UN DEUIL
Nous rapporterons ici un événement que ses conséquences pour la Cité du Devoir rendent important. Au moment où nous sommes arrivés, Rudaleau est mort. Ses derniers jours ont été paisibles, et il est parti plein d'espérance en Dieu, laissant sa mémoire en bénédiction, et prouvant ainsi, une fois de plus, que le Seigneur appelle encore aujourd'hui les ouvriers de la onzième heure.
On a dit et écrit que l'avare seul ne change jamais. Sans entrer ici dans une sorte d'étude psychologique, nous l'admettons en thèse générale ; mais, hàtons-nous de le déclarer, nous réclamons le bénéfice de l'exception pourle cœur touché parl'Evangile. Comme le fer perd sa rouille au feu et devient rouge et ardent, de même l'adorateur du veau d'or, s'il entend et saisit la Parole qui régénère, se transforme bientôt complètement, et, méprisant ce qu'il a aimé, il se fait alors « des amis avec les c( richesses injustes, » et il recherche avec le plus ardent amour le seul trésor que les vers ni la rouille ne rongent : l'Evangile éternel du Dieu qui pardonne à tous les repentirs.
Dans un premier testament, sauf des legs particuliers faits à diverses personnes, parmi lesquelles on comptait
Paul Castelain, son frère et sa sœur, Riidaleau avait constitué Christiern son légataire universel. Il avait alors toute raiso.i de croire que sa famille était complètement éteinte; mais dans les derniers mois de sa vie, il apprit qu'un parent de sa mère habitait les Etats-Unis, et en conséquence il fit d'autres dispositions. Suivant en cela les conseils de M. Muyssaert, il testa en faveur de ce parent ou de ses héritiers; mais il tint à conserver une part de ses biens à Christiern, en même temps qu'il réservait les legs faits précédemment. On devait, pour découvrir ce dernier membre de sa famille, tenter tous les moyens possibles, et après un laps de dix ans, si les recherches étaient inutiles, et si aucune réclamation n'était présentée, Christiern devait être mis en possession de la fortune du testateur. M. Rudaleau s'était éteint en 1840, et au moment où nous reprenons notre récit un intervalle de huit années nous sépare des faits relatés dans le chapitre précédent. Nous sommes en 18i3.
Les fabriques sont daiis un état florissant. Le nombre des maisons n'a guère augmenté, mais quelques-unes d'elles sont devenues la propriété des plus anciens occupants. La Cité jouit donc généralement d'un bonheur relatif. Une seule famille fait exception à la règle : toutefois, quoique cette famille soit sous le dur joug de l'affliction, elle n'est point sans espérance, parce qu'elle regarde à Dieu.
On se trouve alors à la fin d'un beau jour de m.ai. L'air est tiède et tout embaumé par les émanations des mille fleurs du printemps, et les derniers rayons du soleil, brisés çà et là dans le feuillage des tilleuls, semblent quitter à regret ce séjour enchanteur. Dans le premier jardin que l'on trouve en sortant du quinconce, uue jeune
fille cueille quelques herbes menues et les dépose dans son tablier avec des laitues qu'elle a coupées précédemment. Une voix appelle :
— Noélie !
— Je reviens, maman.
Et la jeune fille rentre précipitamment. Jeanne est assise dans un fauteuil. Elle est bien changée, la bonne Jeanne. Lçi transparence de son teint, ses joues creuses aux pommettes saillantes et rougies par la fièvre, sa voix rauque et légèrement sifflante, toute son apparence enfin révèle le dernier degré d'épuisement. La malade a voulu lire; mais ses yeux affaiblis lui ont refusé leur concours ; elle a appelé sa fille, qui s'est empressée de répondre.
— Noélie, je désirerais que tu me fisses la lecture de ce chapitre de la Bible avant le retour de ton père et des enfants.
— Oui, maman.
