; les maisons vides ne trouvaient pas d'amateurs. Il avait l'intention de vendre une partie de ses propriétés, lorsque Foccasion s'en présenterait; enfin il offrit de verser les fonds provenant de cette vente dans la caisse de la compagnie.

M. Muyssaert accueillit avec une certaine réserve cette ouverture : pourtant il s'en réjouissait. Une nouvelle émission d'actions devant avoir lieu prochainement, il engagea le riche propriétaire à revenir plus tard, ajoutant que ses visites seraient toujours reçues avec plaisir.

M. Rudaleau fît une nouvelle excursion dans les ateliers et autour des constructions terminées ou en voie d'exécution. En passant devant la maison de la veuve Castelain, il aperçut cette femme, qui ne put retenir une exclamation de douloureuse surprise en le voyant. Il alla vers elle.

— Eh! bonjour. Madame Castelain. J'ignorais que vous fussiez ici. Et vos enfants? ils doivent être bien grands maintenant. Est-ce que l'un d'eux est employé à la filature?

— Mes fils sont ouvriers. Monsieur, et ils gagnent leur vie loyalement.

— Est-ce une épigramme? Je me rappelle parfaite-

ment les propos que vous lançâtes contre moi lors de la vente de la niaisori dont vous espériez tirer 3^000 fr. de plus. Est-ce ma faute si mon compétiteur arriva trop tard?

— Vous ne devriez pas rappeler ce fait, Monsieur. Votre conscience doit vous reprocher la lettre que vous écrivîtes à M. Michiels : il l'a gardée.

— Ah bah î II fait donc collection d'autographes, ce Michiels? Mais je ne me souviens plus du sujet de l'intérêt qu'il vous portait à cette époque?

— Je lui devais 3,000 fr. Si ma maison eût été vendue 15,000 fr., tous mes créanciers eussent été payés. Vu la circonstance, et pour réparer le dommage que j'éprouvais, M. Michiels me promit d'attendre des temps meilleurs, qui, hélas! ne viendront peut-être jamais.

— Il fallait éviter de faire des dettes, en vous arrêtant à temps dans votre commerce.

— Je suis assez punie de ma faute par les peines que j'éprouve depuis dix ans. Quand pourrai-je désintéresser M. Michiels? Cette dette est sacrée pourtant; ce n'est point une créance, semblable à celle de ces gens qui, profitant de ma position gênée, et sachant que je trouvais difficilement des marchandises ailleurs que chez eux, me firent, selon leurs propres expressions, passer les rasoirs. Je dus subir des conditions qui m'étaient extrêmement préjudiciables. Si ce fut un tort, je n'eus du moins d'autre mobile que celui d'améliorer l'état de mes affaires pour remplir mes engagements. J'étais, hélas! dans la situation d'un homme qui se noie au milieu d'un étang rempU de touffes d'herbes : il se raccroche à tout ce qu'il peut saisir, et voulant se sauver il se perd.

La pauvre femme pleurait en parlant : c'était l'explo-

sion d^un chagrin longtemps concentré. M. Muyssaert ne disait mot, mais il était ému et pensif.

— Bah ! reprit M. Rudaleau, puisque Michiels vous a laissée tranquille, faites comme si vous ne lui deviez rien. Vous avez tout abandonné; on a tout pris, vous êtes quitte.

— Non, Monsieur. Si mon créancier a eu pitié de ma position, ma conscience me rappelle toujours ma dette.

— Dieu vous viendra en aide. Madame Castelain, dit M. Muyssaert; tout ira bien.

Et il emmena M. Rudaleau, qui se trouva très heureux d'échapper ainsi à de nouvelles récriminations de la veuve. Toutefois, il regrettait d'être allé à la Cité ce jourlà, ou du moins d'avoir pris ce chemin pour s'en retourner.

— Vous venez d'être témoin. Monsieur, de la douleur de cette pauvre femme, reprit M. Muyssaert d'un ton pénétré. Ne pourriez-vous trouver un moyen d'arranger cette affaire? Vous avez, au moment de l'adjudication, profité de l'absence de M. Michiels. Je ne rechercherai pas si cette absence fut provoquée par vous, mais enfin vous en avez profité, et Madame Castelain fut trompée dans son espoir. Sans une pareille circonstance, ses dettes eussent été payées complètement, et bien des douleurs lui eussent été épargnées depuis dix longues années. Arrangez cette affaire ; c'est une bagatelle pour vous ; vous saurez ainsi quel bonheur on éprouve à réparer le tort que l'on a causé.

— Vous croyez donc à tout ce qu'a raconté cette femme?

— Oui, Monsieur, jusqu'à ce que vous m'ayez prouvé le contraire.

