LES DUNES
DuTîkerque, le port le plus important des côtes du nord de la France^ n'était au septième siècle qu'un hameau fondé par des pêcheurs sur le littoral d'un havre naturel. Cette ville doit son origine à une chapelle que saint Eloi fit bâtir, après avoir converti au christianisme la petite colonie étabhe en cet endroit reculé. En flamand on nomme duyne (du celte dun, dune) des bourrelets ou éminences de sable, à l'aspect monotone et triste, qui défendent ces côtes des invasions de la mer; et kerhe signifiant église dans le même idiome, il y a lieu de croire que la tradition s'accorde avec l'étymologie.
Le port de cette ville est précédé d'une rade regardée comme une des plus belles de l'Europe; ses quais sont prolongés par des estacades en bois, qui s'étendent jusqu'à douze cents mètres dans la mer; elles servent de
promenoir aux habitants^ et surtout aux étrangers, toujours désireux de contempler, pendant les heures de calme, la surface de l'Océan, régulièrement sillonnée par les vagues, teintes aux rayons du soleil de nuances verdâtres, ou azurées comme la voûte du ciel.
Mais si, après avoir traversé la ville, l'une des plus jolies, et assurément la plus propre de Franc^ et longeant Testacade nord-est, vous descendez graduellement aux bords de FOcéan, une impression profonde agit alors sur votre cœur et s'empare de votre imagination. Devant vous, le grand désert liquide s'ôtend immense comme rinfmi, et la mer de sable, accidentée çà et là par ses vagues immobiles, semble vous étreindre et vous pousser vers les grosses eaux.
Sur ces plages solitaires, nous placerons le début d^une histoire dont les incidents ont quelque analogie avec les phases diverses que subissent ces grands réservoirs mystérieux, du sein desquels le Créateur a fait surgir les îles et les continents.
Le soleil vient de se coucher, mais il lance encore des faisceaux de lumière, qui dorent et empourprent la vaste étendue de FOcéan. Le couchant s'éteint, les premières étoiles viennent bercer leurs limpides clartés sur les flots assoupis; la lune surgit à Fhorizon et monte lentement dans les claires profondeurs du ciel. Le firmament étoile, ce « jardin des anges, » ainsi que Fappelle un poète, se mire et s'eiïace tour à tour dans les flots paisibles, que ride le léger souffle des brises du soir. Le globe d'opale monte toujours, et les constellations secondaires, jalouses de tant de splendeur, voilent leur beauté devant la reine des nuits. Les dunes, devenues désertes, rayonnent d'une blancheur mystérieuse. Les lames, folles et capricieuses.
fuient et reviennent mordre le sable^, qu'elles cisèlent en gracieux méandres; leur imperceptible clapotement, si retentissant dans le silence, ajoute encore à Tharmonie solennelle de toutes ces grandeurs sorties de la main de Dieu.
Un homme vient troubler cette solitude; il s'arrête et s'assied sur une petite éminence, formée par la dernière marée, et que la prochaine emportera peut-être; son attitude pensive semble à Tunisson du calme qui l'environne. Est-ce un poëte rêvant à la patrie, à un être
aimé absent ou perdu? La cloche lointaine d'une
église sonne huit heures. L'inconnu se lève, et, jetant son chapeau sur la grève, il se dirige lentement vers le bord de la mer.
— Enfin, dit-il, me voici au terme de la lutte; je saurai bientôt le mot de la grande énigme, je saurai s'il y a quelque chose au delà de cette terre, si tout ce que l'on dit d'une autre vie est une réalité ou une fiction. Pienaît-on dans quelqu'un de ces astres semés dans l'espace? Le paradis, l'enfer existent-ils? Ces croyances ont-elles été présentées aux malheureux par les prêtres et les puissants pour faire accepter avec patience les déceptions, les misères, les désespoirs de ce monde, où tout est soumis à l'empire du hasard et des méchants? Dans quelques instants ma curiosité sera satisfaite..... Ai-je même
cette curiosité? Ah! je voudrais qu'il n'y eût que le
néant Mais qu'importe! Mer, reçois-moi dans tes
flancs, et, surtout, garde mon cadavre pour la pâture de tes monstres !..... J'aurai du moins servi à quelque chose A toi!
Et il se jette dans les flots, qui Tengloutissent sur-lechamp.
