‹ La cité du devoirChapitre 3 sur 23 · LE RECIT · texte numérisé non relu

LE RECIT

Deux heures après, M. Muyssaert et Tinconnu étaient assis dans une chambre de Thôtel du Sauvage. Nous croyons avoir suffisauinient fait connaître les tendances morales de l'un et de l'autre. 11 nous faut maintenant retourner en arrière pour entrer plus avant dans leur vie. Le jeune homme a une apparence quelque peu féminine, ses cheveux châtain clair rejetés en arrière, une légère impériale, des yeux bleus peu expressifs, une voix douce et légèrement timbrée, dénotent une sorte d'abattement habituel; mais parfois, lorsqu'il se trouve sous l'impression d'un fâcheux souvenir, ses traits se contractent, ses narines se dilatent, son regard devient ardent, et l'expression générale de sa physionomie annonce que les passions dominent cet homme au caractère mixte, énergique ou indécis, mais toutefois peu propre aux résolutions soutenues.

Ils gardent tous deux le silence ; l'inconnu se recueille; au moment où il s'apprête à dévoiler ses secrets, il voudrait retarder ses aveux. Son indécision est manifeste. Il relève enfin son regard abaissé, et, lentement, d'une voix émue :

— J'ai vainement cherché, dit-il, un cœur qui répondit au mien; j'ai vu les deux mondes, et, partout, je n'ai

rencontré que mensonge et duplicité. Constamment déçu dans mes espérances J'ai dépensé mes affections en pure perte ; à mon âme angoissée il ne reste rien : je n^ai même pu mourir.

— Il vous reste Dieu, mon ami ; Dieu et le devoir.

— Illusions décevantes , mirages trompeurs; au dévouement les hommes répondent par l'ingratitude et le sarcasme; quant à Dieu

— De grâce , n'allez pas plus loin ; je ne le souffrirai

plus Dieu! mais l'avez-vous jamais connu? pouvez-

vous en parler? Voyons, mon ami, pourquoi toujours

des paroles amères, de vides déclamations. Je ne vous ai pas demandé ce récit que vous paraissez craindre d'aborder. Venez avec moi dans un lieu où vous échangerez vos sentiments actuels contre des éniotions qui feront refleurir votre existence flétrie; plus tardj, lorsque le temps aura calmé vos souffrances, vous m'ouvrirez votre cqeur.

— Non, Monsieur, j'ai toujours rempli mes engagements, élevons m'entendrez, à moins que vous ne désiriez rester seul.

— Je vous écouterai, mon ami; mais calmez-vous, je yous en supplie.

Le jeune homme commença enfin en ces termes :

— Mon nom est Jules Talmy; je suis né à Sqdan. Je n'ai pas connu ma mère; elle mourut en me donnant le jour : le malheur m'a pris au berceau. On me plaça chez une nourrice, où Vo,\\ m'oublia pendant sept ans. C'était une pauvre femme dont le mari, maquignon, ivrogpe et brutal, me battait sp^ivent; alors je m'échappais dans les bois et je m'y cachais durant des jours entiers. On m'y retrouva parfois mouraut de faim. Mon caractère en devint irritable et sauvage; et pourtant, Monsieur, j'étais né

bon : si je découvrais quelque nid de petits oiseaux^ bien loin de les prendre^ comme font d'ordinaire les enfants, je leur cherchais des graines pour leur nourriture. Je cite ce fait pour vous donner de nioi une meilleure idée que celle que vous vous en êtes sans doute formée. Oh î j'aime à me rappeler ces jours de mon enfance, et pourtant je n'avais point de mère.

