‹ La cité du devoirChapitre 18 sur 23 · AU JARDIN DE KOSCIUSKO · texte numérisé non relu

AU JARDIN DE KOSCIUSKO

Il nous faut maintenant suivre notre jeune voyageur en Amérique. Nous trouverons dans la correspondance entre Christiern et ses amis les détails nécessaires à l'intelligence des faits qui se passeront à la Cité pendant cette absence. Sa première lettre, écrite du Havre, le 10 mai 18i3, se terminait ainsi :

« Le bateau à vapeur doit partir demain matin. Il est tard ; je voudrais veiller pendant ces quelques heures qui me restent encore à passer en France; mais la fatigue me gagne. Je cesse d'écrire en me recommandant au souvenir de tous ceux que j'ai connus. Bientôt je serai dans un aulre hémisphère, mais l'œil de Dieu sera également sur nous. Adieu. »

Un mois après son départ, arrivé à New-York, il rendait ainsi compte de ses premières impressions :

7 juin 1843.

Je m'empresse de vous dire que rien d'extraordinaire ne m'est arrivé pendant la traversée. Grâce à Dieu je me sens tout disposé à visiter tous les Etats de TUnion afin

de découvrir Sir Corstown, le parent de M. Rudaleau. En m'occupant des autres affaires qui m'amènent en ce paySj et à mesure que je séjournerai dans une ville^ je îerai des insertions dans les journaux et prendrai des informations; j'espère que Dieu fera réussir cette entreprise. J'attends des lettres de France. Il me semble que lorsque je les aurai je ne sentirai plus autant mon isolement.

Je voudrais qu'il me fût permis de donner le nom de mère à celle qui m'en a tenu lieu en même temps que maman Jeanne. Depuis longtemps je le désire, et je n'ai pas osé le lui demander, même en la quittant : l'éloignement me donne du courage. Et je sais que son cœur répondra à ce cri du mien.

Je rappelle à mes amis de la Cité leur promesse de m'écriî e. Je resterai probablement à New- York pendant quelques mois; car c'est une ville très peuplée, dans une situation centrale, à la portée de tous les marchés de l'intérieur. C'est donc un endroit favorable aux diverses recherches qui m'ont conduit ici.

Je songe souvent à la position de M. Breton. Comment supporte-t-il son veuvage? Que le Seigneur veuille le consoler : Lui seul le peut. Je ne doute pas que ma sœur n'adoucisse par sa tendresse l'amertume de la douleur de son père. Kélas! ce doit être une triste épreuve que d'avoir à penser seul, lorsque depuis longtemps un autre cœur répondait au vôtre. Adieu, mon cher père.

Christiern se mit en campagne aussitôt après avoir pris quelque repos. Il se proposait de parcourir plus tard la chaîne d'îles sablonneuses qui bordent le littoral mari-

time des Carolines et de la Géorgie, Etats qui produisent la meilleure qualité de coton, particulièrement recherchée dans le commerce. M. Muyssaert avait depuis longtemps rintention d'arriver à la fabrication des fils de hauts numéros, matière ouvrée nécessaire pour établir les tulles fins, et dont la France est encore en partie tributaire de l'étranger. Notre voyageur désirait en même temps étudier l'étal social des ouvriers des villes, et acquérir des notions exactes sur la merveilleuse activité de ce peuple si éminemment agricole et manufacturier, exécutant des entreprises gigantesques pour lesquelles il faut déployer la plus grande énergie. Déjà il avait visité des chantiers, des ateliers et d'autres lieux encore où se réunissent les ouvriers, et il se disposait à faire une courte excursion à West-Point, endroit célèbre par le souvenir de Washington et de Kosciusko, lorsqu^il reçut un paquet de lettres et de journaux de France. Nous allons transcrire quelques-unes de ces lettres dans l'ordre où Christiern les lut.

DE M. MUYSSAERT.

10 juillet 4843.

