‹ La cité du devoirChapitre 20 sur 23 · LE COURS FRANKLIN · texte numérisé non relu

LE COURS FRANKLIN

Christiern suivit son hôte dans un salon où était rassemblé tout ce que comporte le confort des riches habitations aux Etats-Unis. Miss Lucy et son cousin Edwin s'y rendirent de leur côté. Le repas fut cordial , animé et doucement assaisonné de ces politesses du cœur et de ces gracieuses attentions de la jeune femme ^ si touchantes dans leur simplicité.

— Monsieur Prawdziowski^ dit Sir Mill tout à coup^ que ferez-vous quand vous aurez découvert Sir Corstown? Retournerez-vous immédiatement en Europe?

— Cela dépend du temps qui s'écoulera encore avant cet heureux résultat. Je dois, vous le savez, faire une tournée dans les Carolines, puis dans le Massachusetts, pour affaires commerciales; je voudrais aussi recueillir des notions claires et précises sur ce que votre pa}s a fait pour Textinction du paupérisme; il n'est donc pas probable que mon départ ait lieu bientôt.

— Eh bien ! puisque vous ne pourriez nous quitter maintenant, et que pour vous rendre des Carolines à Boston, il vous faudra passer par New-York; enfin puisque vous ne voudriez pas vous embarquer sans avoir reçu nos adieux, je ne veux pas vous faire attendre plus longtemps les renseignements que je dois vous donner sur

— Vous connaissez Sir Corstown , Monsieur ! s'écria Christiern avec chaleur. Oh ! nommez-moi le heu qu'il habite.

Une expression de joie s'était répandue sur les traits de Lucy et de son père. Seul Edwin parut soucieux. Sir Ml continua aussitôt :

— Ayez un peu de patience , mon ami. Sii' Corstown n'ignorait pas qu'il avait un parent en France : sa mère était cousine à un degré éloigné de M. Rudaleau; mais en raison de certaines circonstances que vous connaissez sans doute, jamais il n'y a eu de relations entre les deux cousins. Lorsque les journaux insérèrent votre annonce. Sir Corstown se reconnut dans le Torstown indiqué; le changement d'une seule lettre lui permit de garder un incognito facile. 11 fit prendre à Lille, par un agent sûr, des renseignements sur cet héritage, qui venait inopinément accroître des richesses déjà considérables. Il apprit ainsi qu'un premier testament vous avait institué légataire universel , que ce fut seulement à la suite d'une conversation entre M. Rudaleau et M. Muyssaert, que celui-ci supposa qu'il existait encore aux Etats-Unis un parent du vieillard, et qu'après ses instances, auxquelles vous joignîtes les vôtres, un nouveau testament fut dressé en faveur de Sir Corstown, à une condition dont il fut impossible de faire départir le testateur : vous deviez jouir des revenus en attendant que Sir Corstown se fît connaître, mais vous vous engageâtes à faire tous les efforts possibles pour découvrir l'héritier; toutefois, si les recherches n'aboutissaient pas, le dernier testament devait être annulé et le premier recevoir son plein et entier effet dix ans après la mort du testateur. N'est-ce pas ainsi que cela s'est passe, Monsieur Prawdziowski ?

— Parfaitement^ Sir.

— Eh ! bien, ce que vous avez fait, vous et votre père, est tout simplement admirable. D'autres se seraient contentés d'attendre, en touchant les revenus; puis enfm d'entrer en possession de cette fortune après l'expiration du terme fixé. Votre conduite est belle, permettez-moi de vous le dire et de vous remercier pour Sir Corstown.

Christiern était embarrassé en entendant ces éloges. Son âme candide et pure n'avait vu dans ses démarches, suggérées par M. Muyssaert, que l'accomplissement d'un devoir fort simple et tout naturel, il répondit donc :

— Sir, il n'y a rien dans tout ceci qui mérite de tels remerciments ; mon père et moi nous avons agi comme nous le devions. Faites-moi la grâce, je vous prie, de m'apprendre où je pourrai voir Sir Corstown.

— Attendez, mon jeune ami; je dois vous dire que Sir Corstown est riche , très riche, et qu'il n'a aucunement besoin de ce que vous lui apportez. Il a résolu de ne pas accepter le bénéfice du second testament.

— J'en serais réellement fâché, Sir, car ses droits sont clairs et positifs. Oh! dites-moi, habite-t-il New-York?

— Oui, mais il possède d'autres propriétés, et il se trouve dans l'une d'elles actuellement.

— Est-elle bien éloignée de ^Yest-Point?

— Non, à un mille environ.

— Mais c'est donc dans votre voisinage ? près d'ici?...

— Assez près, mon jeune ami, pour que Sir Mill Corstown puisse vous tendre la main par-dessus cette table.

Et le planteur serra la main de Christiern affectueusement.

— Maintenant, continua-t-il en profitant de l'émotion qui empêchait le jeune homme d'articuler une parole, je

dispose de vous pendant tout le temps de votre séjour en Amérique; vous êtes mon hôte : où vous voudrez aller, nous vous accompagnerons^ en Géorgie, dans les Carorolines, à Boston, partout enfin où vos affaires vous appelleront, et le plus possible ici et à New-York, chez nous enfin. Je ne vous ofi'rirai plus, au moins maintenant, ce que vous avez refusé avant de me connaître. Je sais à qui j^ai affaire. Peut-être me sera-t-il permis de m'acquitter autrement : nous en reparlerons.

— Ainsi vous voilà prisonnier. Monsieur Christiern, dit Lucy en souriant.

— Miss, je me rends; il m'est impossible de résister. Sir, vous m'avez surpris, mais je ne vous en veux pas.

Et une nouvelle pression de mains vint ratifier Tamitié qui naissait entre ces bons cœurs.

— Edwin, tu parais bien morose ce soir; si je ne connaissais pas ton amour pour l'étude, je croirais que tu as quelque part un doux attachement de cœur.

Le futur officier rougit légèrement :

— Moi, mon oncle, je ne sais... je...

— Décidément, ton cousin a quelque chose, Lucy, vois donc, il est troublé, il répond par monosyllabes, sans achever ses phrases.

— Mon père, dit la jeune fille cherchant à détourner la conversation, ne vous préoccupez pas de mon cousin; nous devons penser à notre hôte; ne pourrions-nous pas le retenir ici quelque temps, avant de retourner à New- York. Maintenant qu'il a trouvé Sir Corstown, fit-elle en souriant, il peut bien, je l'espère, consacrer quelques jours à une excursion dans cette contrée, nous remonterons ainsi les rives si pittoresques de THudson. Qu'en pensez-vous, mon père ? *■

— Si Monsieur Christiern y consent.

— Vous avez le droit d'ordonner, et vous laissez à votre prisonnier la liberté de se faire conduire où il voudra; ne craignez-vous pas son évasion?

— Oh! nous le retenons par les puissantes chaînes de Tamitié, dit Lucy de l'air le plus gracieux.

— Je vous accompagnerai, Miss. Seulement, veuillez m'accorder une partie de la journée de demain. Je dois écrire plusieurs lettres, et j'ai hâte d'annoncer l'heureuse nouvelle à mon père.

— Ahî oui, votre découverte d'aujourd'hui, dit plaisamment Sir Corstown. Avouez que vous auriez pu courir longtemps si je ne vous y eusse aidé.

— Je l'avoue.

Il était tard lorsqu'on se sépara. Le lendemain Christiern écrivit à ses amis de la Cité et à son père, à qui il rendit compte de ses démarches et de leur issue heureuse. Il espérait qu'après un an de séjour en ce pays, il pourrait retourner en France avec des connaissances plus étendues sur les questions qui le préoccupaient. Cette absence eût pu être abrégée j mais l'approche de l'hiver, en empêchant les voyages dans certaines parties des Etats qu'il devait parcourir, l'obligeait à remettre à l'année suivante cette partie de sa mission. En attendant, il se proposait d'assister aux cours établis en faveur des ouvriers.