Au bruit occasionné par cette chute, répondent soudain des aboiements rapprochés. Un énorme chien de Terre-Neuve accourt à Tendroit que vient de quitter l'inconnu. Il va, vient sur la plage, et découvrant enfin le chapeau laissé sur le sable, il le tourne et retourne en tous sens, en poussant des gémissements plaintifs. Un homme paraît à son tour, et, d'une voix haletante, il crie :
— Cherche, Black!.... et il lui montre des bouillonnements qui viennent expirer à la surface de l'eau.
L'intelligent animal s'élance. L'inconnu, poussé sans doute par un mouvement instinctif de conservation^ reparaît, mais il disparaît presque aussitôt.
— Là! Black. Et le maître désigne la trace laissée par le désespéré.
Le chien suit l'indication ; il nage, plonge à plusieurs reprises, et enfin, saisissant les vêtements du malheureux, il le ramène tout ruisselant sur la grève.
Le corps est privé de sentiment. Black lèche le visage et les mains, pendant que le maître, après avoir entrouvert l'habit qui recouvre ce corps, cherche à y découvrir un indicé de vie. Un léger battement du cœur répond enfin à une attente de quelques instants, longs comme des siècles. Les traits inquiets de l'homme survenu si à propos prennent une expression de joie, il lève les yeux au ciel :
— Merci, Seigneur! tu as permis que je pusse arriver à temps.
Le chien fait entendre de petits cris joyeux ; il saute, gambade, court sur la plage, puis il revient se placer auprès de son maître en présentant son dos vigoureux et large.
— Arrière, Black, je le porterai.
L'homme prend le- noyé dans ses bras et se dirige vers la ville... Un quart d'heure après, il le couchait sur le lit de camp d'un corps de garde, où de prompts secours lui furent prodigués. Des boîtes de médicaments étaient déposées dans ce lieu, voisin du port, et un soldat amena bientôt un médecin/qui administra plus énergiquement les remèdes prescrits dans de tels cas.
Enfin tous ces efforts sont couronnés de succès. Celui qui se trouve l'objet de tant de solhcitude fait d'abord de légers mouvements, puis il ouvre les yeux et semble s'étonner de se retrouver en vie ; aux questions qui lui sont adressées il oppose un morne silence.
Le chef du poste s'approche et va dresser son rapport; il n'obtient aucune réponse de l'inconnu.
— Il faut mener cet homme chez le commissaire du port, dit-il. On saura bien découvrir ce qu'il paraît vouloir cacher.
Un sourire sardonique vient errer sur les lèvres du malheureux.
— Laissez-le-moi, dit vivement l'homme qui Ta amené. Je réponds de lui; je le ferai soigner; il sera encore chez moi à la disposition du commissaire.
— Mais, dit le docteur, ne serait-il pas possible de s'assurer immédiatement de son état dans la société?
— C'est possible, répond l'officier, et il donne l'ordre de fouiller l'inconnu.
Celui-ci sourit de nouveau, et soit que les forces lui manquent pour s'opposer à cette investigation, soit qu'il en connaisse l'inutilité, il s'abandonne aux recherches du soldat.
Cet homme paraît avoir trente ans environ; ses traits, pâles et fatigués, ont une certaine distinction. Il n'a point
de papiers; ses vêtements sont neufs et sans marque. Il a voulu, évidemment,, faire disparaître tout indice qui eût servi à le faire reconnaître si la mer Teùt rejeté sur la plage.
Après cette recherche inutile, Tinconnu étant toujours dans un état d'inertie presque complet, le chef du posté fit préparer un brancard; on alla chercher quelques pêcheurs pour le transport, et Ton se disposa à quitter le corps de garde.
— Votre nom, Monsieur? dit Tofficier.
— Clément Muyssaert, filateur, domicilié à Lille; voici ma carte.
— Où logez-vous à Dunkerque?
— A l'hôtel du Sauvage.
— Très bien, Monsieur; vous faites une bonne action ; j'espère que vous réussirez.
— Que Dieu vous entende, lieutenant. Et ils se serrèrent la main.
M. Muyssaert prit congé du docteur et l'invita à venir revoir son client.
— Je serai près de lui dans deux heures; vous savez quels sont les soins à prendre. Le corps n'est plus en danger; mais je crains que l'àme
— Je tenterai la cure. Monsieur. A tantôt. Je vous remercie.
