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LE DEVOIR DE L'ASSISTANCE

Le lundi matin, après que Christiern et Noélie furent rentrés de leur visite au cimetière, M. Muyssaert voulut montrer la Cité à ses hôtes. La fabrication du coton étant bien connue de TAméricain, on ne s'y arrêta que peu d'instants. Nous suivrons donc la petite société, à laquelle s'étaient joints Madame Muyssaert, Christiern et le docteur Talmy, que nous retrouvons toujours dévoué, mais paraissant avoir bien vieilli.

Quoiqu'il fût plus âgé que ce dernier, M. Muyssaert avait conservé une verdeur et un entrain peu ordinaires lorsqu'on atteint sa cinquante-cinquième année. Et pourtant il n'avait jamais ménagé ni son temps ni ses peines; tant il est vrai que le calme de l'àme conserve au corps l'activité de la jeunesse. L'âge de Madame Muyssaert n'était accusé que par quelques cheveux gris qu'elle ne cherchait point à dissimuler. Ses yeux avaient gardé leur éclat doux et pénétrant.

— Vous voyez sous ces arbres notre gymnase, disait M. Muyssaert. Certes, nous eussions préféré l'établir dans une salle spéciale, mais nous n'en avions pas les moyens. La place nous manque. Au plus pressé d'abord; plus tard, sur quelque terrain vague , nous l'installerons commodément. Nous avons pensé que la gymnastique,

introduite d'une manière suivie dans l'éducation de la jeunesse, pourrait, après quelques générations, exercer sur le développement physique de nos familles ouvrières une influence régénératrice; en attendant, elle profitera à nos ouvriers, en rendant leurs corps plus souples et plus vigoureux.

— Je vous défie à n'importe quel exercice le jour qui vous conviendra le mieux , disait tout bas Lucy à Christiern, dont elle s'était rapprochée, après avoir abandonné le bras de M. Muyssaert. Noélie couronnera le vainqueur.

— Qu'avez-vous placé dans ce corps de bâtiment?

— Sir, nous y avons établi des bains et un lavoir. Ils occupaient autrefois une partie de la fabrique; mais nous avons dii les déplacer lorsqu'il a fallu augmenter le nombre des métiers. La proximité obligée de la machine à vapeur de la filature nous empêchait d'installer ces établissements ailleurs. Cela nuit à la symétrie architecturale, mais c'est peu important en raison du bienêtre obtenu par leur moyen. Le compartiment des bains contient douze baignoires, et nous pouvons fournir ordinairement cent cinquante bains par jour. Us coûtent 20 centimes. Nous en envoyons au dehors, c'est-à-dire dans la Cité, aux malades : ceux-là se payent 30 centimes. Les enfants des écoles qui viennent ici le jeudi acquittent un léger droit de 10 centimes.

Dans le lavoir il y avait environ cinquante femmes. L'eau chaude se renouvelait à mesure des besoins; une pièce servait de séchoir à air chaud; dans une autre on avait dressé des tables destinées au repassage.

— Qui fait les frais de l'entretien ?

— Je dois vous avertir d'abord^ Sir^ que nous ne don-

nons rien à ces braves gens. Ils payent tous les services dont ils profitent. Jusqu'à ce qu'ils aient soldé les frais d'établissement, ils devront verser 5 centimes pour les deux premières heures, et 5 autres centimes par chaque heure en sus. Plus tard nous verrons s'il y a lieu d'opérer une diminution, ajouta M. Muyssaert en souriant.

— Je comprends votre intention. Monsieur; vous ne voulez pas que rien dans votre œuvre revête le caractère de l'aumône, et vous avez grandement raison. Ce que je vois de mieux ici, c'est que ces femmes ne sont pas obligées à une dépense de combustible pour leur lessive et que le séchoir leur épargne l'inconvénient si grave d'étendre du linge jusque dans leurs chambres à coucher.

— Nous livrons en outre, au prix de revient, le savon de Marseille et la potasse d'Amérique, que nous tirons directement des fabriques. Ces marchandises étant de bonne qualité, et nous arrivant sans intermédiaires, ne contiennent pas de mordants qui brûlent le tissu, de sorte qu'une chemise, au lieu d'être renouvelée après vingt ou trente blanchissages, peut en supporter de soixantedix à quatre-vingts.

— Vous facilitez à vos ouvriers le moyen de faire de sérieuses économies.