Lorsque je rentrai dans la maison paternelle, mon père était remarié, et avait de ce second mariage une fille et un garçon. Ma belle-mère me fit quelques avances, auxquelles ma timidité naturelle m'empêcha de répondre ; et puis j'éprouvais une sorte de répugnance à donner le doux nom de mère à une femme que je ne connaissais point. L'habitude de l'isolement, mon caractère peu expansif, les manières d'un monde ignoré jusqu'alors, et surtout les caresses prodiguées à mon frère et à ma sœur, toutes ces causes réunies firent sur moi l'effet contraire à celui qu'elle désirait, et m'aliénèrent le cœur de celle qui ne pouvait remplacer à mes yeux la mère qui me manquait. Oh! celle-là eût éprouvé et compris, j'en suis convaincu, tout l'amour que j'étais capable de donner. Je fus donc déclaré insociable et envoyé en pension. J'y restai pendant cinq ans et j'y fis peu de progrès. Jusqu'alors mon père ne m'avait témoigné aucune affection. Il consentit facilement à me confier à un frère de ma mère, qui habitait Paris.

Cet oncle, ex-officier de cavalerie, avait une physionomie sévère qui m'effraya tout d'abord; mais bientôt, sous une apparence grondeuse et bourrue, je découvris une âme aimante et sympathique. 11 était veuf et avait une fille un peu plus jeune que moi. Chaque soir, en rentrant du lycée Louis-le-Grand, j'entendais raconter les grandes

guerres , ma cousine témoignait son admiration d'une manière expressive, le souvenir des années de mon enfance s'éteignait en moi, et j'aspirais après le temps où je pourrais aussi gagner le ruban qui décorait la poitrine de mon bon oncle. Pour lui, il remerciait le coup de sabre qui Tavait forcé de prendre sa retraite, et Tempêchait ainsi de servir avec les ci-devanis : c'est ainsi qu'il nommait les nouveaux officiers que les Bourbons avaient ramenés avec eux. A l'époque où j'atteignis ma seizième année la Restauration était accomplie.

Lorsqu'il me fallut choisir une profession, je manifestai l'intention d'entrer dans l'armée; mon oncle s'y opposa fortement; je demandai alors d'entrer dans la carrière du droit, mais il prétendit que les avocats sont des bavards, des marchands de phrases; enfin je me décidai, à son entière satisfaction, à suivre les cours de l'Ecole de médecine.

Ma cousine Marguerite devint une belle jeune fille aux yeux bruns veloutés. Sa taille élégante et souple, l'expression décidée qu'elle tenait de l'éducation virile reçue près de son père, sa voix pleine d'harmonies délicieuses, toutes les beautés de la femme réunies en elle la rendaient si gracieuse, que je me mis à l'aimer ardemment. Je dus sans doute à cet amour les succès que j'obtins aux examens, et bientôt je fus reçu docteur.

A ces mots, M. Muyssaert laissa échapper un signe de joie. Talmy le regarda fixement, mais sans le questionner, puis il reprit :

— Je fis part de mes sentiments à mon oncle. Il reçut mon aveu d'une manière favorable. — Marche en avant, mon garçon, me dit-il ; assure-toi une position; nous verrons plus tard. Ces paroles me comblèrent d'espérance.

Je vécus dans mon amour, je m'y plongeai. Ne voulant point tromper la confiance de mon protecteur, je me gardais soigneusement de tout acte, de toute parole qui eussent pu faire soupçonner à Marguerite que je l'adorais. Ah ! oui, c'est bien le mot, je l'adorais. Et avec vos principes religieux. Monsieur, vous pensez certainement que Tadoration de la créature devait être sévèrement punie. M. Muyssaert ne répliqua rien à cette boutade.

— Son nom remplissait mes rêves, je le trouvais écrit partout, dans mes livres, dans mon cœur surtout. Au printemps j'ornais ma chambre de marguerites des prairies; à l'automne venaient ces douces fleurs, reines par la couronne qu'elles balancent sous nos yeux charmés. Ah! c'est que, pour moi, ce nom plein d'harmonie exprimait tout l'amour, toute la poésie que la nature garde à l'humanité; il chassait les froides et tristes réalités de la vie, et me faisait oublier l'amertume de mes jours ile malheur.

Jules Talmy s'arrêta un instant, comme s'il eût voulu jeter encore un regard dans son passé.

— Vous reprendrez demain votre récit, mon ami ; ce qui va suivre, je le devine, va raviver toutes vos douleurs. Prenez du repos, croyez-moi.