Les porteurs se mirent en marche pour gagner leur destination, où ils arrivèrent bientôt. Là, par les soins de M. Muyssaert, l'inconnu fut déposé d'une manière confortable dans une chambre bien chauffée, car les nuits de septembre sont froides sur le littoral de la Manche.
M. Muyssaert s'établit au chevet de son protégé, toujours silencieux^ quoiqu'il eût recouvré l'qsage de ses sens.
Le docteur vint à Fheure indiquée^ et ne découvrit aucun symptôme fâcheux dans l'état du malade. Toutefois il prescrivit à son sujet la plus grande surveillance^, car il remarqua que ses regards se portaient fréquemment vers la fenêtre.
— Couvrez-le avec soin, ajouta le docteur en se retirant, administrez-lui des boissons chaudes afin d'entretenir la transpiration. 11 ajouta à voix basse : On va vous apporter des outils et des vis. Veillez à la fenêtre.
— J'y songeais.
— Je pense que vous feriez bien de vous adjoindre un aide. Vous pourriez reposer tour à tour.
— Non^ docteur; il vaut mieux qu'il n'y ait point de tiers entre lui et moi. J'aurai aiusi plus de facilités pour continuer l'œuvre commencée.
— C'est possible, fit le docteur en réfléchissant. En tout cas, vous pourriez sonner, et les gens de la maison seraient bientôt ici. Je reviendrai demain de bonne heure. Adieu, Monsieur.
— Au revoir, docteur.
M. Muyssaert retourna près du lit. Aie voir prodiguer à l'inconnu les soins les plus assidus, le recouvrir, dresser les oreillers, lui donner à boire, prévenir ses moindres désirs, on eût dit le père le plus tendre veillant près du berceau d'un fils bien-aimé, et tout cela silencieusement, avec la plus exquise sollicitude.
Vers minuit le malade parut s'assoupir, mais son quasisommeil fut d'abord troublé par des songes, et des mots sans suite s'échappèrent de ses lèvres. Enfin il reposa plus calme. M. Muyssaert en profita pour assujettir la fenêtre, afin d'éviter au moins tout danger de ce côté; puis il poussa le fauteuil contre la porte , et s'y plaça apf es
avoir éloigne la lampe^ qui projetait sa clarté sur Thomme endormi. Lorsque tout fut calme au dedans et au dehors, une prière s'éleva de son âme; nul n'en eût douté à voir sou regard prendre une expression d'ardente supplication. Il demeura ainsi pendant quelques instants; lorsqu'il se releva, deux larmes s'échappaient de ses yeux ; puis il sourit d'un indéfinissable sourire, d'un sourire tel que son visage parut refléter tout l'amour que renfermait son âme.
Quel est donc cet homme au cœur chaud, aux sympathies si expansives? M. Miiyssaert, riche manufacturier de Lille, a donné un but élevé à sa vie; et ses efforts pour l'atteindre ont été incessants : il veut arriver à l'amélioration matérielle, intellectuelle, morale et religieuse des ouvriers qu'il emploie, et dont il est le père, le patron, plutôt que le maître. 11 y a en lui un attrait qui saisit ceux qui l'approchent. Ses manières respirent la franchise et Taménité. Sa taille élevée est gracieuse et imposante tout à la fois. Il atteint sa quarantième année, mais la sérénité de son âme empreint sur ses traits un cachet de jeunesse ordinairement effacé à cet âge. Son profil droit et pur, son front ferme et uni sans beaucoup d'étendue, dénotent la noblesse du cœur et l'amour de l'humanité. Sur ce visage éclatent la vertu, l'honnêteté, le courage et la persistance. Nous le verrons bientôt occupé de son œuvre; pour le moment restons avec lui près du malade. ,
La nuit s'écoula paisiblement, et lorsque les premières clartés du jour pénétrèrent dans la chambre, le silence le plus complet avait continué de régner entre ces deux hommes, dont l'un devait pourtant à l'autre la conservation de sa vie.
