‹ La cité du devoirChapitre 15 sur 23 · UNE SOIRÉE · texte numérisé non relu

UNE SOIRÉE

— Eh 1 je suis bien aise de vous rencontrer, dit Mario ; car j'ai une in^^tation à vous faire de la part de Mademoiselle Bernier. Nous fêtons ce soir l'anniversaire de la naissance de ses neveux. Puis-je lui porter une réponse favorable ?

Chacun regarda ses voisins. Enfin Madame Cocheteux se décida à répondre :

— Mademoiselle est bien aimable; mais je ne sais

nous n'avons pasThabitude qu'en penses-tu^ Jacques?

— Je crois que nous devons accepter, ma mère.

— Et VOUS; Messieurs? reprend l'instituteur? et Mademoiselle?

— Quelles sont les autres personnes invitées? demanda Paul en hésitant.

— Oh ! que cela ne vous inquiète pas. 11 n'y aura que des amis.

— Nous irons, Monsieur Mario. A quelle heure, s'il vous plaît?

— Dès maintenant, si vous le voulez; la porte est ouverte.

Et tous ensemble se dirigèrent gaiement vers la maison de Charlotte.

Le véritable promoteur de cette fête de famille était

M. AJuyssaert. 11 avait rintention de rassembler ses ouvriers le dimanche soir dans la salle d'étude; mais il désirait que l'initiative parût prise par eux. Charlotte et Mario devaient inviter d'abord les familles des contremaîtres. L'instituteur, rencontrant Jacques et sa mère en compagnie de Paul Castelain, avait pensé avec raison qu'il convenait qu'à cette première réunion fussent représentés des ouvriers de tous les degrés.

En arrivant, Juliette alla aider Jeanne et Charlotte, qui étaient en train d'arranger la plus grande pièce, d'où Ton avait enlevé les meubles.

— D'où venez- vous donc, mes enfants? dit Charlotte; avez-vous fait une bonne course? Eh ! Madame Cocheteux, comment allez-vous? Ah ! vous me faites bien plaisir en venant passer la soirée avec nous. Avez-vous rencontré Alfred et Ernest? Monsieur Mario. Je ne sais où ils sont allés cette après-midi. Us devraient être ici, eux, les héros

de la fête H y a vingt-quatre ans aujourd'hui que je

les ai reçus dans mon tablier Asseyez-vous, Madame

Cocheteux. Ils vont certainement rentrer; je les ai convoqués pour six heures, et ils ne manquent jamais. Ne vous gênez pas, mes enfants; il y a de la place pour tout le monde.

Et tout cela était débité en allant à droite, à gauche, de tous côtés, car la bonne demoiselle était le mouvement perpétuel incarné.

— Tu n'as pas trop couru? Christiern, disait tendrement Jeanne en passant ses doigts sur les blonds cheveux de l'enfant. NoéUe t'a cherché partout. Je lui ai promis que tu l'emmènerais l'an prochain dans tes promenades. Viens donc ici, petite boudeuse.

Noélie ne sembla pas d'abord avoir entendu l'appel de

sa mère; mais tout à coup, paraissant se raviser, elle s'élança des genoux de son père et vint se précipiter au cou de Christiern, qu'elle enlaça de ses deux bras mignons.

— Grand méchant, lui dit-elle, pourquoi ne m'as-tu pas emmenée?

La réponse fut d'abord retardée par un double baiser.

— Maman Jeanne t'a promis que l'an prochain nous irions nous promener ensemble. Tâche de grandir bien vite, afin de pouvoir me suivre.

— Oh ! je cours aussi vite que toi.

— Oui, mais pas aussi longtemps.

Les jeunes Bernier arrivèrent alors avec Quesnoy, Adèle et les enfants, à la satisfaction de Noélie, qui se mit à jouer avec Auguste et Caroline.

— Qui doit venir encore? dit Charlotte. Ah\ le docteur; il est allé à Lille avec M. Rudaleau. Ils ont été probablement retenus plus longtemps qu'ils ne s'y attendaient. Allons, il faut d'abord placer les enfants. Voilà une petite table qui fera bien leur affaire. Christiern et Julien se mettront à côté d'eux. Maintenant, Messieurs, laissez placer les dames; vous vous asseyerez ensuite. Agissons tous sans cérémonies. Comme les enfants ont toujours faim, voilà des petits pains beurrés. Si les grandes personnes en désirent, en attendant les couqiœs-baques ^, elles peuvent en prendre. Ensuite, il y a de la bière ou du thé au choix. Ah î voilà enfin ces messieurs. Nous sommes au complet, je crois.