— Non, Monsieur, je préfère terminer ce soir Marguerite me plaisanta un jour sur ma prédilection pour une seule espèce de fleurs : l'innocente enfant était loin de supposer que son image occupât ainsi toutes mes pensées. Je devins alors presque fou, je laissai échapper mon secret. — Marguerite, lui dis-je, ces fleurs me répètent un nom que les anges seuls savent prononcer avec son harmonie enchanteresse. Leur fraîcheur, l'éclat de leurs nuances, ne peuvent égaler votre idéale beauté;

et pourtant je les aime, car je vous vois, dans rties rêves, entourée de ces fleurs aux disques d'améthystes, de rubis et de saphirs., je vous vois, dis-je, mais les effaçant toutes par vos perfections; je les vois aussi, elles, former comme un concert de leur doux frémissement, et murmurer dans un chœur harmonieux : Salut à notre reine, la fleur des fleurs, la perle des perles, la Marguerite des marguerites — Je suis étonné. Monsieur, que vous ne souriiez

pas au récit de ce trait de folie ?

— Je vous plains seulement, mon ami.

— Elle aussi me plaignit. Ecoutez encore, Monsieur, j'aurai bientôt terminé cette partie de mon histoire, sur laquelle j'aime à revenir, quoiqu'elle soit le commencement de mes plus grandes souffrances. Je poursuis : Marguerite prit un air moqueur que je ne lui connaissais pas. — Dans quel poëme de lord Byron avez-vous lu ces jolies cl)pses que vous récitez si bien ? Je ne pus d'abord répondre, tant ces paroles troublèrent mon cœur. Mais elle s'aperçut de mon saisissement; car, me prenant la main, qui tressaillit à ce contact, elle reprit gravement : — Je serai sérieuse, Jules; aussi bien, je m'aperçois qu'il ne faudrait pas abuser de vos sentiments; pardonnez-moi cet accès de gaieté intempestive. Voici ma réponse : Heureuse près de mon père, je ne saurais me séparer de lui. D'autres trouveraient un moyen de tout conciUer, mais ce moyen je ne puis l'admettre. Je ressens pour vous une véritable affection , mais je crains que cette amitié ne puisse jamais répondre à un amour tel que vous venez de l'exprimer. Ne voyez pas dans mes paroles un refus positif, mais gardez-vous toutefois d'entretenir des espérances que je ne puis ni ne veux encourager. J'ignore ce que l'avenir nous prépare, mais je puis vous dire

dès maintenant : Jules, comptez toujours sur Famitié de votre sœur. Elle laissa retomber ma main après lavoir serrée avec plus de force en prononçant ces derniers mots.

Je restai atterré et elle me laissa à mes réflexions. Enfin je me retirai dans ma chambre, où je pleurai toute la nuit mes illusions perdues. La vie m'apparut sombre. Je songeai au suicide. Le souvenir des bontés de mon oncle, la crainte d'apporter le trouble dans ses derniers jours, et, je l'avoue, une vague lueur d'espoir me retinrent. Mais je changeai dès lors. Le jeune homme studieux devint le commensal des célébrités dansantes du quartier latin, et je me liai avec des étudiants, qui me lancèrent dans la politique. Je m'affiliai aux ventes de carbonari, par désœuvrement plutôt qu'avec conviction.

Sur ces entrefaites, Fidèle, mon frère, \int à Paris. Il fut reçu chez moii.oncle, et ma jalousie, instinctive à son égard, découvrit qu'il n'était pas insensible aux charmes de Marguerite. 11 ignorait, je dois l'avouer, quels étaient mes sentiments; mais notre rivalité d'enfance se réveilla à propos de nos opinions sur le gouvernement d'alors. Mon père, royaliste quand même, avait élevé Fidèle dans les principes les plus dévoués envers la famille régnante. Nous eûmes ainsi quelques discussions assez vives. Mon oncle se mettait tout naturellement de mon côté; mais