Après de courtes excursions sur l'Hudson, Christiern rentra à New-York avec Sir Corstown et Miss Lucy. Pendant ce temps, Edwinet lui s'étaient liés d'une bonne et franche amitié.

L'hiver était arrivé. Un soir, Christiern se rendit à une réunion dans laquelle on devait prononcer un discours

servant d'introduction aux leçons données en vue de Tamélioration matérielle, intellectuelle et religieuse des ouvriers. Il y prit des notes, et le lendemain, dans une longue lettre, il put reproduire à peu près ce discours et rendre compte de l'impression qu'il avait éprouvée pendant cette intéressante soirée.

A M. MUYSSAERT.

Mon cher père, j'ai assisté hier soir à l'ouverture des cours Franklin. Je vous ai indiqué déjà le but de cette institution; j'entrerai donc immédiatement en matière.

La salle était comble; elle pourrait contenir deux mille personnes, mais je crois qu'il y en avait un nombre plus considérable. Les ouvriers étaient en majorité, et ce fut avec une grande satisfaction que je vis ces bonnes figures avides d'instruction et rayonnant d'inteUigence. Jusqu'à présent on a parlé aux travailleurs comme à des enfants. Instruits à l'école de la misère et de l'expérience, les ouvriers pourraient quelquefois faire la leçon à leurs soidisant instructeurs. Je partage, vous le savez, la conviction que vous avez acquise par la pratique : il y a des hommes qui désirent sincèrement la lumière et la connaissance de la vérité , pour en faire les guides réels de leur vie , et certes il s'en trouve un bon nombre parmi ceux qui travaillent et vivent du labeur de leurs bras ou de leur pensée. A ces hommes, il faut donc parler comme à des hommes, et c'est ce qu'a fait hier le docteur Bolton, en s'adressant à des maçons, à des charpentiers, à des typographes, enfin à des représentants de toutes les corporations ouvrières de New- York.

— Mes chers amis, dit-il en montant sur la plateforme, je suis heureux de vous voir réunis en si grand nombre. L'accueil que vous faites à nos lectures et à nos cours nous engage à persévérer. Déjà nous avons reconnu parmi vous les progrès de la tempérance. Le premier progrès de Thomme dans la voie morale c'est d'abandonner les funestes habitudes qui l'abaissent jusqu'à la brute. Le peuple doit se garder surtout de l'ivrognerie : cette passion façonne et alourdit le joug sous lequel on le tient trop souvent, et qui fait qu'on s'en sert comme d'un instrument, d'un outil inintelligent que l'on rejette lorsque l'on ne peut plus s'en servir.

J'ai appris aussi que l'esprit d'irréligion tend de plus en plus à disparaître parmi vous. Méfiez-vous de tous ces faiseurs de systèmes plus ou moins brillants, vapeurs lumineuses que le véritable soleil dissout bientôt sous ses rayons. Ces apôtres du panthéisme, de l'athéisme et de je ne sais quelles autres choses, construisent sur le néant, et leurs œuvres ne peuvent subsister. Ils se disent vos amis, et vous montrent des perspectives de bonheur qu'ils ne savent eux-mêmes définir, parce qu'ils procèdent par abstractions. Vos amis! eux! et ils se

dressent contre le christianisme, cette bonne nouvelle annoncée par Celui qui voulut naître dans une froide étable et mourir sur un gibet infâme; cette religion dont les premiers propagateurs furent des ouvriers et des collecteurs d'impôts; cette religion, divinement révélée, qui ne fait acception de personne, devant laquelle la richesse et la naissance sont sans valeur, qui nous demande d'aimer nos frères, de secourir et d'aider le faible, et qui enfin, si elle était observée, amènerait sur la terre le règne de la justice et du bonheur. Arborons donc l'éten-

dard de la croix , et par ce signe vénéré nous vaincrons l'ignorance, l'incrédulité, et toutes les passions qui déshonorent l'humanité.

Mais pour arriver là, mes amis, il faut vous élever moralement. Au moyen âge le travail était considéré comme dégradant. Sachez bien que rien de ce que Dieu a ordonné ne peut dégrader l'homme. Croire que le Créateur nous a imposé une tâche indigne, ne me semble pas pouvoir entrer dans un esprit religieux. Loin de mériter le mépris et le dédain, le travail manuel, lorsqu'il est joint à la culture intellectuelle, donne un jugement plus vrai, il favorise une observation plus pénétrante, une imagination plus créatrice, et un goût plus pur qu'aucune autre profession.

Aujourd'hui que la littérature se plie à tous les besoins, il faudrait créer une littérature populaire qui mît l'instruction à la portée de tous ; il faudrait qu'on s'attachât d'abord à l'histoire de son pays, et qu'on abordât les autres successivement. On parcourrait simultanément l'histoire des sciences et celle des arts utiles : on conserverait la mémoire des inventeurs, celle des auteurs de grandes découvertes, et l'on connaîtrait amsi l'histoire des métiers et des hommes qui s'y sont distingués. Je crois qu'un cours sur toutes ces choses serait une œuvre excellente, en même temps que sa reproduction par l'imprimerie permettrait d'en garder un souvenir permanent, pouvant même se répandre hors de notre cercle restreint. Ah! croyez-moi, si l'antiquité a fait des dieux de ceux qui les premiers cultivèrent les plantes utiles ou forgèrent les métaux, à plus forte raison devons-nous gloriher des noms comme ceux de Gutenberg, de Palissy, de Papin, de FrankUn, de Jacquart, de Fulton^ et de tant d'autres

qui ont activement coopéré à la diffusion des lumières scientifiques et industrielles.

Nous sommes heureux de voir aujourd'hui l'enfance jouir des bienfaits d'une instruction plus répandue qu'elle ne l'était même au commencement de ce siècle. Il ne faut pas toutefois abandonner l'étude à aucun âge; ceux qui ont dépassé le temps de la jeunesse, ceux même qui sont arrivés au déclin de la vie ne doivent pas croire qu'ils n'ont plus rien à apprendre : jamais on n'est trop vieux pour cela. L'étude est douce^ mes amis^ elle console de bien des triste:^ses, et elle remplit bien des vides du cœur; mais c'est à la condition de n'être ni égoïste,, ni stérile.

Je ne veux point dire que l'esprit doive être toujours tendu vers les spéculations de l'histoire et de la science; non, il vous faut un délassement^ des lectures attrayantes pour égayer le foyer; mais ne portez dans le sanctuaire de la famille que des livres qu'une mère puisse lire à son enfant; point de romans corrupteurs, mais des fictions vivantes, si l'on peut ainsi s'exprimer, de simples histoires puisées dans vos mœurs, dans vos habitudes, dans vos professions, dans vos joies, dans vos misères, dans votre vie enfin, et presque dans votre langue. Oh! vous les aimeriez ces livres, qui vous parleraient aussi de Dieu et de vos devoirs. Leur lecture vous attacherait à votre intérieur, surtout s'ils plaisaient aux femmes et aux enfants. Le cœur du logis, c'est la femme; elle est aussi le principe de vie de la famille : on végète là où elle n'est plus.

Eh bien ! qu'il y ait de ces livres simples, aux histoires vraies, dramatiques même, pour la récréation de celles qui sont les institutrices de l'àme de vos enfants, et sans oublier le saint Livre de Dieu, qu'il vous faut étudier tous

les jours. Le bonheur et la paix embelliront alors vos demeures^ et votre sort sera envié par ceux que Ton croit être les heureux de la terre. Retenez encore ceci : ce qu'il faut par-dessus tout^ et ce qui vous soutiendra dans toutes vos épreuves, c'est le développement des principes du christianisme, et ces principes doivent donner la vie à vos livres.