Après les salutations échangées, M. Rudaleau et le

1 En flamand koek hakken, sorte de pâte cuite dans une poêle, et que l'on saupoudre de sucre. C'est ce que l'on désigne en France sous le nom de crêpes. ■

docteur se réunirent à la société. Charlotte se rendit à la cuisine .

— Voulez-vous me confier votre petit Clément, disait Madame Cocheteux à Jeanne, qui tenait Tenfant endormi sur ses genoux.

— Je vous remercie. Madame; il s'éveillerait probablement, et il a sauté et couru pendant toute la journée avec sa sœur. Ils sont si turbulents, que je suis bien aise de voir dormir celui-ci.

— Voyons, cria Charlotte, qui veut venir verser la pâte? je tiendrai la poêle, et ça ira plus vite.

— Moi, répondirent en même temps JuHette et Jacques Cocheteux.

— Il ne m'en faut qu'un : ce sera M. Jacques; Juliette servira les couques-baques. Est-ce entendu?

— Parfaitement.

En entendant parler de leur mets favori, les enfants laissèrent les petits pains, auxquels ils avaient à peine touché, et bientôt on entendit le crépitement du beurre dans la poêle.

Les enfants furent d'abord servis, puis vint le tour des grandes personnes; Juliette n'allait pas assez vite au gré du petit monde. Il arriva pourtant un moment de ralentissement; la cuisinière et ses deux aides, après avoir pris leur part, purent enfin se mettre à la grande table, où la conversation était devenue générale.

— Eh ! bien, Messieurs , dit Charlotte, quoique je ne sois pas du pays, que dites-vous de mes couques-baques?

— Je les trouve excellentes, comme tout ce que vous faites.

— Allez-vous recommencer vos compliments, Monsieur Kudaleau ?

— Mais puisque vous nous demandez notre avis.

— Oui, pour ce que j'ai fait ce soir, non pour le reste. Au fait, n^en parlons plus; si cela vous convient, revenez un autre dimanche. Qu'allons-nous faire maintenant? Jouer est impossible ; nous ne possédons qu'un damier , et il ne peut suffire pour tant de monde.

— Si nous chantions, dit Jacques, que son emploi à la cuisine avait enhardi, mais qu'un regard de sa mère fit taire aussitôt.

— Oh! pas encore, dit Juliette; nous ne saurions guère chanter à présent. Si l'on se décide à la fin de la soirée, je me permettrai de demander alors notre Chant de la Cité : c'est notre Marseillaise.

— Ma petite sœur est toujours guerrière, dit Julien à demi-voix.

— Tu n'as pas la parole , lui répondit Paul sur le même ton.

— Approuvé, le Chant du Devoir, reprit Charlotte; il nous donne de bons souvenirs et de grandes espérances. Causons en attendant, mes enfants. Parlera qui voudra, se taira qui n'aura rien à raconter. Voyons, docteur, avez-vous appris du nouveau à Lille?

— Nous y avons été témoins d'un singulier spectacle. Il est arrivé un régiment destiné à l'expédition d'Anvers ; les soldats faisaient aiguiser leurs sabres. Les rémouleurs manquaient, et pourtant je crois que toutes les meules des couteUers de la ville se trouvaient réunies sur la place d'armes. C'était vraiment effrayant d'entendre le bruit strident que produisaient ces grandes lames sur les pierres tournantes, destinées d'ordinaire aux couteaux, canifs, ou aux ciseaux des brodeuses.

— Triste chose que la guerre, dit Madame Cocheteux;

— Ah bah! murmura M. Riidaleau ^ on en revient.

— 11 paraît que le siège d'Anvers doit avoir lieu prochainement, dit Quesnoy. Mon beau-frère va passer ici dans quelques jours. Le régiment du génie, dans lequel il sert, envoie un détachement de sapeurs.

— On ne parlera donc que de batailles aujourd'hui, dit Julien à l'oreille de son frère. Les yeux de JuHette s'animent déjà. Décidément nous la verrons en vivandière un de ces matins.

Un regard de la jeune fille s'arrêta sur le jeune garçon, et soit que Juliette se doutât qu'il venait d'être question d'elle d'une façon peu agréable, soit que le sujet même de la conversation ne lui plût pas, Julien crut remarquer de nouveau sur son visage l'expression de mauvaise humeur qu'elle avait prise pendant leur promenade; alors son air à lui-même devint si piteux, que Juliette ne put retenir un éclat de rire. Mais elle sentit aussitôt la rougeur lui monter au front, et elle se tourna vers sa voisine afin de cacher la confusion qu'elle éprouvait.