— Mais, en admettant que les choses se soient passées ainsi, n'étais-je pas en droit de n'offrir que 12,000 fr.

d'une bicoque qui ne valait que cette somme? Cela se fait tous les jours. Monsieur. Je vous accorde même qu'elle pouvait être vendue 15,000 fr.; qu'importe? Je suis resté dans mon droit.

— Votre droit? Je ne discuterai pas ce point : votre conscience est juge. Pourtant votre devoir était, avant tout, de laisser arriver un autre acquéreur, qui eût offert de cette maison la somme demandée par Madame Castelain.

— En tout cas, elle a perdu de sa valeur depuis cette époque.

— Voulez-vous me la céder sans bénéfice?

La réponse se fit attendre. M. Rudaleau n'avait guère prévu une telle demande; il hésita, bégaya, et déclara enfin qu'il voulait réfléchir sur cette proposition ; que, si le choléra disparaissait, les immeubles augmenteraient de valeur, enfin que

— Et si vous disparaissiez avant le choléra, repartit vivement M. Muyssaert, emporteriez-vous vos richesses de l'autre côté de la tombe? Ah ! croyez-moi, Monsieur, faites une bonne action ; celle-ci ne vous coûterait pas trop cher, et vous jouiriez de la reconnaissance d'une famille que vous auriez rendue à la paix de la conscience et au bonheur que cette paix produit.

Nous avons dit que M. Rudaleau était parfois effrayé de son isolement. Le fléau jetait la terreur dans son âme. Lorsqu'il se retrouvait seul, dans sa maison, de sinistres pensées lui rappelaient des souvenirs poignants : il revoyait son protecteur trompé et spolié, sa mère mourant de douleur en déplorant le jour où elle l'avait mis au monde; il voyait passer ensuite le long cortège des malheureux qu'il avait ruinés par sa dureté, par ses prêts

usuraires ou ses tromperies non prévues par le Code, qu'il leur rappelait si souvent. Puis il songeait au terrible mal, qui pouvait le frapper au milieu de la nuit, loin de tout secours, et le tuer dans les tortures d'une agonie épouvantable. Il avait donc tenté de se rapprocher de l'homme qu'il savait toujours disposé à soulager toutes les infortunes, morales ou physiques. Le premier pas était fait; mais il voulait entrer dans la Cité même. Lui, dont la vie entière se résumait en une longue suite d'actes déloyaux, il craignait, en se confiant aux soins d'une domestique, de rencontrer une âme vile semblable à la sienne. Il s'imaginait qu'elle le volerait en l'abandonnant au moment fatal. Il attribuait ainsi aux autres les vices dont il était possédé : terrible punition que lui infligeait sa conscience. Toutefois il espérait qu'un sacrifice d'argent lui ouvrirait les portes de cette Cité si désirée, et il résolut enfin de tenter un efl'ort.

— Ne pourriez-vous pas. Monsieur, reprit-il après un long silence, me procurer un petit logement chez quelqu'un de ces braves gens? Je payerais une pension raisonnable.

— C'est très difficile, répondit M. Muyssaert. Toutes ces maisoi^s doivent être occupées par les ouvriers ou par les employés de la manufacture, et supposé qu'il y eut dans l'une d'elles, une ou deux chambres disponibles, pourriez-vous vous accommoder des habitudes simples de ces ouvriers? Ensuite, franchement, comment oseiiezvous venir demeurer dans la Cité du Devoir, près de la pauvre veuve qui vous accuse de son malheur? Réfléchissez à cela, Monsieur.

— J'y ai pensé, reprit Rudaleau en hésitant, et voici le moyen que j'ai trouvé. La maison que j'ai achetée de

Madame Castelain est très achalandée^ et le bail va linir. Je n'ai pas voulu le renouveler encore. Je peux donc la metlreen vente; le locataire, qui y fait d'excellentes affaires, l'achètera probablement. Je reprendrai d'abord mes 12,000 fr., que je placerai chez vous^ moyennant l'intérêt ordinaire, et je pourrais m'arranger du reste avec Michiels. Il est probable que ce dernier, retrouvant ainsi une forte partie de la somme qu'il croit perdue pour lui, remettra à Madame Castelain une quittance totale et bien en règle , que je dresserais volontiers. Je crois cet arrangement équitable, et, s'il se fait de cette manière , me promettez-vous d'employer vos bons offices pour me procurer la pension chez de braves gens?

— Lorsque Madame Castelain pourra vous revoir sans douleur, vous entrerez à la Cité, je vous le promets. Monsieur, et je vous offre dès maintenant l'aide nécessaire pour activer cette opération. Nous irons demain chez votre locataire. S'il est disposé à acheter, nous traiterons immédiatement.

— Volontiers. Mais peut-être qu'en y allant dès aujourd'hui

— Craignez-vous d'échapper à vos bonnes intentions du moment? dit M. Muyssaert en souriant.