Noélie atteint sa quinzième année; l'ingénuité unie à un air de décision , autant que ces deux expressions peuvent s'accorder, se lit dans ses grands yeux; un teint légèrement rosé, des mains charmantes quoique maigres et effilées, et surtout sa contenance modeste, embellissent la simple robe d'indienne qu'elle porte. Elle prend place près de sa mère, et ouvre le vieux livre à l'endroit indiqué : c'est le psaume XXXI. Citons seulement les versets 2, 6, 15, 20, 25, soulignés dans cette Bible par la pieuse mère qui n'a plus que peu de jours à passer ici-bas :
« Eternel ! je me suis retiré vers toi ; que je ne sois ja- « mais confus! Délivre-moi par ta justice.
c( Je remets mon esprit en ta main; tu m'as racheté, ô « Eteràiel! Dieu fort de vérité.
« Eternel! je me suis assuré en toi; j'ai dit : Tu es « mon Dieu.
« Oh! que tes biens sont grands, que tu as réservés « pour ceux qui te craignent, et que tu fais pour ceux « qui se retirent vers toi, aux yeux des fils des hommes î
« Vous tous, qui avez votre attente à TEternel, dece meurez fermes, et il fortifiera votre cœur. »
Cette lecture fut plusieurs fois interrompue par Noélie, dont les regards allaient alternativement de sa mère au livre avec une expression d'inquiète solhcitude. Jeanne prit et referma le livre et le garda près d'elle. La jeune fille se mit à préparer le repas du soir.
Les dernières lueurs du jour disparaissaient sensiblement; la limpidité du ciel présageait une de ces nuits sereines et resplendissantes, qui semblent multiplier la vie en élevant nos aspirations vers Celui qui sema cette multitude d'étoiles, fleurs du firmament, plus nombreuses et plus brillantes que les fleurs de nos prairies, humbles étoiles de la terre.
— Noélie, viens, près de moi, dit Jeanne lorsque la table fut prête à recevoir ceux qu'on attendait.
— Me voici, maman, répond la jeune fille en s^'approchant, le cœur plein d'anxiété.
— Là, mon enfant, plus près encore, sur ce petit banc. Puis d'une voix doucement émue, les mains froides de sa fille dans ses mains brûlantes, ses yeux reprenant un peu d'animation pour répondre au regard plein d'amour et de vie de sa fille bien-aimée, Jeanne continue, avec une émotion croissante :
— Voici venir la fin, Noélie... Ne pleure pas; tu m'as promis d'être forte lorsque... Depuis longtemps nous savons l'une et l'autre que le mal qui me consume est in-
guérissable. Je t'ai instruite de mon état, parce que j'ai compté sur ton courage, et parce qu il fallait te préparer à la mission que je te léguerai bientôt. Nous ne serons séparées que très peu de temps, entends-tu, Noéiie; car notre Dieu nous réunira, sois-en bien persuadée, si tu restes fidèle au devoir envers Lui, qui va me prendre, et envers ceux que je vais quitter. Tu me remplaceras donc ici. Ton père ne pourra pas s'babituer à mon absence; son cœur sera cruellement angoissé , surtout à cause de ses enfants. Tiens-toi près de lui, entoure-le de ton amour, aide-le à supporter Tépreuve. J'aurais dû le préparer à cette séparation; mais je n'ai pu, je n'ai pas osé placer la mort entre nous... Sois toujours pour lui, mon enfant, ce que tu as été jusqu'à ce jour; ajoute encore l'affection que tu me portes à celle que tu lui as vouée, car il en aura grand besoin; et Dieu qui bénit l'enfant soumis à sa mère. Dieu qui promet de longs et heureux jours à ceux qui observent ses commandements, Dieu te donnera aussi la grâce d'accomplir la tâche que je te confie. Guide tes petites sœurs dans le chemin de l'amour et de l'obéissance. C'est là, ma chère enfant, que j'ai trouvé le bonheur ici-bas; mais ce bonheur, je ne le regrette pas, car notre bon Sauveur m'a rachetée pour me donner les félicités du ciel.
— Oh! non... non... maman! s'écrie douloureusement Noéiie, et ses paupières donnent un libre cours aux larmes qu'elle a retenues jusqu'alors; oh! maman! ne nous quitte pas encore!
— Point de pleurs, ma Noéiie. Ton père et les enfants vont rentrer. Tes yeux ne doivent rien leur apprendre. C'est à moi de parler, et Dieu me soutiendra. Dès ce soir, j'instruirai ton père.