— Tous les enfants ne sont pas à la petite table, lui dit Charlotte en souriant.

La conversation continuait pourtant, car personne ne s'était aperçu de l'incident. Seul, Jacques avait remarqué le jeu des physionomies; mais il ne put parvenir à trouver la raison de ce fait sans importance. Cela le rendit soucieux à son tour.

A ce moment, la voix du docteur dominait les conversations particulières.

— Savez- vous bien, s'écriait-il avec chaleur en s'adressant à M. Rudaleau, savez-vous bien ce que c'est que la guerre? C'est la terre arrosée de sang humain, c'est la désolation des familles, c'est la ruine des pays où elle

porte ses ravages. La guerre engendre tous les fléaux. Puisse-t-elle bientôt disparaître.

— Mais il faut pourtant quelquefois la faire , répond M. Rudaleau.

— Hélas! sans doute^, dit Mario; il est des cas ou un pays ne peut l'éviter sans se déshonorer aux yeux du monde entier. S'il se trouve sous le joug de l'étranger, il doit se lever pour chasser l'oppresseur.

— Une terrible guerre;, dit alors Martial^ c'est celle que j'ai vue en Espagne, et je vous assure que je préfère la bataille en plein soleil à ces escarmouches, sorte de guet-apens qui se pratiquaient dans les gorges des montagnes, et auxquels venaient s'ajouter les assassinats nocturnes dans les rues des villes. Mais la guerre devient plus affreuse encore lorsqu'elle est faite, par un peuple voisin, contre la partie éclairée d'une nation revendiquant les droits de tous. Triste gloire que celle qu'une armée acquiert en remettant un roi sur le trône, pour le voir presque aussitôt abandonner les patriotes à la vindicte de leurs ennemis. C'est la seule guerre à laquelle j'aie pris part, et j'affirme qu'alors, quoique soldat, on se prend à détester cordialement ces jeux sanglants qui plaisent trop souvent à l'homme portant une épée ou un fusil.

— Dieu veuille que la guerre soit bientôt abolie entre les nations, reprit le docteur ; mais avant que ce vœu se réalise, je crains qu'il ne s'en élève une qui fasse trembler toute la terre, et près de laquelle celles du commencement du siècle ne paraîtront que des jeux d'enfants. L'orage s'amoncelle vers le Nord Mais tenez, laissons ce

sujet, et parlons d'autre chose. Nous sommes ici pour une fête, et je vous ai attristés.

— Oui^ cela vaudra mieux^ mes enfants^ dit Charlotte^ qui a tellement pris l'habitude d'employer cette qualification à regard de ses neveux^ qu'elle l'applique souvent et indistinctement à tous ceux qui l'entourent. Oui, cela vaudra mieux. D'abord^, nous autres femmes. nous n'entendons rien à la guerre, quoiqu'on nous accuse de la faire parfois chez nous; enfin je vous rappelle que vous êtes invités à une fête, et j'ajoute que je mettrai à l'amende celui qui ne sera pas gai.

— Oui, oui, guerre à la tristesse! s'écrie Julien.

— Il est même défendu de prononcer ces deux derniers mots, reprend Charlotte.

— Je propose la santé de nos amis Ernest et Alfred Bernier, dit Martial, après avoir vidé le pot de bière dans les verres de chacun des assistants. Puissions-nous vivre longtemps avec eux, afin de voir les enfants que nous leur confions posséder, comme leurs professeurs, l'amour du beau et du bien.

Tous les bras se tendirent, les verres se choquèrent, et un léger tumulte dura quelques instants.

— Merci, mes bons amis, pour mon frère et pour moi, dit Ernest. Permettez-nous d'associer notre mère aux vœux que vous formez; vous savez que sans elle nous ne serions pas ici, et que nous ne pourrions goûter le bonheur de communiquer à vos enfants les talents dont Dieu nous a gratifiés par l'entremise d'une famille que nous vénérons tous. A notre mère! mes amis.

— A la santé de Mademoiselle Charlotte ! s'écria-t-on tout d'une voix.

La bonne fille était émue, elle embrassa ses enfants, et ne put trouver un mot à dire, elle qui ne tarissait pas à l'occasion.