— Il ne m'était, guère possible d'arriver à une augmentation considérable des salaires. J'avais des engagements envers les actionnaires; car, vous le savez, on veut que l'argent rapporte de l'argent. Il s'agissait de remplacer le numéraire que nous ne pouvions leur accorder; nous avons en partie atteint notre but.

— Christiern nous a parlé de vos cours; il nous a dit que vous y enseigniez depuis les éléments de la lecture jusqu'aux sciences les plus élevées.

— Vous Youlez donc de vos ouvriers faire des académiciens? dit Lucy d'une voix légèrement sarcastique.

— Non^ Miss, répondit vivement Christiern^ nous voulons en faire des hommes à qui la pensée et Tart^ la science et les loisirs ne doivent pas manquer, qui ont un droit égal à un complet développement, puisque leurs devoirs sont les mêmes que les nôtres envers Dieu et leur prochain, et non point des êtres voués perpétuellement à des labeurs pénibles et monotones, dont l'intelligence demeure forcément improductive, et qui, leur journée terminée, n'éprouvent d'autre besoin que de se préparer, en dormant, à une autre journée de travail. On a voulu, ici, enlever de pauvres entants aux périls de l'oisiveté et du mauvais exemple, en même temps que développer en eux les facultés déposées en chacun de nous et à des degrés divers par le Créateur. On a tenté d'empêcher la fréquentation des cabarets en procurant à l'ouvrier le bien-être, et enfin de le relever à ses propres yeux en lui faisant toucher du doigt les bienfaits de l'instruction, qui restaient pour lui lettre morte. Voilà ce qu'on a voulu faire. Miss.

— J'avoue que j'ai eu tort, Christiern, reprit la jeune fille avec calme, et je comprends maintenant que le but que l'on s'est proposé à la Cité n'est pas d'instruire uniquement pour rendre savant, mais, bien mieux, de développer l'intelligence en même temps que le sens moral, afin d'arriver, par la connaissance des choses de la terre, à la destination finale de l'homme, c'est-à-dire à la perfection, dont le terme glorieux est au ciel.

La société continua sa promenade en prenant par les derrières des habitations construites quatorze ou quinze ans auparavant. Là se trouvait d'abord un terrain, jus-

qu'alors cultivé^ et sur une partie duquel on avait résolu d'élever des maisons destinées aux célibataires, pour lesquels on n'avait pu bâtir encore de logements dans la Cité.

M. Muyssaert expliqua le plan général aux étrangers et termina ainsi :

— Pour 25 centimes par jour, 7 fr. 50 c. par mois, chacun d'eux aura un cabinet séparé, parqueté et plafonné, d'une étendue convenable. Une fenêtre à vasistas dans le haut suffira pour donner l'air et la lumière. Chaque locataire aura, dans son cabinet fermé à clef, un lit de fer garni d'un sommier, d'un matelas et de traversins; il y trouvera en plus un coffre, fermant aussi à clef, une table, une chaise, une planche dressée audessus de la porte pour y déposer divers objets, et enfin des patères. Il y aura une salle commune servant de chaulToir; et, comme les autres habitants, le célibataire pourra profiter de la bibliothèque, des cours du soir, des bains, etc.

— Et s'ils sont malades?

— Ceci rentre dans mon département, dit le docteur, qui jusque-là avait gardé le silence. Nous avions eu d'abord quelques chambres servant d'infirmerie ; mais les parents des malades ayant préféré les soigner chez eux, nous fûmes forcés, à notre grande satisfaction, de donner une autre destination à cette intirmerie. Plusieurs familles en profitèrent en venant plus tôt s'étabhr ici. Dès que nous aurons des célibataires, nous reviendrons sans doute à notre premier projet.

— Et vos vieillards, vos infirmes, les orphelins, les veuves, en un mot les invalides, comment les secourezvous? demanda Sir Corstown.