Un bruit léger se fit entendre à la porte. M. Muyssaert alla ouvrir, et Black s'élança vers son maître, pour recevoir ses caresses. Ensuite, marchant magistralement comme doit le faire un vrai chien de Terre-Neuve, il se dirigea vêts le lit où reposait celui qu'il avait retiré des flots, et, posant sa tète, noire comme toute sa robe, sur les couvertures, il jeta un petit cri joyeux en fixant son regard intelligent sur l'inconnu, qui, bien loin de répondre à ses prévenances, se tourna du côté de la ruelle. Le chien continua ses démonstrations, mais alors avec de certaines intonations qui témoignaient d'un mécontentement toujours croissant, et terminées enfin par un éclat sonore qui fit bondir le malade.
— Veuillez, Monsieur, faire retirer votre chien, vous me ferez grand plaisir.
— Va-t'en, Black, dit M. Muyssaert en ouvrant la porte.
Le pauvre chien, ne comprenant rien à ces manières auxquelles il n'était pas accoutumé, sortit tristement en jetant un dernier regard vers son maître.
Deux jours se passèrent et furent employés par le généreux filateur à gagner la confiance du malade, sans parvenir cependant à s'éclairer sur sa position sociale et sur ses antécédents. Toutefois sa perspicacité exercée lui permit d'espérer que la cure morale qu'il avait commencée pourrait être couronnée de succès.
Vers la fin de cette seconde journée, M. Muyssaert et l'inconnu , qui ne se ressentait plus physiquement des suites de la submersion, dirigèrent leurs pas vers la route qui longe le canal de Bergues à Dunkerque. Les campagnards regagnaient leurs demeures où les attendaient les ménagères préparant le repas du soir. Les praùies of-
fraient un verdoyant panorama^ au premier plan duquel le canal écoulait lentement ses eaux sombres vers la mer. Les vitraux et le coq doré d'une église voisine étincelaient sous les derniers rayons du soleil^ et déjà l'ombre se faisait sur la route bordée de grands arbres.
— Permettez-moi de vous demander, Monsieur, dit le jeune homme après un silence très prolongé, comment il s'est fait que vous et votre chien fussiez arrivés dans les dunes au moment où ... ?
— J'aime les promenades nocturnes, mon ami — laissez-moi vous nommer ainsi; — la beauté de la soirée m'avait attiré dans les dunes; il est si bon d'admirer l'imposante harmonie de la nature; et, la nuit, devant la mer immense, il me semble que je me rapproche davantage de l'éternel Créateur. J'étais donc là, rêvant, tout pénétré d'une profonde émotion, lorsqu'un bruit peu éloigné réveilla mon attention. Black, couché à mes pieds, fit un bond et s'élança comme l'éclair; je le suivis à la course, sachant bien que son instinct ne le trompe jamais. Vous connaissez le reste.
— Eh bien ! reprit l'inconnu, vous m'avez rendu là un grand service. Il sourit en parlant, de ce sourire qu'on n'aime pas à voir sur les visages passionnés, tant ils indiquent d'impressions diverses, d'éléments contraires en lutte.
— Peut-être attacherez-vous bientôt à vos paroles un sens tout autre que ccUii que vous leur attribuez en ce moment. Vous remercierez alors Dieu, qui m'envoya près de vous.
Une sombre tristesse se répandit sur les traits du malheureux. Il baissa la tête, comme ac'cablé soiïs le poids de ses amères pensées.
— Ah! mon ami, continua M. Muyssaert, éloignez ces préoccupations fatales sous lesquelles votre cœur se débat. Et lui pressant les mains^ il reprit : Vous avez donc bien souffert pour avoir voulu mourir? Vous n'avez donc plus de parents, plus de mère, personne à aimer au monde? Mais, mon ami, fussiez-vous sans famille, isolé, pauvre, persécuté, proscrit, fussiez-vous, ce que je ne crois pas, le plus coupable, le plus dépravé des hommes, vous n'auriez point encore le droit de vous donner la mort. Peut-être est-ce seulement, chez vous, une atteinte de la maladie du siècle, la désespérance, qui vous mena au suicide. Reprenez courage; par cela seul que vous existez votre vie est utile. Choisissez une tâche ici-bas, accomplissez-la, jusqu'à ce que Dieu vous rappelle; travaillez jusqu'au soir, ne vous reposez pas dès le matin. Oh I croj^ez-le bien, mon ami, à celui qui entre dans le chemin du devoir, il est bien bon de vivre, la lumière est douce, et il est agréable aux yeux de voir le soleil.