Mais, direz-vous, il y a peu de ces livres; nous n^en connaissons guère. — Il en existe plus que vous ne le supposez; s'ils manquaient, eh! vous devriez les écrire vous-mêmes. — Vous ne sauriez, pensez-vous; essayez d'abord et vous arriverez. Je ne dis pas tous, mais au moins quelques-uns. Je ne dis pas non plus qu'il vous faille écrire en négligeant le travail manuel : aucun instant ne doit être distrait de ce travail ; la plume n'est pas à sa place sur l'établi. Les lecteurs ne vous manqueront pas. Vous êtes le grand public. Lorsqu'un ouvrier, en lisant les compositions d'un de ses frères, reconnaîtra son langage, ses propres pensées, ses aspirations, il entrera tout à fait en communion avec celui dont le cœur fait battre le sien; il se retrouvera, dans ces écrits, bien mieux que dans les ineptes élucubrations de la plupart des romanciers de nos jours, inventeurs de mondes imaginaires, de personnages impossibles et d'histoires invraisemblables. A des besoins nouveaux, il faut nécessairement de nouveaux produits. Lisez donc, étudiez, et, si vous le pouvez, écrivez. Avec l'aide de Dieu, nos cours vous mèneront à tout.

Ici, cher père, l'orateur s'arrêta. Pendant quelques instants la salle retentit d'acclamations enthousiastes. Puis la foule se retira lentement. Je rentrai chez moi tout ému , songeant à ce grand courant civilisateur qui unit

les penseurs chrétiens des deux hémisphères. Puisse le Seigneur vivifier et bénir ces efforts; un grand réveil se prépare : soyons prêts.

Je termine en vous disant qu'il n'est sortes de prévenances dont je ne sois Tobjet de la part de Sir Corstowu, et pourtant il me tarde d'aller embrasser ma mère et de serrer la main à mes bons amis. Adieu^ mon père.

A NOELIE BRETON

Chère petite sœur, il y a déjà huit mois que j'ai quitté la maison où se sont doucement écoulées onze années de ma vie. Et je ne pourrai revoir la Cité qu'au printemps de l'année prochaine. Quinze mois encore! c'est bien long; mais c'est nécessaire, et je m'y soumets. J'éprouve le besoin de te redire que mon cœur se reporte avec regret aux temps qui ne sont plus, et que bien souvent, par la pensée, je revois notre intérieur si simple et si attrayant. 11 me souvient aussi de nos chants, de nos lectures, de nos prières, et de ces poésies que notre mère aimait tant. Elle nous disait alors : u C'est une bonne chose que les vers, personne ne saurait parler ainsi, car ça ne dit pas les histoires comme les autres livres, mais ca va mieux au cœur : il semble que ce soit vraiment la langue qui eonvienne pour pleurer les douleurs et chanter les joies. » Oh! il me seipble l'entendre encore:

bonne mère! Mais peut-être t'ai-je attristée, tes

larmes coulent sans doute en hsant ceci. Pardonne-moi, Noélie : je n'ai pu résister à la pensée de t'associer à mes souvenirs.

Je fais collection de jolies petites choses très curieuses

que je rapporterai, je l'espère^ à mes bons amis : ta part ne sera pas la moindre.

Fais bien mes compliments à la bonne Madame Cocheteux et à sa belle- m ère. Dis-leur que je les remercie de Taide qu'elles te donnent dans Taccomplissement de la tache que tu as entreprise sous la garde de Dieu. Embrasse pour moi^ Clément^ Henriette et Estelle. Mes respects à ton père.

Je voudrais te voir dans ton rôle de petite maman

Miss Lucy Corslown me parle souvent de toi; elle désire te voir; en attendant elle me prie de te dire qu'elle veut être ta sœur. Mes amis d'Amérique me font espérer qu'ils iront,, l'an prochain, visiter mes bons amis de France. J'ai reçu avec plaisir les feuilles de notre romarin. Ecrismoi souvent. Adieu. Ton frère.

Lorsque revinrent les beaux jours. Sir Corstown se rendit avec sa fille dans ses plantations du Sud, et Christiern fut du voyage. A la vue des immenses quantités de coton que produisent la Géorgie et les deux Carolines, notre jeune voyageur fut d'abord émerveillé, mais que d'ombres il découvrit dans ce riche tableau!

Qui songe en France que les étoffes de coton , dont nous vêtissons nos enfants et nos femmes, gardent l'empreinte des fers et du fouet de l'esclavage?

Oh! que l'Algérie nous fournisse donc bientôt la matière première de nos tissus : elle aura payé au centuple tous les sacrifices que la mère patrie a faits pour elle depuis 1830. Nous nous rappelons à ce propos les paroles prononcées par M. le professeur Stowe, mari de l'auteur de V Oncle Tom, dans une réunion en Angleterre.

« Si Topinion publique a changé aux Etats-Unis, disait-il, quant aux préjugés de couleur et à l'esclavage, il faut l'attribuer aux développements pris par le commerce du coton et non à une autre cause. Ce sont les profits de ce commerce qui ont rivé les chaînes des esclaves. La Grande-Bretagne a-t-elle le droit de réclamer? Elle consomme les quatre cinquièmes du coton des Etats-Unis, et entretient par conséquent les quatre cinquièmes des esclaves. Elle prend donc part au crime indirectement, puisque sans elle il ne pourrait pas être commis. »

Nous trouvons la confirmation de ces paroles dans un Uvre écrit et publié à propos de l'Exposition universelle de i 855 :

«En 1736, le cotonnier n'existait que comme une plante d'agrément dans l'Amérique du Nord; le peu qui s'en consommait alors en Europe était fourni par l'Amérique du Sud, et surtout par l'Inde. Aujourd'hui lesEtats- Unis produisent annuellement environ 500 millions de kilogrammes, ou à peu près les quatre cinquièmes de la production totale; l'Angleterre à elle seule est arrivée à mettre en œuvre 300 millions de kilogrammes, qui sont filés par 18 millions de broches. Quoique la population de la France soit plus nombreuse que celle de l'Angleterre, le maximum de consommation n'y est que de 72 millions de kilogrammes de coton, fil pur, 4,500,000 broches. »

Ces citations ne sont pas superflues. Nous voudrions que nos lecteurs fissent les réflexions qui se présentent en foule à notre esprit. Ainsi, nous crions contre l'esclavage, et sans le vouloir, sans le savoir même, nous y coopérons tous plus ou moins activement. Oh ! mon Dieu,

éclaire tes enfants! Dis-leur bien qu'il est faux que tu aies maudit la race africaine.

Le courage nous manque pour raconter ce que \irent les voyageurs; d'ailleurs Y Oncle Tom est dans toutes les bibliothèques^ et tous nous avons versé des larmes sur ces pages si vraies sorties du cœur d'une femme. Bénie soit-elle !

La mission de Christiern était achevée; il avait hâte de quitter TAmérique. Ses amis de la Cité le pressaient d'effectuer son retour ; d'autre part. Sir Corstown semblait en retarder le moment par toute espèce d'obstacles. Un second hiver approchait^ Christiern résolut de retourner immédiatement en Europe.

Lorsqu'il fit part à Sir Corstown de sa détermination irrévocable, celui-ci en parut fort troublé; mais il se remit promptement, et il donna des ordres pour rentrer à New-York, car ils étaient alors à Boston.

La veille de ce départ, pendant l'absence de Sir Corstown, qui avait quelques affaires à régler, Christiern et Lucy parlaient de leur prochaine séparation.

— Vous allez nous quitter, Monsieur Christiern. Mais lorsque vous serez dans votre Cité, si loin de nous, si près de ceux que vous aimez, ne penserez-vous pas quelquefois à ceux qui ne cesseront de penser à vous? Oh! ne répondez pas, je suis sûre de vous. Il me semblait parfois que nous ne devions jamais nous séparer, et votre départ m'afflige.