— La caisse de secours mutuels, reprit M. Muyssaert, aliïïïentée par les cotisations de tous, vient toujours en aide aux malades ; en cas de décès elle pourvoit aux frais d'enterrement; puis une somme est remise aux parents du défunt, si cela est nécessaire. Jusqu'à présent les orphelins ont pu être recueillis par leurs familles, et si de pauvres enfants se trouvaient dépourvus d'appuis naturels, j€ suis assuré qu'il se trouverait à la Cité quelque famille charitable disposée à subvenir à leurs besoins. Les vieillards trouvent ordinairement ici quelque travail facile qui les aide à vivre. Nos ouvriers ont même poussé les prévisions plus loin, car presque tout ce qui se fait ici provient de leur initiative; ils ont voulu que si l'un d'eux, par suite de maladie prolongée, ou par quelque cause fortuite, se trouvait dans une position gênée, il pût, sur sa signature et par un simple engagement, emprunter sans intérêt sur la caisse de secours mutuels. Jusqu'à ce jour aucun de ces engagements n'a été enfreint. L'honneur engage. Enfin il règne entre tous les associés une sorte de solidarité qui laisse à chacun sa liberté, et qui est obtenue par le concours de toutes les volontés. Au temps des Césars le peuple romain usait du droit à Tassistance; la société chrétienne doit prendre à tâche de transformer ce droit en devoir : nous essayons de le pratiquer ici selon nos faibles moyens.

— Mais avec ces principes d'ordre et de bonne administration , les ouvriers non chargés de famille peuvent faire des économies?

— Oui, plusieurs sont devenus propriétaires de leurs habitations. D'autres, en grand nombre, sont en voie de le devenir. Vous ne sauriez croire comme ces bonnes gens accueillent tout ce qui peut aider à leur bien-être.

Et tout cela^ je vous le répète, venant directement d'eux; il nous a suffi de les mettre sur la voie. Ainsi , plusieurs d'entre eux connaissaient la manière de pétrir et de cuire le pain; ceux-là ont d'abord acheté du blé; mais bientôt, s'apercevant qu'ils faisaient fausse route, car ils n'y trouvaient pas de profit, ils se sont associé leurs voisins, et enfin toute la Cité a suivi; maintenant la boulangerie commune fournit le pain à un prix moins élevé que les boulangers des environs. Nous avons toujours du grain en réserve, et s'il survenait une mauvaise année, je trouverais le moyen d'approvisionner nos gens en achetant des céréales à l'étranger, de façon à pouvoir conserver cette denrée de première nécessité à un prix convenable.

— Il est fâcheux qu'en France on n'ait point encore essayé d'unir l'industrie et l'agriculture, dit SirCorstown, comme nous le faisons en Amérique. Je sais que cela se pratique en partie dans ces contrées pour la culture de la betterave et la fabrication du sucre, mais ces travaux n'occupent pas les ouvriers pendant toute l'année, et généralement ces derniers sont des travailleurs agricoles. Il y a pourtant quelque chose à tenter, il me semble.

— Oui, Sir, répondit M. Muyssaert en soupirant, il y a quelque chose à faire, et j'y ai songé; mais pour cette affaire les fonds nous manquent.

— Ah!

— Nous y viendrons plus tard, je l'espère, avec l'aide de Dieu, dit Christiern. Mais il s'agit aussi de trouver le meilleur système. On a crié d'un côté contre le morcellement des propriétés, qui nuit, dit-on, à la grande culture; d'autre part, on a blâmé les fortes exploitations, qui, dit-on encore, ne font pas rendre à la terre tout ce

qu'elle peut produire. Eh bien^ pensez-vous qu'il ne serait pas possible^ par exemple,, que chaque commune eut à sa tête un honnête homme^ riche propriétaire, qui prît le patronage des petits fermiers et des journaliers, et qui devînt le protecteur, le guide de ceux qui l'entourent, en s'associant les autres propriétaires et les cultivateurs? il existe déjà des relations entre les uns et les autres; aux travaux de la campagne l'association se trouve avec tous ses éléments. Les hommes de toutes les conditions ont besoin d'aide; l'ouvrier dépend du capitaliste, mais celui-ci garderait son argent improductif, s'il ne trouvait des bras pour le faire valoir. Ces deux classes à leur tour doivent s'adresser à l'homme de pensée, qui invente les instruments destinés à faciliter et à perfectionner le travail de la terre. Oh ! quand parviendra-t-on à remplacer le lent et lourd labeur de la faucille ou de la faux par une machine à moissonner, comme vous le faites en Amérique. L'art, l'agriculture et l'industrie doivent donc s'entr' aider, s'unir, se coaliser contre la misère sans cesse menaçante. Tous les jours on invente des machines pour les travaux des villes; il faudrait qu'on en fît aussi pour les travaux des champs, qui permissent de mettre en rapport les terrains en friche, les terres arides, de dessécher surtout les contrées marécageuses; il existe en France près de vingt millions d'hectares de terrains improductifs, et qui pourraient être rendus à l'agriculture. Oh ! combien il reste à faire î En distribuant inégalement les biens terrestres et l'hitelligence. Dieu a évidemment imposé des devoirs plus étendus aux mieux doués. 11 faut donc que les riches, et ceux que les circonstances ont placés au poste d'honneur, prennent l'initiative. 11 faut donc établir un ordre de choses nouveau, non point une aSsocia-