Marguerite Bref, celui qui déjà avait pris ma part des

caresses paternelles, celui qui devait toujours se trouver sur mon chemin, celui-là devait enfin causer ma perte. Il fit un soir d'imprudentes allusions à mes opinions politiques dans un café de la place de l'Odéon, à Tépoque où l'on venait de découvrir une conspiration. La nuit suivante, des agents vinrent pour m'arrêter. Toujours sur le qui-

vive, pendant que mon oncle parlementait pour me donner du temps, je montai précipitamment chez un de mes amis, artiste graveur, qui logeait dans une mansarde au cinquième étage. Mais je n'étais pas en sûreté chez lui; évidemment, après avoir visité ma chambre, on ferait des recherches dans la maison. Mon ami m'aida à passer par une fenêtre en forme de tabatière, et je gagnai les toits, où j'attendis. Une heure se passa ainsi. On frappa à la porte. L'artiste ouvrit à la première sommation ; mais il prit une apparence si endormie, il se récria tellement contre le soupçon de cacher un ennemi du gouvernement, que le commissaire, d'ailleurs édifié à la vue d'un testament de Louis XYl, accroché à la muraille, souvenir d'une vieille tante qui avait servi de mère à ce jeune homme, puis aussi par une médaille frappée à l'occasion de la naissance du duc de Bordeaux, déposée sur sa table de travail , que le commissaire, dis-je, se décida à quitter la chambre avec ses acolytes.

Je restai chez le graveur jusqu'au lendemain. Mon oncle vint s'entendre avec nous sur les moyens de fuite; nous convînmes qu'à la chute du jour, couvert de vêtements de femme, et accompagné de mon ami, je sortirais pour chercher un refuge chez mon frère, dont le royalisme connu paraissait une sauvegarde assurée. Je devais donc quitter en fugitif cette maison que j'habitais depuis dix ans. Je fis mes adieux à Marguerite; elle était fort émue, et j'en augurai que mon rêve de bonheur se réaliserait peut-être un jour. Quelques paroles échangées confirmèrent cet espoir, et pourtant elle ne promit rieii. Il ne fut fait aucune allusion au passé.

11 me répugnait de me cacher, surtout chez mon frère, et, décidé à tout braver, je repris des habits d'homme.

je quittai Paris, et mon ami m^accompagna jusqu'à Anvers; je pris passage aussitôt sur un bâtiment américain. Arrivé aux Etats-Unis, j'appris que les papiers compromettants découverts chez moi m'avaient fait condamner à dix ans de détention. Je résolus de me fixer dans ce pays hospitalier et d'y exercer la médecine. Mon oncle m'écrivit : il me nommait toujours son fils, et je crus que ce nom ine serait réellement accordé. Cette espérance enflamma mon courage : je travaillai avec ardeur à me faire une clientèle, et j'acquis promptement une certaine considération.

En 1828, il y a deux ans, j'appris la mort de celui qui fut mon véritable père. Oh! quel coup douloureux pour mon cœur. Il avait été sur terre le seul être qui m'eut aimé. Je craignis alors que Marguerite, devenue libre , et n'ayant jamais éprouvé pour moi qu'une affection fraternelle, ne m'oubliât entièrement. Je savais que mon oncle avait plaidé ma cause depuis ma fuite; mais, avec lui, mes espérances n'étaient-elles pas mortes? Je ne pus résister à ces cruelles perplexités, et je me décidai à quitter ce libre et beau pays qui m'avait abrité. J'écrivis à mon frère, afin d'apprendre quel serait le résultat de mon retour, eu égard à la condamnation qui m'avait frappé. Fidèle me répondit qu'il faudrait purger la contumace; le temps avait atténué l'effet produit par le procès; en considération des services de mon père, il y avait tout espoir d'obtenir un acquittement. Il terminait en disant qu'il présenterait ma défense, et que notre père viendrait s'asseoir au banc des avocats. H me répugnait de devoir ma délivrance à ces moyens; n'allait-on pas croire à un revirement dans mes opinions libérales, adoptées d'abord comme moyen de distraction , mais trans-

— reformées par le temps et Texil. J'hésitai longtemps. Enfin mon amour l'emporta.