— Votre souvenir. Miss Lucy, celui des bontés de votre père ne pourront jamais s'efi'acer de ma mémoire. Je voudrais qu'il me fût possible de vivre à la fois ici et à la Cité, dit Christiern en souriant; mais au moins ma pensée, traversant TOcéan, viendra souvent visiter ces

rivages, témoins de notre rencontre et de notre amitié sincère.

— Nous pourrons alors nous rencontrer quelquefois en chemin, car vous m'avez tellement décrit les lieux où vous serez, qu'il me semble souvent les voir par l'imagination.

Et sa voix avait pris en terminant un léger accent moqueur. Rieuse et fantasque, elle se livrait ainsi à la vivacité entraînante de son caractère. Ses yeux bleus, ses lèvres fièrement dessinées, les torsades de ses cheveux noirs et chatoyants, sa taille souple, ses petits pieds frottant le tapis avec une sorte d'impatience mutine, tout cela donnait quelque chose de piquant à sa physionomie. Mais elle reprit bientôt une contenance plus calme, et alors son expression changea complètement d'aspect.

— Pardonnez-moi, Monsieur, je suis folle de parler ainsi; mais je vous assure que je voudrais pouvoir vous retenir près de nous.

Une larme, échappée de ses yeux brillants, sillonna son visage, qui reflétait alors la beauté morale de son cœur aux impressions si fugitives.

Sir Corstown rentrait. Il parut s'apercevoir du trouble de sa fille, et son air, sérieux d'abord, se rasséréna tout à coup en abordant Christiern. ^

— Mon ami, lui dit-il, voudriez- vous m'accorder un moment d'entretien chez vous?

— Je dois préparer nos malles, mon père. Je vous laisse ici; vous serez plus à l'aise.

Et déjà Lucy était partie emportant un baiser de Sir Corstown qui la suivit du regard.

— Charmante enfant! dit-il lorsqu'elle eut disparu.

Monsieur Christiern, reprit-il après un silence, j'ai à vous faire une communication importante et grave. Veuillez m'écouter sans m'interrompre, et si, comme je Tespère, votre réponse est celle que j'attends, je serai au comble de mes vœux.

— Je vous écoute, Sir.

— Voici. Vous savez comment j'appris que Théritage de mon cousin Rudaleau vous avait d'abord été destiné. Rassurez-vous, je ne veux point renouveler le refus d'acceptation de cet héritage. ^. Lorsque je pus juger votre caractère, vos vues, en un mot toute votre conduite, je conçus un projet et je résolus de le mettre à exécution. Je vous invitai à rester près de nous pendant votre séjour en Amérique , et nous nous rendîmes ensemble dans les diverses contrées que vous deviez visiter. Ai-je réussi? ce que j'espérais s'est-il réalisé? Votre réponse va me l'apprendre. Lorsque je suis rentré tout à l'heure, Liicy avait une expression de tristesse bien rare chez elle; vous partagiez même son émotion. Cette séparation... Enfin, je ne sais comment vous dire cela... ce n'est pas ainsi que les choses se passent d'ordinaire... Peut-être n'osez-vous pas me dévoiler l'état de votre cœur... Vous devez me comprendre... Christiern, mon ami, je sais que vous aimez ma fille... répondez-moi... ne craignez rien... réalisez mon espoir. Christiern, voulez-vous être mon fils ?

Rien ne peut rendre la surprise dans laquelle tombale jeune homme; le silence devint embarrassant pour tous deux. Christiern se leva, saisit la main de Sir Corstown, et d'une voix profondément émue :

— Je vous remercie de cette marque de haute estime. Mais avez-vous consulté Miss Lucv?

— Je ne crois pas m'abuser; elle vous aime.

— Non pas^ Sir^, comme vous le supposez. Sans doute en frère, en ami; car moi-même je ressens pour elle la vive amitié que l'on doit à une sœur.

— Mais c'est impossible. Celte affection prendra une autre nature.

— Jamais...

Le silence s'étabbt de nouveau entre eux. Enfin Sir Corstown, dont l'émotion allait croissant, reprit avec un accent de colère :

— En aimerait-elle un autre?... Oh! Lucy!

— Si elle m'eut aimé sans vous le dire , vous lui auriez peut-être pardonné. Pourquoi n'agiriez-vous pas de la même manière...?

— Dites-moi son nom !

— Adressez cette question à Miss Lucy.

— 11 me faut son nom. Monsieur !

Les yeux du planteur lançaient des éclairs; ses espérances trompées, la vivacité de ses impressions, que la bonté de son cœur et des principes chrétiens pouvaient seuls dompter dans les circonstances ordinaires, tout tendait à le faire sortir des bornes. Devant la contenance gravement respectueuse de Christiern, Sir Corstown reprit une contenance plus digne; et enfin, se couvrant le visage de ses mains, il se laissa tomber sur un siège. 11 reprit alors :

— Donnez-moi votre main, Christiern ; oublions, vous et moi, ce qui s'est dit et passé ici ce soir. Il ne faut pas que Lucy l'apprenne jamais. Seulement, si vous savez son secret, engagez-la à ne pas me le cacher plus longtemps; elle peut compter sur ma sollicitude paternelle; à moins... oh! non, elle ne peut avoir fait un choix in-

digne d'elle et de son père... La voici; je me retire. Questionnez-la, dit-il à voix basse.

— Vous sortez^ mon père ?

— Une affaire importante... Je serai bientôt de retour, ma fille.

Sir Corstown s'arrêta vers la porte, il échangea un regard avec Christiern^ puis il disparut.

— Savez-vous où va mon père? dit Lucy tout étonnée.

— Non, Miss, je Tignore.

— J'ai appris une heureuse nouvelle ; il faut que je vous en fasse part. Edwin a réussi dans son expédition, il va se remettre en route; il sera à New-York avant votre départ. On lui a promis une Heutenance.

— Je ne partirai point sans avoir revu Edwin. Je veux même aller à sa rencontre. Mais il s'agit d'autre chose. Permettez-moi de vous donner un conseil. C'est un frère qui vous parle. Il n'est pas bien de laisser ainsi votre père dans l'ignorance des sentiments que vous avez voués à votre cousin. Ou Sir Corstown approuvera votre affection mutuelle, et alors pourquoi craindre; ou bien, il la repoussera, et vous vous trouverez dans une situation très pénible, c'est-à-dire entre cette affection promise et des devoirs qu'il n'est jamais permis d'enfreindre. Réfléchissez, allez vers votre père, il est bon, généreux, il comprendra votre cœur, car il vous aime. Oh! ne me laissez pas vous quitter sans la consolation de vous savoir heureuse. Du courage, Lucy, ma sœur.

— Oh! je n'oserai, Christiern.

— 11 le faut, pourtant. Quel est l'obstacle que vous prévoyez? Le peu de fortune d'Edwin? Votre père ne s'arrête pas devant les préjugés du monde. D'ailleurs, votre cousin n'est-il pas le fds de la sœur qu'il a tant

aimée ; et à laquelle il a prorais de faire le bonheur de son enfant. Vous^, d'ordinaire si forte, si audacieuse même. Oh! je ne vous reconnais pas. N'avez-vous donc de courage que lorsque vous faites franchir une barrière à votre cheval?... Vous avez commis une faute grave en cachant cet amour à votre père; vous devez la réparer en le lui avouant; autrement je vous assure qu'il l'apprendra de ma bouche avant mon départ.

— Vous êtes cruel,, Christiern, mais c'est justice. J'implorerai le pardon de mou père.

— Il ne peut te le refuser, mon enfant, dit Sir Corstown en paraissant à la porte.

Lucy, rougissante et confuse, cache son visage dans le sein de son père, pendant que celui-ci tend la main à Christiern.