Et Jeanne appuie longuement ses lèvres sur le front de sa fille éplorée. Son regard, fixé vers les cieux, semble la remettre sous la protection du Dieu fort. Elle se relève en entendant près de la maison un concert de voix enfantines chantant le chœur d'une ronde.
— Fais rentrer les petites^ Noélie ; il est tard.
La jeune tille se relève; mais la main maternelle la retient encore. Enfin^ après un nouveau baiser donné et rendU;, Jeaime passe encore ses longs doigts osseux sur la belle chevelure de son enfant, et dit avec un soupir :
— Va chercher tes sœurs.
Mais la porte s'ouvre et Henriette^, charmante espiègle aux yeux pétillants de malice et d'étourderie. s'élance au cou de sa mère; puis elle se tourne vers son aînée en lui disant :
— Tiens, Noélie a pleuré. Maman t'aurait-elle grondée? Papa va s'en apercevoir, ainsi que M. Christiern. Ils sont là, causant avec M. Talmy.
— Et Clément? dit Jeanne d'un air inquiet.
— Il prend des hannetons pour Estelle et pour m.oi. Cette réponse paraît satisfaire la mère. A ce moment
une fillette de quatre ans environ entre dans la maison ; elle va déposer quelque chose dans une boîte qu'elle referme soigneusement; puiselle pousse une chaiseversla table et s'y place tout bonneaient, pendant que Henriette, s'emparant de la boîte, demande :
— Y en a-t-il beaucoup ?
— Oh! oui, six, répond la petite en suivant des yeux Noélie, qui se rend à la cuisine.
Ces enfants, Uvrées à toute l'insouciance du jeune âge, n'ont pas conscience du malheur qui plane sur elles.
— Ne veux-tu pas donner un baiser à maman, dit
Jeanne en regardant avec amour celle qu'il lui coûte le plus de quitter, parce qu'elle sait que celte enfant réclamera, longtemps encore, les soins qu'une mère seule sait donner.
— J'ai faim, répond la fillette.
Elle se décide pourtant à aller près de sa mère, mais sans perdre de vue une soupière fumante, que Noélie dépose sur la table.
Une larme vient mouiller la paupière de cette tendre mère. « Seigneur, pense-t-elle, garde mon enfant. »
Martial entre alors accompagné de Christiern et de Clément. Le père est soucieux, quoiqu'il cherche à dissimuler son inquiétude.
Christiern n'a conservé de son enfance que sa candeur. Il est de taille moyenne; une barbe blonde et soyeuse commence à couvrir son menton; son visage, sérieux mais toujours charmant, a pris un caractère vuil. Quant au moral, il a gardé ses qualités natives.
Clément est un joli garçon de douze ans, reproduisant exactement le portrait de son père, lorsque celui-ci fut rencontré dans la briqueterie par M. Muyssaert et sa jeune cousine.
— Bonsoir, maman Jeanne.
— Bonsoir, mère.
Et Christiern et Clément vont embrasser la malade. Martial dépose un baiser sur le front de sa femme.
— Comment vas-tu, ce soir, Jeanne.
— Moins bien que ce matin, Martial.
— C'est-à-dire plus mal^ pense-t-il en remarquant l'altération croissante de sa femme. Bonne Jeanne, qui croit que je ne connais pas son état désespéré. — Puis à haute voix : Mon amie, je viens de rencontrer le doc-
teur; il m^a remis une potion qu'il a préparée lui-même, et qui te procurera du soulagement et du repos.
— Ce bon M. Talmy !... Merci ^ Martial.
— Désires-tu autre chose?
— Non^ mon ami; Noclie a tout préparé. Ainsi vous pouvez souper.
— Bien, femme; mais tu es fatiguée; \eux-tu...?
— Non, Martial,... je désire rester près devons ce soir.
Le regard de Martial apprend à Jeanne qu'il a compris son intention.
— J'ai faim, répète alors Estelle, qui a repris sa place à la table. Donne-moi de la soupe, s'il te plaît, Noélie.