— Est-il bon de vivre au miheu des indifférents, des jaloux, des ennemis? Est-il agréable d'être sous la douce lumière du soleil,, afin de montrer aux hommes les tortures qui vous déchirent. Oh ! j'ai souffert, je souffre encore, et il ne dépendait pas de moi de ne pas souffrir. J'ai livré tout mon cœur^ on l'a repoussé avec dédain.
— Vous souffrez! Je le crois, j'en suis sur; mais preniex-vous le bon moyen de vous délivrer de ces souffrances? Ah! vous souriez; eh bien laissons ce sujet,
nous y reviendrons. Laissez-moi vous rappeler pourtant que si les maux physiques ont quelquefois besoin de remèdes violents, le retranchement d'un membre pour sauver le corps, il n'en est pas de même des douleurs morales, qui, malgré la plus grande intensité, portent
toujours leur guérison en elles-mêmes : leur propre durée les éteint, c'est une question de temps. Attendez, et vous ne souffrirez plus.
— Attendre ! mais il ne m'est plus permis d'espérer. Votre morale et vos lois sont complices du crime dont je suis la victime. Attendre! Attendit-il ce Caton, qui se réfugia dans la mort, pour échapper à la tyrannie pesant sur sa patrie? Eut-il pu être guéri parle temps, le pensezvous? La cause de son malheur ne subsista- t-elle pas pendant des siècles?
— Votre exemple est mal choisi; la France est libre.
— Libre ! peut-être Mais moi, je ne le serai jamais.
Mon étoile s'est perdue, elle a déserté mon ciel
— Mon ami, reprit tendrement M. Muyssaert, je crois avoir enfin deviné le malheur qui vous accable. Vous avez été trompé. D'autres l'ont été avant vous. Ayez espoir; détournez vos regards de cette terre si souvent souillée par la trahison, élevez vos yeux vers Celui qui ne trompe jamais notre attente, et bientôt, retrempé dans la foi, relevé par la divine charité, vous irez en avant, vous arrêtant seulement pour consoler les souffrances, reconforter les faibles, raffermir ceux qui chancellent, parce que vous vous souviendrez que, vous aussi, vous fûtes chétif et abattu.
Un sourire amer glissa de nouveau sur les lèvres de l'inconnu, et d'une voix sarcastique et vibrante il reprit:
— J'admire vos croyances sans les partager, et pourtant je vous trouve bien heureux de les posséder; car vous êtes ainsi, par elles, à Tabri des déceptions. Vous nie taxez intérieurement de fohc, le moment est donc inopportun pour rétorquer vos arguments. 11 vous est facile de préconiser l'abnégation , la force de caraclèrc, la
résignation; car c'est le résultat de votre position sociale, de votre éducation^ et encore plus peut-être de votre tempérament.
— Je relèverai vos dernières paroles, Monsieur, repartit vivement M. Muyssaert. On n'est pas entièrement vertueux, lorsqu'on l'est seulement par tempérament, mais on le devient quand, par devoir, on se résout à combattre ses mauvais penchants. La vertu est une force, une résistance, c'est une perfection que l'on acquiert surtout par la lutte : sans lutte point de vertu. La puissance de l'éducation est vraiment importante, mais seule elle ne peut suffire. Il faut encore la régénération du cœur, que l'on obtient par la grâce divine, venant en aide à qui la demande. Prenez une vivante résolution, ne l'abandonnez jamais devant les obstacles, ne doutez plus, mon ami. Aimez Dieu, cet amour engendre la charité envers les hommes. Et lorsqu'au soir de votre vie, vous verrez apparaître la nuit dans laquelle on ne peut plus travailler, le souvenir de votre carrière, dignement parcourue, vous préparera doucement à franchir la dernière barrière qui nous sépare du bon repos. Alors, les yeux tournés vers le Dieu de miséricorde, vous pourrez lui dire : « Seigneur, j'ai achevé l'œuvre que tu m'avais donnée à faire. »
— Avec vous, cher Monsieur, j'admettrai l'existence d'un Etre suprême, rien ne me prouvant le contraire: il est en tout comme tout est en lui; mais je le crois indifférent à ce qui se passe ici-bas. Il a créé, son œuvre est faite; il détruit ou laisse détruire, c'est encore son affaire. Quant à des récompenses ou des peines futures, je tiens tout cela pour des niaiseries; ce sont des inventions des prêtres des diverses religions. Ils ne s'accordent que sur ce seul point, car c'est la base de leur pouvoir.