— Ma fille, reprend doucement Sir Corstown, tu épouseras Edwin lorsque nous reviendrons d'Europe. Mais tu ne le reverras pas avant notre départ. Il donnera sa démission d'officier, et pendant notre absence il dirigera nos plantations. Nous ne passerons pas par Ne^\-York. Dans huit jours toutes mes affaires seront réglées, et nous nous embarquerons ici. Retire-toi quelques instants dans ta chambre. Je te ferai appeler.

— Oh ! mon père, vous m'accordez votre pardon ?

— Va, Lucy, dit-il avec des larmes dans la voix, comment peux-tu en douter.

Elle se retira le visage baigné de pleurs.

— Vous venez d'apprendre ma détermination, Christiern. Nous irons en Europe ensemble. Depuis longtemps je nourrissais ce projet, mais pour une autre cause. Je reviendrai ensuite ici, si tieu le permet, dans deux ans, après avoir visité l'Angleterre, la France^ la Suisse et

ritalie, mais non sans avoir séjourné à la Cité du Devoir. A mon retour, je marierai mes enfants; mais je vous considérerai toujours comme un fils. J'avais rêvé d'autres destinées; je vous voyais mettre la dernière main à la libération de mes pauvres nègres. Dieu ne Ta pas voulu ;, que sa volonté s'accomplisse. Maintenant^ je vais envoyer chez Lucy. En la renvoyant tout à l'heure, je voulais éviter la vue de ses larmes; mais il faut que je lui porte de bonnes paroles. J'espère que Edwin la rendra heureuse. Leur seule punition sera de ne pas se voir de quelque temps.

NOÉLIE ET LUCY

Nous voici à la Cité un samedi soir d'avril 18i5. Huit heures sonnent à rhorloge de la fabrique, en même temps qu'une cloche retentit à grande volée. Le travail du jour et celui de la semaine sont terminés.

M. Mayssaert, sa femme, Alfred Dernier le caissier, se trouvent réunis dans le cabinet du chef. La paye va être faite aux ouvriers, et les patrons ont conservé la vieille coutume d'y assister. Ils ont ainsi le moyen de juger, d'après les sommes gagnées pendant la semaine, si les besoins de chacun peuvent être satisfaits, ou si le travailleur a convenablement employé son temps. La paye résume l'aptitude et l'assiduité, tout en offrant en quelque sorte la mesure des progrès ou des négligences; elle facilite ainsi les moyens de distribuer les encouragements ou d'appliquer le remède au mal s'il existe. Le patron ne négligeait aucune occasion de chercher l'amélioration complète des personnes placées sous sa direction. Il produisait partout son influence, mais avec un tact si exquis, une bienveillance et une soUicitude si touchantes, qu'il était parvenu à faire aimer l'autorité, « cette grande et sainte chose, devant laquelle l'esprit s'incline sans que le cœur s'abaisse, » surtout lorsqu'elle se trouve unie à la liberté chrétienne dont parle l'évan-

géliste : « Si le Fils de Dieu vous affranchit , vous serez « véritablement libres. »

M. Muyssaert connaissait par expérience les effets que peuvent produire une bonne parole^ un témoignage de satisfaction sur le cœur de Fhomme. Il employait souvent ce moyen qui devrait être mis partout en usage. Napoléon ne s'y trompait pas, dans ses laconiques proclamations : « Soldats, disait-il, je suis content de vous; vous avez fait de grandes choses; il vous reste encore plus à faire. » Il doublait moralement ainsi la force de ses bataillons, qui emportaient un royaume dans une charge à la baïonnette. Ce qu'il faisait pour la guerre, il faut le faire pour Tindustrie , et Ton verra quelles redoutes seront enlevées.

Les employés et les ouvriers venaient successivement au bureau. Les femmes et les jeunes filles y étaient allées pendant Theure précédente, et Madame Muyssaert avait rempli envers elles le même office que son mari allait exercer à Tégard des hommes et des jeunes garçons. Le premier qui se présenta fut Breton.

— Notre voyageur se fait bien attendre, Martial, dit M. Muyssaert. Je ne compte plus guère sur lui ce soir. La diligence doit être arrivée depuis quelques heures.

— J'espère encore j patron. Sa dernière lettre, datée de Londres, ne faisait pas mention de la voie qu'il prendrait. Il se pourrait qu il arrivât par le chemin de fer de Belgique.

— C'est vrai; et il y a des convois très fréquents, ajouta Madame Muyssaert.

— Il y aura fête dans notre maison à son retour, dit Breton; mes enfants seront bien joyeux de revoir Christiern, Pourtant je ne dois plus laisser subsister...

— Et pourquoi pas? interrompit Madame Muyssacrt.

— Ah! c'est que Christiern a maintenant vingt-trois ans; il peut être un jour, il est déjà le supérieur de ses anciens amis, et je pense qu'il ne faut pas tolérer plus longtemps une familiarité qui n'a plus sa raison d'être.

— C'est vrai jusqu'à un certain point, dit M. Muyssaert, il faut établir une règle dans les relations de la vie. Espérons que le jugement de Christiern le guidera dans cette circonstance. Il n'y a pas, selon moi, d'inconvénient à ce que Henriette et Estelle, si jeunes encore, continuent à le traiter comme par le passé, et peut-être que l'absence influera sur leurs relations nouvelles. Clément a toujours témoigné une sorte de déférence à l'égard de Christiern, et cela tient à ce que celui-ci a été pour ainsi dire le précepteur de votre tîls. Quant à Noéhe, il n'y a rien à lui enjoindre. Ces jeunes gens ont été élevés ensemble; habitués à se considérer comme frère et sœur, il serait pénible d'intervenir dans leur affection. Tenez, MartiaL attendons la décision de Dieu.

— Oui, patron, c'est le meilleur parti à prendre. Breton sortit. Paul Castelain entra.

— Tout marche-t-il bien chez vous, mon ami?

— Grâce à Dieu, Monsieur. Veuillez, s'il vous plait, me remettre la paye de mon frère. C'est à son tour de veilicp cette nuit près de Madame Cocheteux, afin de soulager Juliette, qui a fort à faire avec ses enfants et sa bellemère, malade depuis si longtemps.

— Le docteur espère que la chère dame est en voie de guérison.

— Oh! tant mieux. Madame; je vais apprendre cette heureuse nouvelle à ma sœur.

D'autres ouvriers vinrent ensuite, et chacun d'eux

s'aperçut que M. et Madame Miiyssaert suivaient avec intérêt tout ce qui arrivait d'iieureux ou de fâcheux dans leur intérieur.

Georges Quesnoy entra avec son fils^ devenu un beau jeune homme de dix-sept à dix-huit ans.

— Voyons, Auguste, votre bourse s'arrondit-elle?

— Lentement, Monsieur; mais dans trois ans, si Dieu ne nous envoie pas d'adversités, je compte qu'elle suffira pour m'exempter du service mihtaire, au cas où la chance ne me serait pas favorable.

— C'est bien, mon enfant. Je sais que votre mère est très satisfaite de votre conduite, et l'exemple de votre père ne peut que vous fortifier dans vos bonnes résolutions.

— Je suis bien reconnaissant des éloges que vous voulez bien m'accorder. Madame, dit Quesnoy; mais c'est à vous et à Monsieur, que je dois d'être devenu meilleur.

— Dieu vous a donné la persistance, Georges; c'est à lui seul que vous devez rendre grâce.

— Je veux ne l'oublier jamais^ Monsieur.

— Allez, mes amis. Il donne la force à qui la demande et s'en rend digne.

Chaque ouvrier reçut donc, avec son salaire, un mot d'encouragement, de consolation au besoin, au moins un signe d'amitié. A l'un, jeune homme, on parlait de sa mère, à l'autre de son dernier-né; l'apprenti recevait la promesse d'une augmentation de salaire s'il persévérait dans le travail. Les patrons s'informaient des absents, des malades, enfin se tenaient au courant des événements plus ou moins importants survenus dans les familles qui les entouraient. Les ouvriers rentraient ainsi dans leurs demeures, et là chacun rapportait ce qu'il avait entendu.