Martial, Christiern et les enfants prennent place aussi. Le père prononce la prière de bénédiction; puis Noélie sert les convives. Mais, à l'exception des petites filles, personne ne touche à ce qui se trouve devant soi.
— Tu ne manges pas , Noélie?
— Si, papa ; mais vous...?
— Je n'ai guère faim;... allons, mes enfants, soupons. Le repas dura fort peu de temps. Noélie desservit dès
que ses sœurs eurent terminé. Henriette s'aperçut pourtant que quelque chose d'extraordinaire allait se passer, et, sans se rendre compte de ce qu'elle éprouvait, elle vint s'asseoir sur un petit banc aux pieds de sa mère. Estelle en fit autant par esprit d'imitation. Enfin Breton commença la pieuse lecture quotidienne, suivie de la prière du soir, et les enfants, ainsi que Noélie et Christiern, se retirèrent successivement. Les deux époux restèrent seuls. Jeanne l'avait prévu. Martial, on le sait, était doué d'une bravoure dont il avait donné des preuves, soit en Espagne devant les trabucaires, soit lorsqu'au péril de sa
vie il avait sauvé des incendiés ou des malheureux en danger de se noyer. Jamais il n'avait hésité, et ces actes de courage lui avaient valu la croix d'honneur et des médailles qu'il oubliait de porter : il était aussi modeste que brave. Or il venait d'apprendre du docteur la mort imminente de sa compagne. On eût donc pu , surtout à cause de ses sentiments chrétiens, le croire capable de considérer une séparation avec la sérénité d'un homme qui garde l'espérance. Mais chacun a son côté faible. Une cuirasse ne peut être également trempée partout. A ce moment suprême, devant sa femme qui va mourir, Martial souffre, il offrirait de grand cœur sa vie pour racheter cette autre vie si chère et si précieuse. La pensée qui torture le plus son cœur est celle que ses enfants n'auront plus de mère! Jeanne soutient aussi, mais avec plus d^espérance, le combat qui se livre dans ce cœur qu'elle veut réconforter.
— Prions, dit-elle, prions, Martial.
Oh! combien elle fut ardente cetle prière de deux âmes depuis si longtemps unies sur la terre, el s'élançant ensemble vers le ti ône dé Celui qui afllige parce que la souffrance est nécessaire à l'homme, mais qui se tient près de nous aussi pour nous consoler et nous aider à supporter le faix des douleurs.
Jeanne reprit :
— Noélie me remplacera, mon ami; je réponds d'elle. Dieu l'aidera dans sa tâche.
— Oui, Jeanne, je l'espère; mais Oh! Seigneur!
que ta volonté soit faite, et non la nôtre.
Malgré les instances: de Jeanne, Breton ne prit point de repos cette nuit-là; car, lorsqu'elle tomba enfin dans une sorte de sommeil agité, l'heure approchait pour le
contre-maitre de se rendre à la fabrique. Il sortit après avoir remis la malade aux soins de sa fille.
M. Peters vint dans la matinée à la maison de Martial. Sa présence y ramenait toujours le calme et Tespérance. Cette fois il trouva Jeanne remplie de joie à la pensée que son mari supporterait mieux son deuil qu^elle ne Tavait supposé. Elle pria avec le vénérable pasteur, qui s'étonnait de voir partir tant d'êtres qu'il avait précédés sur la terre. Il la quitta en paix avec le Seigneur, et attendant avec confiance la délivrance de l'Eternel.
Les forces de la malade déclinèrent sensiblement. Le jour s'écoula, et la nuit suivante touchait à sa fin, lorsque Jeanne demanda à son mari de lui amener Henriette et Estelle. Assis près de la fenêtre, Clément et Christicrn se levèrent et s'approchèrent du lit. Noélie, épuisée de fatigue, dormait dans un fauteuil; mais elle fut bientôt au ci evet de sa mère.
Une lueur rose à peine visible commençait de poindre à l'orient, et les petits oiseaux gazouillaient dans leurs nids.
Lorsque toute la famille se trouva réunie autour de la mourante, celle-ci parut se recueillir pendant quelques instants; puis, aNançant les mains, elle essaya d'attirer vers elle les petites filles, que le père lui présentait. Souriante et calme elle donna le dernier baiser à tous ses enfiints.