Je quittai Boston le 15 mai de cette année. En arrivant à Paris je me rendis en prison, et j'en donnai connaissance à mon frère. Je le vis quelquefois, mon père jamais. J'appris que mon procès devait être jugé à la fm de juillet.

Au matin du jour fixé, au moment où je me préparais

à me rendre devant le jury, ma porte s'ouvrit J'étais

libre! libre de par la justice du peuple. La liberté,

reléguée depuis si longtemps de l'autre côté de l'Atlantique, la liberté rayonnait de nouveau sur mon pays. Je pris part à la lutte, et je reçus une balle à l'attaque du Louvre. Ma blessure me retint six semaines sur un lit de douleur.

Pendant ce temps Fidèle avait multiplié ses visites, et pourtant à chaque fois ses réponses évasives au sujet de Marguerite avaient jeté dans mon cœur le pressentiment d'une nouvelle infortune. Aussitôt que je pus sortir je me rendis chez mon frère , me réservant d'aller ensuite à la maison témoin des jours les plus heureux de ma vie : je ne pouvais deviner ce qui avait empêché ma cousine de venir me visiter pendant ma maladie. Fidèle était absent, et je me retirais en laissant ma carte, lorsque la domestique me demanda si j'étais le frère de son maître. Sur ma réponse affirmative, elle me pria d'attendre un instant, pendant lequel elle irait avertir Madame de mon arrivée. Elle me laissa rempli d'étonnement. Pourquoi Fidèle m'a-t-il caché son mariage? me demandais-je. Aussitôt une pensée traversa mon esprit, l'affreuse réalité se fit jour jusqu'à mon cœur, qu'elle transperça de mille douleurs auxquelles mes soulFrances passées ne pouvaient

être comparées. La fleur de ma vie, la Marguerite de mes amours était perdue pour moi. Je ne doutai plus dès lors que j'eusse découvert ce que Fidèle avait eu tant d'intérêt à me cacher pendant ma maladie, qu'il n'avait sans

doute point voulu aggraver, ce bon frère!

La porte d'un appartement s'ouvrit. Une femme entra; dans ses bras.elle portait un jeune enfant. A cette apparition je ne pus retenir un cri, et nous restâmes quelques instants dans une disposition d'es|)rit impossible à décrire. Enfin elle se laissa tomber sur un canapé. Moi, affaibli par la fièvre, il me sembla que ma tête éclatait; mon regard se voila; je crus que j'allais mourir. Marguerite s'aperçut de mon état, et je l'entendis s'écrier : — Francine. allez vite chez moi, apportez un flacon. A ces accents, si chers autrefois, je repris connaissance, et me retenant au meuble le plus voisin, pendant qu'elle s'approchait pour me secourir : — Pardonnez, ma sœur, lui dis-je, Témotion que j'ai ressentie en entrant ici, émotion causée, sans doute, par la perte de mon sang et par la fièvre qui s'en est suivie. La jeune bonne sortit alors sur un signe de sa maîtresse. — Marguerite, repris-je aussitôt, n'attendez pas de reproches de ma part. La seule promesse que vous m'ayez faite, vous l'avez tenue, autrement que vous ne le supposiez il y a bien longtemps : Vous êtes toujours ma sœur! A ce titre vous m'êtes sacrée. Mais pourquoi m'avez-vous caché votre mariage ? Oh ! il eût mieux valu me laisser en Amérique! N'eussé-je pas été moins malheureux enfin si la balle m'eût frappé au cœur? — Ah! Jules, mon frère, murmura Marguerite, je comprends votre surprise, votre douleur, mais je n'avais point d'engagement envers vous, vous avez seulement le droit de me reprocher l'ignorance dans laquelle nous

vous avons laissé. Un an avant, sa mort, mon père me pressa (raccepter la main de Fidèle. Nous pensions à cette époque que la France vous était fermée à jamais. Il pressentait sa fin prochaine, et il craignait de me laisser sans protection. Il fut convenu que vous ne seriez point averti de cette union. Là-bas, pensions-nous, il trouvera sans doute la femme qu'il mérite, et lorsqu'il nous apprendra son mariage, il sera temps de lui faire part du nôtre. — Oh! Marguerite, lui fépondis-je, vous avez choisi celui qui toujours me fut préféré : c'est le résultat d'une logique fatale. Je ne vous en veux pas.