Lorsque la paye fut terminée, Alfred Bernier serra les pièces de comptabilité et établit l'état de caisse^ que M. Muyssaert trouva exact. Ils se- disposaient à se retirer lorsque le bruit d'une voiture roulant sur la route se fit entendre. Amène-t-elle le voyageur si désiré? Madame Muyssaert s'est élancée à la fenêtre. Elle attend impatiente. Elle doute, elle espère. Mais tout s'anime dans la Cité; des lumières vont et viennent dans l'avenue; les ouvriers, les femmes, les enfants font entendre des cris joyeux. La voiture s'arrête près du quinconce ; un homme en descend , il tend la main à une dame qui le suit immédiatement, pendant qu'un troisième personnage, de grande taille et de forte corpulence, sort avec lenteur du véhicule qui les a amenés.

— C'est lui! s'écrie Madame Muyssaert.

Et sans attendre son mari, elle est bientôt sur les marches du perron.

— Ma mère ! et Christiern s'élance dans les bras de la digne dame.

— Mon enfant ! oh! mon Dieu, je te remercie.

Et confondant leurs embrassements, ils ne remarquent point que Sir Corsto^sTi et sa fille sont là, contemplant avec bonheur cette joie du retour.

Madame Muyssaert s'en aperçoit pourtant, et lorsque M. Muyssaert arrive pour serrer sur son cœur le fils adoptifqui lui est enfin rendu, l'heureuse mère ofî're la main aux amis de Christiern, en leur disant :

— Mille pardons. Sir; et à vous aussi, chère Miss.

— Nous savons combien vous l'aimiCz, dit Lucy en souriant; puis elle avance son pur et beau visage^ sur lequel Madame Muyssaert dépose un double baiser.

— Nous vous le ramenons, ajoute Sir Gorstown à

M. Muyssaert; mais ce n'est pas ma faute. Toutefois nous l'avons retenu le plus longtemps possible.

— Christiern ne nous a rien dit de vos tentatives.

— Il est libre de vous les appr.endre.

— Je vous remercie^ mes amis^ disait alors Christiern aux nombreux ouvriers qui l'entouraient; je suis profondément touché de votre bon souvenir pendant mon absence et de votre accueil si empressé à mon retour. A l'avenir nous ne nous quitterons plus , s'il plaît à Dieu.

Tout en parlant il cherchait quelqu'un dans la foule. Tout à coup il aperçoit Martial; il s'élance vers lui :

— Ah ! Monsieur Breton, que j'éprouve de bonheur à vous revoir!

— Et moi aussi. Monsieur Christiern, répond le contremaître en avançant la main.

Mais déjà le jeune homme l'a embrassé avec toute l'effusion de la plus vive tendresse.

Le fils de l'exilé et l'époux de Jeanne se souviennent également de celle qu'ils ont perdue : son amour pour ses enfants, son aff'ection pour Christiern; enfin tout ce qui pouvait rappeler cette simple et douce femme, si forte pourtant dans les épreuves, tout cela vient à la fois se présenter au cœur de Martial et de Prawdziowski.

— Où sont mes sœurs? et Clément?

— Clément est ici; Noélie est à la maison avec les petites.

— Je désire vous présenter à Sir Corstown dès ce soir. Puis, je demanderai à nos hôtes la permission de les quitter pendant quelques instants.

La blanche clarté de la lune, se jouant au travers des tilleuls, rayonnait sur les groupes. Des lumières brillaient à toutes les maisons de la Cité : on eut dit un réveil du

jour. Christiern put enfin quitter les ouvriers, en leur promettant de les revoir le lendemain dimanche. Puis il gravit les marches du perron^ pour rejoindre ses amis, qu'avaient emmenés M. et Madame Muyssaert. Il était suivi de Martial et de Clément.

— Sir Corstown, dit-il en entrant dans un petit salon , voici M. Breton; j'ai eu Thonneur de vous entretenir

■ — Ah! Monsieur, dit l'Américain en se levant précipitamment, je sais ce que vous avez été, ce que vous êtes encore pour mon jeune ami, et le désir de vous voir est entré pour quelque chose dans mon voyage. Il m'est bien doux de serrer la main de l'homme qui sut toujours remplir ses devoirs dans une modeste mais honorable condition. Recevez-moi, je vous prie, comme vous accueillîtes les proscrits polonais.

— Je vous remercie , Monsieur, de Tintérêt que vous me témoignez. Si j'ai pu être utile, j'en suis bien récompensé, et l'on m'a rendu plus que je n'avais donné. S'il vous plaît d'aller dans notre maison pendant votre séjour ici, vous y trouverez des cœurs riches de toute l'affection qu'ils peuvent témoigner à l'homme qui a si bien accueilli notre Christiern. En devenant l'hôte de notre patron, vous êtes l'hôte de la Cité du Devoù", où tous les cœurs vous sont ouverts.

Breton ne paraissait pas le moins du monde embarrassé au milieu de cette société, tant il est vrai que la noblesse de l'àme tient lieu de toutes les distinctions qui reposent sur les privilèges de la naissance ou delà fortune. Certainement il n'eût point cherché à s'imposer à personne, mais dès qu'on le prévenait avec cordialité, il reconnaissait cette attention avec un tact plein de mesure. Clément reçut aussi des témoignages de sympathie.

— Perraettez-moi, Sir, dit Christiern, d^ aller revoir la maison dans laquelle j'ai vécu longtemps.

— Allez, mon ami. '

— Va, mon fils, dit Madame Muyssaert en raccompagnant du regard jusqu'à la porte.

Christierrt se retira avec Martial et Clément.

— Elle est bien jolie, cette demoiselle, dit le jeune Breton, lorsqu'ils arrivèrent à la porte de la fabrique.

— Tu as fait cette découverte, dit Christiern; eh bien, cela prouve en faveur de ton goût.

Ils arrivèrent à la porte de la maison de Martial; le cœur du voyageur battait vivement. Il se rappelait la soirée dans laquelle, pour la première fois, il franchit le seuil de cette demeure qui avait offert un si court repos à son père; il revoyait en esprit la digne femme qui l'avait alors pressé dans ses bras; puis l'enfant, depuis sa sœur d'adoption, que seule il allait retrouver. A la joie du retour se mêlaient les angoisses des souvenirs. Mais il avait la confiance que ceux-là étaient dans le sein de Dieu, qui avaient quitté ce foyer béni de son enfance, revu si souvent dans ses rêves en Amérique.

Noélie parut en tenant par la main ses petites sœurs, que le bruit de l'arrivée des voyageurs avait éveillées.

— Mon frère !

— Noélie !

Nous voudrions pouvoir reproduire ce touchant tableau. La jeune fille avait encore toute la naïveté gracieuse du jeune âge, quoiqu'elle atteignît dix-sept ans; Christiern, que les brillants attraits de Miss Lucy avaient laissé indifférent, et qui croyait n'avoir jamais ressenti pour la compagne de son enfance qu'une affection toute fraternelle, éprouva, pour ainsi dire à son insu — heu-

reuse ignorance d'une âme pure ! — éprouva, disons-nous^, un trouble non sans charme, qui le posséda tout d'abord entièrement^ mais dont il se rendit maître promptement.

Il se vit l'objet des caresses de Henriette et d'Estelle, qui l'accablaient aussi de questions auxquelles il répondait de bonne grâce, surtout pour reprendre contenance. Les fillettes se disposèrent enfin à regagner leur chambre, sur l'injonction de leur père; mais ce fut à leur grand regret, et en faisant promettre à Christiern qu'il ne repartirait pas le lendemain dimanche pour l'Amérique.

. — Il restera toujours avec nous, petites, dit Noélie.

— Bien sur? firent-elles peu rassurées.

— Oui, et demain je vous donnerai de jolies choses que j'ai rapportées d'Amérique, ajouta Christiern.