Ces adieux, à demi voilés par la pâle lueur du crépuscule, étaient à la fois navrants et solennels.
Jeanne, remarquant les larmes que ses enfants, et même Breton, ne cherchaient plus à dissimuler, murmura d'une voix éteinte :
— Pas de désolation c'est un jour de joie qui se
lève je vais vous devancer dans les demeures du
Père Enfants, soyez toujours unis; attachez-vous aux
devoirs que Jésus nous a laissés pour règle : ils rendent heureux dès ici-bas, et ils adoucissent Famertume des
derniers jours Ah! n'oubliez jamais Dieu! Merci,
Martial, pour tout le bonheur que tu m'as donné. Au revoir.
Sa voix a cessé de se faire entendre, mais son âme, au moment de quitter son enveloppe mortelle, envoie une suprême invocation à Dieu, qui va la recueillir dans son sein. Elle adresse un éloquent regard à Noélie, et, la tète appuyée sur la poitrine de Martial, après avoir contemplé longuement, une dernière fois, ses chers enfants, elle ferme les yeux. Une âme élue est entrée aux demeures éternelles.
Le soleil vient alors briller sur le lit funéraire, et semble vouloir ramener la vie dans ce lieu où la mort est entrée. Martial, qui s'est d'abord affaissé sur le pied du lit, se relève bientôt fortifié par la prière ; il serre les orphelins dans ses bras; puis, d'une voix émue et pénétrée, il dit ces paroles de Job :
— L'Eternel l'avait donnée, l'Eternel l'a ôtée, que le nom de l'Eternel soit béni !
Noélie est agenouillée près de la couche mortuaire; elle supplie Dieu de lui donner la force d'accompHr sa promesse. Henriette et Estelle se tiennent près de leur sœur : les pauvres petites sentent vaguement que désormais elles n'ont plus d'autre mère. Clément appuie sa tête et pleure sur le sein de son père.
Lorsqu'on apprit dans la Cité la mort de Jeanne, ce fut un chagrin général. Tous l'aimaient, car il n'y avait personne qui ne lui fût redevable pour quelque service
rendu. M. et Madame Muyssaert se rendirent aussitôt près de la famille désolée, qu'ils désiraient emmener de sa demeure. Martial consentit à se séparer momentanément de ses enfants, mais il déclara qu'il resterait près de sa femme jusqu'à la fin. Christiern ne voulut pas consentir à quitter ce lieu.
Il fut bien difficile de déterminer Clément et les petites filles à suivre Madame Muyssaert, malgré les douces paroles et Taffection véritable de l'excellente dame pour les jeunes orphelins : Martial dut interposer son autorité paternelle afin de les arracher du lit de leur mère. Noélie restait immobile.
— Ma fille, tu as promis à ta mère de veiller sur tes sœurs.
— Oui, père, et ainsi ferai-je, avec la grâce de Dieu, mais quand elle ne sera plus ici, dit-elle d'un accent calme.
Les trois enfants trouvèrent des consolations et des distractions chez Madame Muyssaert, et M. Peters alla passer quelques heures avec la famille Breton. Martial et Noélie étaient forts et confiants, parce qu'ils s'étaient mis sous l'abri des compassions de Dieu. Christiern avait répandu des fleurs sur la couche mortuaire, et un romarin aux petites corolles bleues mêlait son faible parfum à celui des roses et de l'aubépine.
Le lendemain la dépouille mortelle de Jeanne fut portée au champ du repos. Chef, employés, ouvriers, femmes et enfants, tous rendirent les derniers devoirs à celle qu'ils vénéraient : la mémoire du juste est éternelle. Lorsque le corps fut descendu dans la fosse, Martial s'entoura de ses enfants, et la famille s'agenouilla pour dire un suprême adieu à celle qu'ils ne devaient plus revoir
ici-bas. Après l'exhortation du pasteuiv, écoutée dans un religieux silence, M. Muyssaert ramena Breton et ses enfants dans leur demeure ; mais Christiern quitta ce toit hospitalier qui Tavait abrité depuis onze années. Il y laissa ' le romarin.