Nous avons reçu, mon cher Christiern, ta lettre du 7 juin. Nous remercions Dieu de t'avoir gardé du péril et de la maladie. Qu'il te soutienne dans la voie où tu es entré, ce sera la meilleure consolation pour ceux qui regrettent ton absence. Je laisse à ma femme et à tes amis le soin de répondre à ce qui les concerne dans ta lettre. Adieu.

Wl —

DE MADAME MUYSSAERT.

Et moi aussi, Christieni, je désirais t'appeler mon fils. Il y a onze années que j'attends. Tu avais tout d'abord donné le nom de mère à notre Jeanne : je n'ai pas voulu paitager ce bonheur avec elle. Je demande maintenant à Dieu qu'il veuille hâter le moment où nous pourrons, mieux que sur le froid papier, échanger les noms si doux de mère et de fils. Pourtant je saurai attendre. Ne reviens pas avant d'avoir réussi dans tes recherches : cette tâche est sacrée, rien ne doit t'en distraire.

Ta lettre a été lue par ton père dans les ateliers; j'aurais voulu que tu fusses témoin des vives sympathies qu'ont manifestées pour toi tous ces braves gens : « C'est l'enfant de la Cité, a dit le doyen de la fabrique, le vieux Delbarre , tous les soirs nous prions Dieu pour lui dans nos familles. » Je te fais part de ce propos, parce que je sais que ton cœur n'est pas accessible à l'orgueil... Je prie le Seigneur qu'il te ramène dans les bras de ta mère.

DE NOELIE.

Mon père me charge de te dire que personne ici ne t'a oublié. Clément et mes sœurs regrettent bien que New- York soit si loin. Notre maison est bien triste depuis que

notre bonne mère et toi Enfin, il faut se conformer

à la volonté de Celui qui envoie aussi lo secours.

Madame Cocheteux est toujours aussi prévenante pour moi. Sa jeune belle-sœur, Madame Paul CasteUiin, a un petit gaicon que M. Julien et moi, en notre quahté de

parrain et de marraine^ nous avons nommé Noël-Christiern. Toute cette famiiJe t'accompagne de ses vœux.

Notre bon M. Talmy est bien peiné de ce qui est arrivé au vieux Black. Tu sais que cet intelligent animal avait cessé depuis quelques années d'accompagner le docteur dans ses courses hors de la Cité. Devenu moins ingambe^ Black se tenait d'ordinaire à la porte de la filature, sous les arbres, où il jouait volontiers avec les enfants; la nuit il restait dans les ateliers, et faisait encore bonne garde. Il y a huit jours, M. Talmy l'emmena pour le faire baigner. Arrivé près de la rivière, le docteur entendit des cris : un jeune garçon se trouvait pris dans de longues herbes et s'y noyait sans Cjue ses camarades, éperdus sur la rive, pussent lui porter secours. Le docteur se précipita dans l'eau, atteignit bientôt cet enfant, et fut assez heureux pour le ramener sur la berge. Le chien n'y était plus. Pendant qu'il prodiguait ses soins à l'enfant, le docteur aperçut Black se débattant dans cette forêt de joncs. Sans doute il avait aussi voulu sauver le jeune garçon. Black cherchait à regagner le rivage, mais ses forces le trahissaient, et M. Talmy n'osait abandonner son petit malade. Enfin, après quelques instants, il put confier celui-ci aux soins de quelques passants. Il courut vers le chien, le saisit et l'entraina vers le bord. Il le croyait sauvé. Hélas î épuisé par les derniers efforts, Black mourut en levant un dernier regard vers son

maître « Jamais je n'oublierai ce moment, a dit

M. Talmy, de même que je me rappelle toujours la soirée où je (lus la vie à mon pauvre Black. » Depuis lors le docteur est plongé dans la tristesse et peisonne ne sait le consoler.

Adieu, mon frère, j'ai renouvelé les fleurs des deux

tombeaux. Ton romarin est bien vert. Je pense à toi toujours.

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