Les plus sombres pensées surgirent dans mon imagination ébranlée, et malgré mes efforts pour les dissimuler elle s'en aperçut. Son regard ne me quittait point; elle lisait dans mon cœur. Soudain elle alla prendre sur le canapé son petit enfant endormi, et, me le présentant : — Embrassez votre neveu, mon frère, me dit-elle d'un ton pénétré ; je lui ai donné votre nom et le sien : Jules-Fidèle. Qu'il devienne le gage de la réconciliation et de l'oubli des choses passées. Je pris son fils : — Sois plus heureux que moi, enfant, lui dis-je, comme si ce petit être eut pu m'entendre; que ta mère te soit conservée, que ta jeunesse s'écoule sous son regard, et plus tard, lorsque ton cœur parlera, ne le donne pas sans échange. Et je baisai son jeune front sur lequel je découvrais une vague ressemblance. Marguerite me prit la main et me rendit le baiser que je venais de donner à son enfant. Ce baiser traversa tout mon être comme une lame brûlante. La mère ne put s'en apercevoir : elle me croyait revenu à des sentiments plus calmes.

Je résolus de quitter aussitôt cette maicon. Malgré les invitations pressantes de ma sœur, je ne pus me décider

à attendre le retour de Fidèle. Elle le comprit, et elle n'insista plus.

Je rentrai chez moi, et m'occupai de préparatifs de départ; puis, après avoir fait un testament en faveur de Jules-Fidèle Talmy, je me rendis aux messageries générales de la rue Saint-Honoré; je montai dans une diligence prête à partir : vingt-huit heures après j'étais à Lille. A pehie arrivé dans cette ville, je rencontrai un de mes anciens condisciples de Louis-le-Grand, officier dans un régiment de cavalerie. Cette rencontre me troubla: je voulais mourir inconnu. Après avoir passé la soirée dans un cercle près du théâtre, je quittai mon ami en acceptant un rendez-vous pour le lendemain.

Rentré à Thôtel, je recommandai au garçon de m'appeler de grand matin. — Monsieur part-il pour Bailieul? me dit-il. — Où est-ce Bailieul? — Sur la route de Dunkerque. Monsieur. — NS^ a-t-il pas une voiture allant directement àDunkerque? — Oui, Monsieur. — Eh bien, je prendrai celle-là. — Dans ce cas je n'ai pas besoin d'éveiller Monsieur, car la première ne partira que demain soir à neuf heures. — Décidément, repris-je, je prendrai celle de Bailieul, appelez-moi à temps. — Oui, Monsieur. Le garçon s'en alla, pensant peut-être qu'il avait affaire à un voleur ou à un fou.

Je songeai alors à ce que j'allais faire. lime sembla que le meilleur moyen de cacher ma mort était de me jeter dans la mer. Mais elle pouvait déposer mon cadavre sur ses bords. J'en pris mon parti, et, brûlant mes papiers, gardant seulement mon passeport américain, que je comptais détruire au dernier moment, je démarquai le peu de linge que j'avais emporté, puis je me couchai.

Le départ eut lieu à cinq heures. J'arrivai à Bailieul

dans la matinée. La voiture de Dunkerqiie ne devant passer qu'au milieu de la nuit suivante^ il me fallait attendre encore pour mettre mon projet à exécution. Ne sachant à quoi employer le reste de cette journée, je m'informai des curiosités de l'endroit et des environs. On rne cita l'église, puis un couvent de trappistes, établi à deux lieues de la ville. La vie de ces hommes, pensaj-je, doit être un suicide prolongé. Je m'y rendis.