— Oh! quel bonheur! Bonne nuit, papa; à toi aussi, sœur; à demain, Christiern.

Et se précipitant ensemble sur ses genoux, les petites filles se jetèrent de nouveau au coude Christiern, qui répondit gracieusement à leurs amitiés. Enfin elles se retirèrent, emmenées par Clément; mais elles firent entendre pendant quelques instants encore leur joyeux babil.

— Nous n'avons pas cessé un seul jour de prier Dieu pour toi, mon frère. Nous le remercions de t'avoir rendu à notre amour.

— De mon côté, croyez-le bien, je n'ai cessé de penser à vous tous, que j'aime tant. Et j'ai bien souvent soupiré après cette heure où je te revois, Noélie.

— Ma fille, dit Martial, il est tard; Christiern est attendu chez son père. Demain, mes enfants, nous pourrons, je l'espère, nous revoir.

— Oui, mon père.

— Adieu, Monsieur Breton. Adieu. Noélie.

Près de la porte, en face d'une fenêtre, la jeune fille lui montra un arbuste que la lune inondait de ses blanches clartés.

— C'est après-demain Tanniversaire , mon frère. Ce romarin est celui que tu m'as laissé. Je n'ai point \oulu le changer, il y a un an. Un autre ne m'eût pas aussi bien parlé de toi.

— Noélie, répondit le jeune homme plus troublé qu'à son entrée, je te remercie. Nous irons ensemble au cimetière. Adieu.

— Adieu, frère.

Après une dernière poignée de main donnée à Breton, et un baiser timide déposé sur le front de la jeune fille, Christiern retourna près de ses hôtes.

— Comme il est changé, n'est-ce pas, mon père. Sa voix est plus grave; son teint est bruni; et comme il a de bonnes manières. Mais c'est singulier, il ne rn'a pas donné une seule fois le nom de sœur; toujours il m'a appelée Noélie : c'est sans doute de meilleur ton. Eh bien, j'imiterai son exemple. Qu'en penses-tu, père?

— Je crois que tu feras bien, Noélie, de mettre moins de familiarité dans vos relations. Tu n'es plus une enfant. Il peut arriver bien du nouveau. Vos conditions ne sont pas égales. Et puis, songe que, si tu te mariais, ton époux ne serait guère satisfait de voir, d'entendre des choses, innocentes sans doute, mais qui pourtant pourraient le choquer.

— Je ne veux pas vous quitter, mon père; ma place est ici pour longtemps encore, s'il plaît à Dieu. Je dois t'aider à élever mes sœurs, tu le sais.

— Oui, mon enfant, je compte sur toi, et pourtant je ne contrarierai pas une inclination raisonnable, et, le

cas échéant^ j'aurai à prendre mes mesures en conséquence. Enfin ^ je suppose que nous restions ensemble longtemps encore; mais lui, Christiern, ne peut-il pas contracter une alliance , et alors sa femme se trouverait dans la situation que je prêtais tout à l'heure à ton mari. Qui sait même si un tel événement ne s'accomplira pas plus tôt qu'on ne le pense.

— Serait-il question?... C'est singulier; jamais je n'y avais songé... cette demoiselle américaine... elle estbelle^ sans doute?

— Oui, elle est douée d'une grande beauté.

Et le père ne manqua pas d'observer le changement qui s'opérait dans l'attitude de son enfant. Noélie devint rêveuse. Des perspectives nouvelles se dévoilaient tout à coup à son imagination. L'horloge sonna onze heures, et ce bruit la tira de sa rêverie; elle se dirigea vers la fenêtre, donna un regard au romarin, puis, revenant près de Martial, qui suivait tous ses mouvements :

— Nous avons veillé bien tard, père; mais, si tu le veux, je désire prier Dieu avec toi, pour le remercier de nous avoir rendu notre ami, et nous le supplierons aussi d'accorder à Christiern tout le bonheur possible en ce monde.

— Volontiers, mon enfant.

Martial prit la vieille Bible, en lut un chapitre, pria ensuite; et appelant enfin la bénédiction du Seigneur sur ses enfants, et, mentalement, sur Noélie en particulier, il la laissa en la confiant à Celui qui garde les petits.

Le lendemain, dimanche, la Cité tout entière s'éveilla de bonne heure. Ceux qui n'avaieut pu assister à l'arrivée de Christiern espéraient l'apercevoir de grand matin. Leur attente ne fut pas trompée. Les émotions de la veille ne

lui avaient pas permis de goûter un sommeil paisible, et dès Faurore il s'était dirigé vers les tombeaux de sou père et de Jeanne. Il y avait cueilli quelques fleurs, qu'il avait déposées, sans être aperçu, dans les branches du romarin, placé sur l'appui d'une fenêtre de la maison de Breton. Puis il était entré dans la longue avenue, là où il comptait autant d'amis qu'il y avait d'habitants. A son aspect, chacun sortait de sa demeure. Les uns lui adressaient des féhcitations sur son retour ; les autres lui serraient la main, qu'il tendait à tous; les enfants surtout étaient joyeux.

Pendant ce temps, Lucy était sortie de sa chambre. Elle apprit que son père n'avait point paru encore, et, ne voulant pas troubler son sommeil ni celui des autres personnes de la maison, elle gagna le perron où elle avait été reçue la veille. Elle avait hâte de contempler cette Cité dont Christiern lui avait parlé si souvent. Elle franchit le quinconce. Martial se trouvait à la porte de sa maison. Dès qu'il aperçut Tétrangère, il fit quelques pas au-devaut d'elle et l'invita cordialement à entrer.

Noélie préparait le premier repas du jour; lorsqu'elle vit entrer Lucy, elle éprouva un certain embarras mêlé d'admiration. Le caractère de beauté de la jeune créole n'est point ordinaire dans la partie septentrionale de la France. De son côté Lucy fut frappée de l'expression de physionomie de la jeune Flamande. Lucy eût compris, si elle en eût été témoin, le trouble de Christiern en retrouvant charmante jeune fille celle qu'il avait quittée enfant.

Une épaisse chevelure d'un châtain clair entourait de ses bandeaux un front pur et blanc, qui contrastait avec l'ébène des sourcils et de la frange de loijgs cils voilant

à demi son regard ingénu. L'exquise perfection de ses traits^ sa bouche petite, son nez bien dessiné, donnaient à son visage une gravité tempérée par la douceur et par une grâce tout enfantine. Sa taille dépassait la moyenne. En somme tout en elle révélait la force d'âme et la délicatesse du sentiment.

— Soyez la bienvenue , Mademoiselle ; permettez-moi de vous présenter ma fille aînée , ma petite ménagère.

Et le bon Martial souriait ; évidemment il était flatté de recevoir le premier chez lui cette jeune personne, qui semblait ainsi à Fabri de Torgueil de caste, dont les cœurs vulgaires savent si peu se départir.

— Je joue de bonheur, dit Lucy en s'approchant gracieusement; j'arrive ici par hasard, et mon intention, vous le savez d'hier soir, était d'embrasser le plus tôt possible la sœur de notre ami.

— Mademoiselle

— Nommez-moi Lucy, reprit la pétulante Américaine, je suis décidée à vous appeler toujours Noélie... Il y a si longtemps déjà que nous nous connaissons!

La fille de Martial n'était pas habituée à ces manières sans façon; mais ce qu'elles avaient d'insolite était racheté par une inflexion de voix si sympathique, que la simple enfant se laissa tendrement embrasser et qu'elle rendit même un baiser dans lequel elle livra tout son cœur.

— Ainsi c'est une affaire entendue : mon nom tout seul.

— Puisque vous le désirez, Made

— Encore ! Lucy n'est pas un nom bien dur à prononcer, pourtant.

Martial sortit et les jeunes filles restèrent seules.

— Resterez-vous quelque temps près de nous, Lucy?

— Hélas!