Les ouvriers retournèrent également dans leurs maisons. On ne vit point là, au retour du cimetière, ce que Fon remarque généralement ailleurs. Nous voulons parler de la fréquentation des cabarets pendant et après la cérémonie. Nous voudrions que ceux qui ont conservé cette funeste habitude comprissent bien ce qu'il y a de honteux, d'immoial pour eux dans cet acte, et même ce qu'il y a d'insultant pour les familles désolées, qui, en revenant, plongées dans la tristesse, aperçoivent çà et là leurs soi-disant amis en train de se consoler; de ces libations résultent trop souvent Tivresse, quelquefois des rixes, et toujours le désordre moral. Nous laissons à ceux qui ont été acteurs ou témoins de ces scènes le soin d'eu tirer la moralilé; mais nous espérons que les ouvriers sentiront, à cet égard comme à tous les autres, qu'ils ne seront considérés qu'autant qu'ils garderont leur dignité d'hommes.
Le jour suivant, de grand matin, Martial sortait de sa chambre lorsqu'il se trouva en présence de Noélie.
— Bonjour, père.
— Bonjour, ma fille, dit- il en la baisant tendrement au front; tu devrais dormir encore.
— Ne dois-je pas continuer à te préparer la tasse de lait chaud que tu prends avant d'aller à la fabrique?
— Volontiers je m'en serais passé aujourd'hui, mon enfant; mais nous la partagerons.
Avec (luelle profonde émotion ils revirent un fauteuil
si longtemps occupé par celle qui les avait quittés. Tout ce qui les entourait la leur rappelait également : les meubles^ divers objets hors de leur place, le chant des oiseaux dans la cage suspendue au plafond. Après avoir fait quelques recommandations à sa fille, Martial sortit pour se rendre à son poste.
Quelques instants après, Juliette vint aider à nettoyer et mettre en ordre la maison. Tout à coup, au plus fort de l'affaire, la jeune femme s'arrêta et croisa les bras sur son balai.
— Noélie, dit-elle, pouvez- vous me rendre un grand service?
L'orpheline fut tout étonnée d'une telle demande faite dans les circonstances où elle-même avait tant besoin du secours de ses voisins. Elle répondit :
— Volontiers, Madame Cocheteux, si toutefois la chose est possible.
— Voici : je n'ai qu'un enfant; vous en avez deux à soigner, et même votre père et votre frère vous donneront aussi à faire, et tout cela sans compter le ménage et Tenlretien de la maison. Votre part est trop forte. Appuyez ma demande près de votre père. Je n'ai pas osé lui en parler encore.
— xQuoi? q e désirez-vous?
— Eh bien ! je prendrais avec plaisir la petite Estelle. Elle serait bien, je vous l'assure . chez nous; seulement il faudra empêcher ma belle-mère de la gâter. J'amènerais la petite ici autant que vous le voudriez. Dites, Noélie, le voulez-vous?
— Je connais votre bon cœur, Madame Cocheteux; je ne doule point que mon Estelle ne fût bien chez vous; mais je ne transmettrai point votre demande à mon
père, parce que je sais à Tavance qu'il ne consentirait pas à se séparer de Tun de ses enfants. Puis, accédât-il d'abord à ^'otre demande, ce qui est au moins douteux, je pense qu'il reviendrait bientôt sur sa détermination, afm de ne point me causer de la peine. Il n'y faut donc pas songer. Mais je n'oublierai jamais votre offre si cordiale, et vous êtes de celles auxquelles je recourrai lorsque j'aurai besoin d'aide et de conseils.
— N'en parlons plus, reprit Juliette en soupirant; mais vous me permettrez de venir ici avec ma broderie?
— J'allais vous le demander; seule désormais, j'aurai besoin de bons avis et de directions. Lorsque ma mère était là, je lisais dans son regard ce qu'elle désirait que je fisse; maintenant
Et la pauvre enfant pleura amèrement.
Juliette ne chercha point, par quelque phrase banale, à consoler Noélie. Il est bon de pleurer avec ceux qui pleurent. La parole est souvent superflue, pour ne pas dire importune. Le deuil doit être sacré.