— Oh! non; mais

— Eh! bien, laissez-moi le temps d'entrer pendant quelques instants chez Mademoiselle Dernier; attendez un peu en vous promenant dans l'avenue.

Ils se rendirent ensuite à Lille. Par l'entremise et les soins du manufacturier, l'affaire fut conclue quelques jours après. La maison fut vendue 16,000 fr., sur lesquels M. Rudaleau dut abandonner 3,000 fr. pour l'ex-

tinction de la dette de la pauvre veuve^ qui en éprouva une joie bien facile à comprendre.

Au terme d^octobre, M. Rudaleau quitta sa maison et vint prendre sa pension chez Charlotte. Mario lui céda sa chambre et alla demeurer chez Breton. Christiern y était rentré quelques jours après la mort de son père. L'instituteur put ainsi donner des soins particuliers à Tinstruction de Tenfant, sans être dérangé par le train de maison du chef de la manufacture^ qui^ bien que vivant d'une façon simple, était toutefois forcé, par les nombreuses visites qu'il recevait, de tenir une certaine représentation. On avait pensé qu'il ne fallait point séparer Christiern de Jeanne et de Noélie.

A cette époque le choléra disparut de la Cité. Parmi ceux qu'il avait enlevés, on comptait Cocheteux et la veuve Castelain. Leurs souffrances avaient été allégées par Tespoir d'une vie meilleure; ils laissaient après eux des êtres chéris, pour lesquels leur communion intime avec le Dieu consolateur adoucit l'amertume des derniers moments.

Jacques, excellent fils, entourait sa mère des soins les plus prévenants. Juliette avait pris la direction du ménage de ses frères, jeunes gens d'une bonne et franche nature, qui cherchaient à distraire leur sœur des pensées amères qui viennent trop souvent abattre ceux qui perdent un parent bien-aimé. Les deux familles puisaient la consolation à la source pure, et l'on entendait chaque soir s'élever de leurs demeures des accents pleins de piété et de reconnaissance vers le trône de grâce.

La surveillance des atehers devenant toujours plus lourde, Paul Castelain avait été adjoint à Martial, qui appréciait l'intelligence de son jeune ami. Julien deve-

nait un fort bon ouvrier, et promettait aussi de faire un digne sujet.

Le jeune Cocheteux, leur plus proche voisin, les visitait souvent, et il gagnait à ces relations de prendre des manières qu'il n'avait pu connaître par la fréquentation de ses anciens camarades de Lille. Le dimanche, après le culte et une visite au cimetière, où, en attendant la résurrection, dormaient ceux qu'ils espéraient revoir après cette vie, ces amis employaient leurs heures de loisir à quelque promenade.

Paul dirigeait une sorte de cours d'histoire pendant ces excursions hebdomadaires, et ils rentraient à la nuit tombante; puis ils passaient encore la soirée ensemble, et par des lectures et les réflexions qu'elles amenaient, ils ajoutaient aux connaissances qu'ils possédaient déjà. Enfin ils se séparaient, en se proposant une nouvelle promenade pour le dimanche suivant.

On était arrivé aux derniers jours d'octobre, alors que le feuillage empourpré et jauni se détache sous le souffle de la brise la plus légère. Le soleil, très pâle déjà, attiédissait pourtant les vapeurs de l'air et séchait encore les herbes mouillées des prairies. Les Cocheteux et les Castelain s'étaient mis en route après le service religieux, et ils avaient porté leurs pas vers Mons-en-Barœul, joli village parsemé de fermes et de laiteries nombreuses, entremêlées çà et là de jardins et de bocages fleuris. Les dernières roses s'eff'euillaient, mais les asters, les dahlias et les marguerites déployaient leur magnificence, et le réséda répandait son parfum. Nos amis aspiraient les émanations des feuilles sèches, en songeant que la terne verdure des jours d'automne, les arbres dépouillés, les rameaux aux teintes de rouille, les mousses jaunies an-

nonçaient le prochain sommeil de la nature : l'hiver s'avançait à grands pas. L'aspect de ces campagnes répandait une certaine mélancolie dans la conversation des jeunes promeneurs.

— Tout passe ici-bas^ disait Paul, rien ne dure, ni les fleurs ni les belles journées.

— Mais après les jours sombres de la froide saison reviennent les jours clairs du printemps, répondait Juhette : après la mort la vie.

— J'admire la nature en toute saison, ajoutait Julien, les riches et vivantes couleurs dont elle se pare en été n'ont pas plus de charme à mes yeux que le splendide manteau blanc qui la couvrira bientôt : FEternel fait toutes choses belles en leur temps.