Chacun comprit que les santés devaient se borner là, et lorsque tous eurent repris leur place, Alfred se leva. Les deux frères, jumeaux nous Tavons dit, étaient doués d'une ressemblance extraordinaire. Charlotte pourtant ne s'y était jamais trompée. De taille moyenne, bruns, œil vif, ils offraient ce que les étrangers désignent sous le nom de type français. On remarquait toutefois chez Alfred une gravité d'expression que son frère ne possédait pas au même degré.

— Pourquoi, mes amis, dit le jeune homme, n'aurions-nous pas, le dimanche, d'autres soirées à peu près semblables à celle-ci? Il me semble que nous ne pourrions qu'y gagner tous. Je sais qu'il faut laisser quelque chose à la famille , à laquelle il est bon de garder les douces émotions et l'abandon qui ne peuvent être goûtés dans les réunions un peu nombreuses; mais, de temps à autre, durant quelques heures des soirées d'hiver, si longues parfois, ne pourrions-nous, ici, ou dans notre salle des cours, que M. Muyssaert mettrait à notre disposition, ne pourrions-nous, dis-je, mettre en commun notre joie, nos expériences, notre faible savoir? Une place y serait réservée aux jeunes enfants. Les aînés, nos élèves des écoles, animeraient ces assemblées par quelque chant national ou religieux, destiné à conserver, à élever même, si c'est possible, l'amour que nous devons à la patrie, à l'humanité, à notre Dieu. Des lectures intéressantes seraient données par ceux qui s'y sentiraient disposés. D'autres lectures, choisies à l'avance, sur l'histoire, les arts et les sciences, vous seraient faites par vos professeurs. Enfin, ensemble, nous aviserions, progressivement , à rendre ces soirées attrayantes, instructives et profitables à chacun de nous. Dites, mes

amis, voulez-vous que nous commencions dès aujourd'hui?

L'entrain était devenu général, et la demande fut présentée dans un moment si favorable, que, d'un commun accord, toutes les voix répondirent :

— Oui, oui, commençons.

— Aussitôt dit, aussitôt fait, ajouta Charlotte. Allons, mon petit Christiern, pourrais- tu nous lire ou nous réciter quelque chose ?

Le jeune garçon rougit légèrement; puis il regarda vers Jeanne, comme pour lui demander en même temps son autorisation et un encouragement.

— Va, mon enfant, tu me feras plaisir. Dis-nous la fable que je préfère : la Brebis et le Chien de Florian. Tu n'as pas besoin du livre pour celle-là.

Christiern commença aussitôt, et sa douce voix prêta un charme de plus à la moralité de cette fable si connue. Par hasard, et comme il ne baissait pas les yeux , ainsi que le font ordinairement les enfants qui récitent, son regard tomba sur M. Rudaleau, au moment où le chien répond à la brebis :

Mais crois-tu plus heureux Les auteurs de notre misère ?

Va, ma sœur, il vaut encor mieux Souffrir le mal que de le faire.

Jeanne embrassa l'enfant. Personne ne lui adressa de compliments. Les uns pensaient qu'on ne doit point exciter l'orgueil des enfants, et ceux qui auraient été disposés à féliciter Christiern ne l'osèrent pas en face de l'abstention des professeurs. Le baiser de Jeanne suffisait de reste au jeune garçon.

M. Kudaleau l'ut blessé au vif par cet apologue , qui trouvait en lui une application inattendue et pourtant si vraie. Le trouble qu'il éprouvait n'échappa point à Toeil investigateur de Charlotte, qui, se penchant à Toreille de son pensionnaire, lui demanda :

— Que pensez-vous de la morale de cette fable?

— Je me souviens, répondit-il, d'un passage que ma mère lisait dans un livre d'Evangiles : il y était question de vérité dans la bouche des enfants.

Charlotte le laissa livré à ses réflexions. Le défaut de la cuirasse était trouvé. A son insu, la faible voix de Christiern avait pénétré dans les replis de ce cœur sec et égoïste.

Des livres furent ensuite apportés. L'histoire, les arts et les sciences, les voyages et les découvertes amenèrent chacun à son tour à faire une lecture, presque toujours suivie d'exphcations données par le docteur et par les professeurs. La poésie ne fut pas oubliée. Un volume des œuvres de Corneille était sur la table. Quesnoy l'ouvrit quand ce fut à lui de lire.