— Comme vous soupirez. Vous arrivez seulement. Ce voyage n'est-il pas de votre goût? Mais votre père vous accompagne, et je sais que, ainsi que moi, vous avez perdu votre mère. Vous aimez donc bien votre pays? Oh! je suis indiscrète; pardonnez-moi... Lucy.

— Ah ! j'aime certainement l'Amérique, mais...

— Quoi donc?...

— Vous le saurez. Aussi bien, avant de vous avoir vue, je vous aimais depuis longtemps, et il me semble que vous m'aimerez, Noélie.

— De tout mon cœur, Lucy; vous êtes si bonne.

— Vous pourriez bien vous tromper à cet égard. Attendez un peu , et vous verrez, ajouta Lucy en souriant d'un air provocateur. Oh! reprit-elle, j'ai beau vouloir devenir sérieuse, je ne puis y parvenir, et pourtant... je devrais l'être.

Noélie ne savait que penser de la mobilité du caractère de cette jeune fille, tout à l'heure légère et rieuse, maintenant plongée dans la rêverie. Une larme paraissait même sous sa paupière.

— Qu'avez-vous, Lucy? dit tendrement la fille de Breton; apprenez-le-moi? je veux prendre part à vos peines.

— Tranquillisez-vous, mon amie, je suis heureuse; car nous pourrons parler de lui ensemble.

— Qui, lui?...

Un nom était sur ses lèvres, et la pauvre enfant, sans réflexion, mais pourtant retenue par une sorte de crainte, ne put parvenir à le prononcer.

— Ce qui m'afflige, c'est que nous sommes séparés pour si longtemps encore. Oh! si vous le connaissiez! Il est si bon !

A ces derniers mois, Noélie, ne pouvant contenir la joie qu'elle éprouvait, entoura Lucy de ses deux bras et lui donna un baiser. Celle-ci fut tout étonnée de cette espèce de reconnaissance. Mais les femmes sont toujours clairvoyantes en affaire de sentiment. L'Américaine pensa que la jeune Flamande avait aussi un secret : elle résolut de le découvrir. Elle avait remarqué que Noélie portait parfois ses regards vers une des fenêtres; elle se leva et se dirigea de ce côté.

— Qu'est-ce donc que cet arbuste? dit-elle.

— C'est un romarin. N'en aviez-vous jamais vu?

— Non. Oh ! il y a des fleurs.

— N'est-ce pas qu'elles sont jolies, ces petites fleurs bleues? Comment les trouvez-vous?

— Je les trouve jaunes, rouges, lilas, orangées; le romarin produit donc des primevères et des violettes?

Et la folâtre Lucy laissa éclater son rire gai et moqueur. Elle ne s'arrêta qu'en remarquant l'étonnement de Noélie, qui se rapprocha de la fenêtre.

— Christiern ! . . .

— Ah ! Mademoiselle, vous recevez des bouquets. Très bien ! J'ai hâte de rentrer pour savoir si M. Christiern en a déposé un semblable à la fenêtre de ma chambre. Mais il lui faudrait, je crois, une échelle pour y atteindre, et il serait vu; au lieu qu'ici l'on peut se glisser mystérieusement. Mais à qui donc se fier aujourd'hui? Lui, Christiern, qui connaît l'affection que je porte à Edwin, il m'a caché Ah! c'est mal, et je lui en demanderai certainement raison.

— Ne lui parlez pas de cela, Lucy; oh ! je vous en supplie. Ces (leurs ont été cueillies sur la tombe de ma mère. La première sortie de Christiern a eu pour but le cime-

tière. Quant à ce que vous supposez, jamais il n'a été question de...

— Il n'en a pas été question, croyez-vous? eh bien, je comprends maintenant votre exclamation, à laquelle je n'ai pas répondu, et aussi le baiser que vous m'avez donné lorsque vous avez su que j'en aimais un autre. Noélie, je possède votre secret : vous aimez Christiern.

La fille de Martial baissa la tête avec confusion; son cœur battait avec violence. Lucy l'attira doucement dans ses bras ; voulant rassurer cette amie qu'elle avait attristée, elle s'accusait d'avoir agi d'une manière, sinon indélicate, au moins indiscrète.

— Pardonnez-moi, Noélie. J'ai dérobé un secret que vous étiez libre de garder. Dites à votre Lucy que vous lui pardonnez.

— Oh! ne parlez pas ainsi, ma bonne amie, dit Noélie en essuyant ses beaux yeux qui gardaient la transparence de ceux de l'enfant au berceau. Ce secret, je l'ignorais encore hier. Il me semblait que» Christiern était un frère pour moi. Certaine^ paroles de mon père, votre présence, son retour, m'ont dévoilé le véritable caractère de l'affection que j'ai vouée à... Christiern. Maintenant je demande à Dieu qu'il veuille m'accorder la force de cacher cette affection à celui qui en est l'objet.

— Pourquoi?

— Nos conditions ne sont pas égales, m'a dit mon père.

— Pas égales! reprit Lucy; il en est de même entre Edwia et moi. Espérons que tout ira bien. Mais pourquoi hésitiez-vous tout à l'heure?

— Avant que vous eussiez prononcé le nom de votre fiancé, je croyais que vous deviez épouser Christiern, et

j'avoue que cette idée m'eût rendue moins malheureuse que s'il devait en épouser une autre.

— Quelle singulière pensée vous avez eue,

— Une autre lui défendra d'aimer encore sa sœur, tandis que vous...

— Moi! Oh î ne vous y fiez pas. Je suis exclusive.

Martial rentra alors avec Christiern qu'il avait rencontré. Le jeune homme s'approcha de Lucy et de Noélie. Celle-ci eût voulu être loin en ce moment^ et Christiern remarqua sa confusion , qu'il interpréta autrement en voyant ses fleurs sur une table.

— Serais-tu fâchée ;, Noélie? Ma visite d'aujourd'hui n'empêchera pas, je l'espère , notre pèlerinage prémédité pour demain. En attendant, laisse-moi te dire combien j'ai été heureux de retrouver les petits jardins si bien soignés et tout garnis de fleurs nouvelles. Je veux te rendre l'album que tu me donnas au départ, et sur lequel tu avais dessiné quelques vues des lieux qui me sont chers. Tu y trouveras d'autres sites que mes lettres n'ont pu te faire connaître; mais que mon cœur n'oubliera jamais, ajouta-t-il en se tournant vers Lucy.

— Je te remercie, Christiern, dit Noélie. Lucy feuilleta Falbum en souriant.

— Voici le Jardin de Kosciusko, le lieu de notre première rencontre. Monsieur Christiern: ici la plantation CorstowTi, là une vue des rives de l'Hudson; je vous ai vu dessiner tout cela sans que j'en connusse la destination, et aujourd'hui je regrette de ne pas posséder un album semblable; mais vous me permettrez quelquefois de l'ouvrir, mon amie ?

— Certainement, Lucy. Il sera toujours à votre disposition.

Christiern remarqua avec satisfaction l'espèce d'intimité qui régnait déjà entre les deux jeunes filles.

— Vous éprouvez^ Miss^ dit-il, combien il est doux de posséder des souvenirs du pays natal. Vous éprouverez encore mieux ce bonheur lorsque vous retournerez en Amérique.

Puis s'adressant à Noélie :

— Je te quitte, car je n'ai pas encore embrassé ma mère aujourd'hui. Nous nous reverrons. Si Monsieur Breton le permet, nous irons demain matin au cimetière.

Martial fit un signe d'approbation. Noélie serra la main que Christiern lui tendait, et il s'éloigna accompagné de Lucy, qui avait aperçu Sir Corstown sur le perron.

Cette journée de dimanche se passa convenablement, et surtout chrétiennement. Le temple ne put contenir tous les auditeurs. Il avait semblé à tous qu'ils devaient aller dans le même lieu remercier Dieu de leur avoir rendu l'enfant de la Cité.

Page 1