Puis chacun garda le silence pendant quelques instants. Ils étaient arrivés sur un chemin qui leur permettait d'embrasser la vue de Lille. De cet endroit, quarante ans auparavant , une armée étrangère avait , durant neuf jours et neuf nuits d'un bombardement infernal, lancé trente mille bombes et boulets rouges sans pouvoir forcer les héroïques Lillois à courber la tête sous le joug. La ville ne possédait qu'une faible garnison, mais elle était gardée par les bras et par les cœurs de ses enfants : elle rendit feu pour feu, et força les Impériaux à une honteuse retraite. Depuis, ce boulevard de la France a érigé une colonne commémorative de sa glorieuse défense au centre de sa place principale, et si l'étranger qui parcourt ses rues, incendiées alors, s'étonne de remarquer sur les maisons certains ornements qui n'entrent dans aucun ordre d'architecture, le Lillois lui répond avec une orgueilleuse simplicité : « Ce sont des boulets du Bombardement! » Cette parure en vaut bien d'autres.

— C'est ici qu'étaient campés les keiserlichs,, n'est-il pas vrai, Madame Cocheteux? dit Paul.

— Oui, mes enfants; j'étais bien jeune alors, mais je me souviendrai toujours du Bombardement. Dès les premiers moments le feu nous effraya beaucoup ; mais on s'y habitua bientôt, et pendant que les hommes étaient aux remparts, les femmes et les enfants couraient après les boulets rouges, et, les ramassant avec des casseroles, ils les jetaient vivement dans les seaux d'eau préparés aux portes des maisons. C'est alors que furent brûlées nos principales éghses et aussi la paroisse Saint-Sauveur : les ennemis savaient que les pauvres y étaient nombreux, que la misère est mauvaise conseillère, et ils comptaient sur une révolte qui livrerait la ville. Mais ils furent bien trompés: personne ne voulut se rendre. Aussi la Convention déclara que les Lillois avaient bien mérité de la patrie. Ah ! il paraît que si la ville eût succombé, la France se fût trouvée dans un grand embarras, parce que l'ennemi se serait dirigé sur Paris, comme eu 1815.

— On éprouve un certain orgueil, dit Juliette avec enthousiasme, à se rappeler les nobles actions de ses pères; il me semble que nous imiterions les nôtres, si l'occasion s'en présentait.

— Tu marcherais comme Jeanne Maillotte ^ , dit Julien, quelle guerrière! Mais tu resteras au feu... de ta cuisine, car les keiserlichs ne pensent plus à nous, et il n'y a plus de Hurlus. Dis donc, Paul, toi qui sais tout, qu'était-ce donc que ces Hurlus? Je n'ai jamais entendu parler de ce peuple-là.

— C'étaient des Gueux, répondit Paul en souriant.

1 Héroïne lilloise dont l'histoire, quoique datant de moins de trois siècles, est passée à l'état de légende.

— Je crois bien que c^étaient des gueux ; mais tu ne réponds pas à ma question.

— Py réponds en partie. On les appelait Gueux,, parce

qu'ils s^étaient donné ce nom. Mais voici leur histoire;

il y a très peu de temps que je la sais. Il y a près de

'trois cents ans, tout ce pays appartenait à TEspagne. A

cette époque on commençait à entendre parler des protestants^ et comme on ne voulait pas de leur religion, on résolut d'établir un tribunal pour juger ceux qui n'allaient pas à la messe. Un brave noble, homme de tête et dévoué au prince d'Orange, chef des Réformés de Flandre et de Hollande, et qui se nommait Marnix de Sainte- Aldegonde, s'unit à neuf gentilshommes, et ils s'engagèrent par écrit à tout tenter plutôt que de laisser brûler leurs frères sans défense. Bientôt une foule de personnes signèrent cette déclaration, et l'on présenta une requête au gouvernement espagnol, qui siégeait alors à Bruxelles, afin qu'il n'établît pas l'Inquisition dans ce pays. La députation était forte de trois cents gentilshommes, et la princesse gouvernante (son nom m'échappe) en parut intimidée. Un des seigneurs de sa cour, un Flamand pourtant, lui dit : (( Ne craignez rien. Madame, ce ne sont que des gueux. » Après l'audience, les députés plaisantèrent sur le nom de gueux, et ils dirent que s'ils ne Tétaient pas, ils voulaient le devenir, en sacrifiant leurs biens pour la défense de la patrie et de leur foi. La salle de l'hôtel où ils étaient réunis retentit du cri unanime de Vivent les Gueux! On apporta des écuelles de bois, une besace alla de main en main, et chacun répéta ces rimes qu'on a conservées :

Par ce pain, par ce sol, et par cette besace,

Jamais les Gueux ne ehaug'ci'oiit pour chose que l'on fasse.

Le lendemain^ les confédérés parurent habillés d'étoffes e bas prix, portant une écuelle de bois, et ils firent fraper une médaille sur laquelle on voyait deux mains enxlacées avec cette inscription :

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