— Vovis croyez à un Dieu imparfait^ dit M. ]3i}uyssaert, et je sens, moi, je sais qu'il y a un Dieu tout amour, tout charité; le vôtre ne saurait pas aimer; le mien s'est livré à la mort la plus ignominieuse pour nous. C'est sur la croix que Tamour de mon Dieu se dévoile dans ce qu'il a de plus mystérieux. En présence de son sacrifice sanglant les plus fraternelles résolutions de l'homme sont mesquines et froides. Vous mettez votre Dieu daps Thunianité, ou vous le reléguez indifférent dans les profondeurs des cieux. Pour moi, la véritable humanité m'apparaît immolée et crucifiée dans le divin sacrifice du Calvaire Tous les devoirs particuliers découlent de la croix de mon Sauveur. Sa doctrine surtout est grande; elle ne fait pas seulement des honnêtes gens, mais des rachetés, des purifiés, tout en les laissant à Iji vie ordinaire. Seulement elle leur enjoint l'héroïsme de Tobéissance, de la patience et de l'amour, et fait ainsi luire aux yeux de l'homme l'idéal moral le plus parfait. ^
— Je sais. Monsieur, combien est grande la morale de l'Evangile; mais pourquoi Dieu permet-il le mal, puisque vous le dites tout-puissant? Et puis, il manque quelque chose à votre Evangile. Le monde n'a point encpre eu de vrai législateur depuis le philosophe de Nazareth, qui, n'ayant point donné de code politique, a laissé son œuvre incomplète.
— C'est une erreur, mon ami : l'Evangile renferme toutes les lois divines et humaines; il suffit à tout, car il a tout prévu ; il pourvoit aux besoins de chaque époque, et ceux-là ne l'ont pas compris qui le condamnent à Timmobilité. Les lois politiques s'accommodent plus ou moins aux mœurs des bommes : Dieu, en élablissaiit la loi spirituelle, n'a pas eu en vue ce que iwus pouvons, mais
ce que nous devons faire. L'Evangile est complet parce qu'il est l'œuvre du Tout -Puissant.
— Et comment voulez-vous que je croie à une morale si peu suivie. Savez-vous ce que l'on m'a fait souffrir^ avez-vous l'idée de ce qui m'a conduit aux boids de l'Océan, tandis que votre Dieu donnait le bonheur à ceux qui m'ont dépouillé de toutes mes joies, de toutes mes espérances, de toutes les félicités que j'avais rêvées?
— Je dois respecter vos secrets; il m'est impossible de répondre directement à vos dernières paroles; mais n'accusez point Dieu du mal qui règne sur la terre. L'homme avait été créé parfait. La chute l'a plongé dans un état misérable dont il ne peut sortir complètement dès ici-bas. Mais je reviendrai sur ce sujet, ajouta M. Muyssaert, qui remarqua de nouveau le mauvais sourire de l'inconnu. Permettez-moi pourtant de vous demander si vous ne pourriez appliquer les facultés dont vous êtes doué, à quelque noble tâche qui vous grandirait à vos propres yeux? Nul n'est inutile en ce monde : il s'agit de mettre chacun à sa place pour tout ramener au but unique, éternel du Créateur. J'espère rentrer demain dans ma famille; veuillez m'y accompagner; peut-être trouverez-vous près de nous ce qui vous a manqué jusqu'à présent : des devoirs à accomplir. Celui qui m'a conduit dans les dunes, Dieu, vous incitera à faire quelque œuvre sur laquelle il fera reposer sa bénédiction.
— J'irai partout où vous me conduirez, Monsieur; mon existence ne vous appartient-elle pas? J'essayerai de vivre encore. Mais il faut que je vous fasse connaître, dès ce soir même, mon nom et ma vie passée. Le voulez-vous?
— Volontiers, mon ami ; mais rentrons en ville, car la nuit est venue ; après le souper, si vous le désirez, nous
reprendrons cet entretien; vous me ferez le récit de vos malheurs, et, les connaissant, il nous sera possible, peutêtre, avec le secours d'en haut, de panser les blessures de votre âme.
L'obscurité toujours croissante empêcha M. Muyssaert de voir l'expression de tristesse que prit alors le visage de son compagnon.