Cet homme, naguère plongé dans la bourbe de TivTOgnerie, trouva des accents animés pour exprimer la foi peu vive encore de Polyeucte, lorsque, condamné à mort pour avoir renversé les idoles à la vue du peuple, il reçoit dans sa prison la visite de Pauline sa femme, qui le conjure d'abjurer, ou tout au moins d'en faire le semblant. Quesnoy rendit cette scène avec les accents d'une àme ouverte aux saintes aspirations, et ce fut sans déclamation qu'il trouva le ton naturel qui convient à ces paroles du prisonnier :

C'est en vain qu'on se met en défense : Ce Dieu touche les cœurs lorsque moins on y pense.

Il ne put lire davantage^ et ces vers s^appliquaient tellement à l'état d'âme actuel ou passé de quelques-uns des assistants^ que (îette lecture fut la dernière et ne fut suivie d'aucune réflexion. Après un court silence on s'approcha des fenêtres afin de respirer Tair pur du soir. Les étoiles brillaient dans un ciel sans lune.

— Que c'est beau! dit Juliette. Est-il vrai. Monsieur Mario, que ces étoiles sont autant de soleils éclairant des terres semblables à la nôtre? Mais, s'il en est ainsi, ces petits soleils doivent être plus éloignés que la grande étoile que nous revoyons chaque jour.

— Très certainement, Mademoiselle. Vous allez le comprendre en quelques mots. La lumière ne met que huit minutes pour parvenir du soleil à la terre, c'est-à-dire pour parcourir une distance de trente-huit millions de lieues, tandis que l'étoile la plus rapprochée de nous met trois années à nous envoyer ses rayons lumineux; et il est impossible de dire, d'évaluer la distance qui nous sépare d'une infinité d'astres que l'homme ne peut apercevoir, même avec les instruments les plus grossissants. Je me propose, si Dieu le permet, de faire le lundi soir de chaque semaine un cours d'astronomie et de physique élémentaires. En attendant, comme prospectus, et pour piquer votre curiosité, j'ajouterai seulement à ce que je viens de dire : Ces astres innombrables, ces miUions de soleils, car les étoiles sont probablement des soleils, avec leurs terres, leurs lunes, leurs planètes, etc. ; eh bien, ces astres, répandus en si grand nombre dans l'espace infini que nos regards interrogent, ne peuvent que nous faire deviner des espaces plus vastes, sans fin, au travers desquels des myriades d'autres soleils roulent sous le doigt de Dieu, et au delà encore, toujours, toujours plus loin, et sans

cesse, s'étend le vaste océan céleste, sans fond et sans rives, peuplé encore, peuplé toujours, d'étoiles rayonnantes, marchant dans un ordre certain , sans dévier de la route tracée par Celui qui règle aussi la chute de la feuille à la fin de l'été.

— Mais c'est inouï, reprend la jeune fille. Moi qui m'extasiais quelquefois devant le grand nombre d'étoiles que je voyais de la fenêtre de ma chambre, et qui étais si joyeuse lorsque j'en découvrais quelqu'une que je n'avais point aperçue auparavant.

— Eh bien. Mademoiselle, croyez-vous concevoir maintenant cette immensité?

— Oh ! non. Monsieur.

— Vous dites bien : Non ; car tout ce que l'esprit de l'homme peut imaginer n'est qu'un rayon de l'immensité de la création.

— Oh ! nous voudrions bien entendre parler de ces choses si extraordinaires, s'écrièrent plusieurs voix.

— J'espère pouvoir commencer ce cours dans quelques semaines, répondit Mario. Mais je vous avertis que je sais peu, et que le plus grand savant de la terre restera toujours très ignorant à l'égard de ces sciences.

L'heure avançait; les jeunes enfants s'étaient endormis. On résolut de clore cette soirée par le Chant de la Cité ; Ernest Bernier dit le solo, et le chœur, répété par tous, alla, par la voix de l'écho, redire aux alentours la joie de ces bonnes gens.

Chaque famille rentra dans sa demeure, et, après la prière du soir, tous nos amis purent se dire : J'ai bien employé ma journée. Seul, peut-être, Rudaleau ne pria point; mais il était profondément troublé, et l'horloge sonna plusieurs fois avant qu'il put trouver le repos.

A partir de cette époque, les réunions continuèrent; la grande salle fut mise à la disposition des ouvriers, et les soirées du dimanche, naguère trop longues, ou mal employées, furent enfin consacrées à Tamusement moral, à rétude agréable et aux causeries fraternelles. M. Muyssaert et sa femme y assistaient souvent, et, par leurs cordiales relations, ils parvinrent à y faire régner le ^'rai savoir-vivre et les égards réciproques que les hommes se doivent dans toutes les positions de la vie.

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