Je fus rpçu au couvent par un père en robe blanche, à la tête rasée en couronne. 11 m'indiqua par un signe que j'eusse à le suivre. Nous entrâmes à la chapelle où les moines vont mourir sur la cendre; là mon conducteur se signa en s'agepouillant pour prier; il parut surpris que je n'en fisse pas autant. Nous quittâmes la qhapelle, et il me dit ajors qu'en l'ajjsenee du père priewr^ \m\ seul pouvait répondre apx visiteurs. Je manifestai l'intention d'pntrer dans l'ordre. Cette demande lui parut suigulière de la part d'un homme qui ne priait point Dieu dans son temple. Il me conduisit dans les diverses parties de l'établissement. C'était d'abord ur) corridor large et spacieux, où des pères en robe blanche, et des frères servants en robe brune, agenouillés devant un Chemin de croix, se frappaient la poitrine et semblaient plongés dans une contemplation mystique. Nous entrâmes epsuite dans une grande salle, au miUeu de |aque)lp unp sorte de rptondc, garnie de portes très rapprochées, laissait voir toutes les cellples ouvertes. Il y avait dans chacune un lit de camp en bois, une couverture de laine, et un bénitier dans lequel trempait une branche de buis. C'était là tout Tamenblemcnt. Laissant ces niches juxtaposées, nous descendîmes auî^ écuries, toujours dégarnies de chevaux , puisque les frères traînent |a charrue 3 jl s'y trouvait spu-

lement quelques vaches^ J'étais curieux d'entendre le fameux : « Frère, il faut mourir. » Le père me conduisit au cimetière; mais les trappistes que nous rencontrions se bornaient à me saluer en baissant la tête. Etonné de leur silence, j'en demandai la raison au sous-prieur : — Le silence est de règle générale dans notre ordre, me dit-il; on nous attribue des paroles que nous nous dirions à chaque instant du jour, puis on parle de fosses creusées à raison d'une pelletée quotidienne. 11 n'y a rien de vrai dans tout cela. Nous vivons simplement, pauvrement. Faire plus serait mal aux yeux de Dieu. — Décidément, pensai-je, cette vie végétative ne peut me convenir. Je quittai le moine, et m'en retournai à Bailleul.

La nuit arriva. Je résolus d'attendre la voiture. Lorsqu'elle passa elle était au complet, et je dus me résigner a rester encore. Mais dès le point du jour, je sortis de Bailleul à pied et je pris la route de Dunkerque. Jetais fatigué de tous ces contre-temps, et la pensée de livrer mon corps à l'Océan s'était emparée tellement de mon esprit, qu'il me semblait que là seulement je pourrais terminer ma vie dévastée par le malheur.

J'arrivai à Dunkerque vers la fin du jour, et je me rendis dans les dunes. J'attendis qu'elles fussent devenues désertes. Enfin la nuit tomba. La mer murmurait cette plainte infinie qui semble porter de la terre au ciel la douleur mystérieuse de l'humanité. J'étais las de lutter, de souffrir; je contemplai longtemps les eaux livides éclairées de sinistres reflets; la vague m'appelait de sa voix

gémissante. Je cédai à l'attraction fatale Mais vous

vous êtes aussi trouvé sur mon passage, et je n'ai pu mourir.

M. Muyssaert avait écouté ce long récit avec intérêt.

Il jugeait avec raison que le sentiment du moi était excessivement développé dans cette nature molle et orgueilleuse : il fallait y faire naître un autre mobile; mais il vit bien que cette œuvre exigerait une délicatesse de tact et une sollicitude de tous les instants. Jules se trouvant sous l'impression de ses souvenirs récents^ M. Muyssaert se contenta de lui dire :

— Vous avez cité Caton, mon ami, connaissez-vous ces paroles qu'on lui attribue : « La vie de l'homme est comparable au fer : faites-en un emploi constant, il brille; si vous n^en usez point, il se rouille? »

— Je vous comprends. Monsieur, répondit Talmy de cet air attristé et sardonique qu'il avait conservé pendant le récit. Vous me trouverez, demain matin, prêt à vous suivre partout.

lisse séparèrent. M. Muyssaert rentra dans sa chambre, où, après avoir demandé le secours de Dieu pour son malheureux ami et pour lui-même, il reposa paisiblement durant quelques heures.

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