La maison fut bientôt nettoyée et lavée du haut en bas; selon la coutume du pays, l'eau ne fut pas épargnée.
A midi, lorsque tout fut en ordre, Martial revint avec les enfants, qui, jusqu'alors, étaient restés chez M. Muyssaert. L'air soucieux du père se dissipa un peu à la vue de l'ordre rétabli dans son intérieur. Les meubles, les ustensiles de cuisine, les plats et les pots d'étain resplendisdissants, tout donnait une apparence d'animation à ces lieux où, depuis bien des jours, il n'avait pas été facile de faire une telle besogne.
— Très bien, ma fille, se contenta de dire Mrfrlial.
— C'est grâce à Madame Cocheteux si j'ai pu en venir à bout, père. Maintenant je n'aurai (|u'à entret«^nn\
— Que puis-je faire, Madame, pour reconnaître vos bons soins?
— Yous me permettrez de venir aider x\oélie chaque fois qu'elle aura trop à faire.
Un serrement de main fut la seule réponse de Martial.
Juliette se retira après avoir donné un double baisera Estelle.
C'était la première fois que la famille Breton se retrouvait réunie pour prendre le repas depuis la mort de Jeanne. Un couvert se trouvait en trop sur la table. Dès que Noélie s'en fut aperçue, elle se disposa à l'enlever.
— C'est pour maman, dit Estelle en posant sa petite main sur le bord de l'assiette.
Clément et Henriette éclatèrent en sanglots.
— Votre mère ne reviendra jamais ici, dit alors Martial avec une profonde émotion; mais ne pleurez pas, mes enfants. Elle n'est plus malade, maintenant; elle ne soufTre plus. Dieu l'a prise à lui, dans le ciel, d'où elle vous voit encore. Noélie va la remplacer ici. Votre maman a désiré que vous lui obéissiez toujours, en aimant bien votre sœur et faisant ce qu'elle vous demandera; car elle est désormais maltresse dans la maison... Je sais qu'elle comprend tous les devoirs que cette nouvelle position lui impose... Mais n'ôte pas ce couvert, Noélie : j'attends Cbristiern. J'ai obtenu de M. Muyssaert qu'il vînt encore dîner une fois avec nous avant son départ pour l'Amérique.
— 11 va nous quitter, dit Clément. Oh ! quel malheur: je l'aime tant. Et qui me donnera des leçons aussi bien que lui?
— Nous y aviserons, mon garçon.
— Son départ doit avoir lieu?
— Demain, ma fille.
— Oui, sœur, dit Christiern en entrant; demain. Une époque plus éloignée était assignée à mon voyage; mais M. Muyssaert a pensé que je ne devais plus tarder à me mettre en route.
— Et quand reviendras-tu, Christiern?
— Lorsque j'aurai trouvé le dernier parent de M. Rudaleau ou ses héritiers, à moins que je n'apprenne que cette famille est éteinte. Je dois exécuter les volontés suprêmes de Thomme généreux que nous avons perdu.
— Vous nous tiendrez au courant de vos démarches?
— Oui certes, Monsieur; vous ne pouvez en douter. Mais, vous aussi, vous m'écrirez, n'est-ce pas?
— Je ne sais guère tenir une correspondance. Noélie s'en chargera.
— Mais tu ne te moqueras pas trop de mon style?
— Ce qui me viendra de toi, chère petite sœur, sera toujours accueilli avec joie.
— Allons, mes enfants, à table.
Le temps employé au repas, le fut surtout en projets, recommandations et promesses.
Cliristiern quittait ainsi cette famille qui était devenue la sienne. Le lendemain, après un pieux et solitaire pèlerinage au cimelière, il quitta ses amis de la Cité, dont les vœux devaient le suivre au delà des mers qu'il se disposait à franchir afin d'accomplir son devoir. Après les derniers adieux de ceux qui l'accompagnèrent au départ, le jeune homme se tourna vers Noélie, qui lui remettait une sorte de livre.
— Petite sœur, lui dit-il, n'oublie pas le romarin.
— Ni lui, ni toi, frère, répondit la candide jeune fille.