tion égalitaire impossible, qui éteindrait toute émulation^ non plus la continuation de l'ancien système d'aumônes, souvent mal distribuées, et dont on ne peut suivre le résultat exact ; mais un mode de protection, de patronage, tout à fait bienveillant de la part de ceux qui l'exerceront, librement accepté par ceux qui en seront l'objet.

— Vos intentions sont excellentes, mon ami, mais, bien que Ton ait déjà fait progresser la question autour de vous, sous une puissante impulsion, permettez-moi de douter qu'il soit facile d'inculquer ces idées à vos voisins, s'ils n'y trouvent pas immédiatement leur intérêt; il faut compter avec l'égoïsme. Hé! ne l'ai-je pas éprouvé dans la question de l'esclavage?

— Mon père a failli être tué par des possesseurs d'esclaves, ajouta Lucy à voix basse.

— Essayons. Quand il n'en résulterait d'abord qu'un léger changement, il ne faudrait pas se décourager. L'humanité est susceptible d'amélioration : elle doit aller du mal au bien, du bien au mieux, jusqu'à ce qu'elle retourne à son principe, à son Créateur, à Dieu.

C'était en parcourant avec la compagnie la seconde avenue, que Christiern dévoilait ainsi à ses auditeurs surpris les pensées intimes de son àme. On s'étonnera peutêtre de la manière au moins peu commune de concevoir la pratique des choses chez un homme si jeune encore; mais que l'on se souvienne du milieu dans lequel il a vécu, puis la nature essentiellement positive des gens du Nord. Prawdziowski mettait dans toutes ses actions la ténacité de la race slave; il s'était ardemment Hvré à l'étude, paraissant tout effleurer dans le vaste champ des connaissances humaines, mais y traçant en réalité un profond et large sillon.

Il cachait un cœur généreux et hardi sous une apparence douce et presque féminine. Ses yeux^ du bleu pur particulier à sa race^, annonçaient la bonté et la bienveillance; mais on y remarquait aussi une force vive et entraînante, quand il épanchait les trésors qu'il avait recueillis.

Il était beau d'enthousiasme^, lorsque, rejetés en arrière, par un geste fièrement gracieux, ses longs et beaux cheveux blonds découvraient un front vaste et inteUigent. Les ouvriers se souvenaient de ce qu'il leur avait enseigné avant son départ pour l'Amérique. Oh! comme ils l'avaient écouté alors; et pourtant sans flatter leurs appétits matériels, car il s'était toujours attaché à leur faire comprendre la mission de l'homme sur la terre. Ils avaient retenu de ces enseignements que les mœurs doivent être l'expression pratique de la religion chrétienne, que l'on doit subordonner la vie civile au principe du christianisme, et que ce n'est qu'en légitimant par l'accomplissement de tous les devoirs le maintien de tous les droits qu'il sera permis à la société humaine de se délivrer du joug des passions qui la dominent.

Avant de rentrer chez M. Muyssaert, la compagnie visita quelques maisons. Partout on remarquait une sorte d'aisance, un air de propreté, même chez ceux qu'une maladie ou des infirmités tenaient couchés sur un lit de souffrance.

Près de la fabrique demeurait la veuve Cocheteux. Le docteur entra chez elle, accompagné de MissLucy.Christiern se dirigea vers la maison des Bcrnier, située, on se le rappelle, en face de celle de Breton, devant laquelle Noélie, un balai à la main, nettoyait un petit sentier qui séparait son jardin de celui du voisin. A la vue du groupe.

qu'elle aperçut tout à coup, la jeune fille rougit et resta interdite au lieu d'aller au-devant de Madame Muyssaert, ainsi qu'elle en avait Thabitude.

— Eh bien, ma fille, tu ne viens donc pas m'embrasser? Sir, voici une excellente enfant. Orpheline à quinze ans, elle a remplacé sa mère avec un grand courage et une vivante affection pour ses jeunes sœurs, son père et son frère.

— Mademoiselle , dit Sir Corstov^ n en saisissant la main de Noélie, Dieu vous bénira. L'enfant qui fait la joie de son père est en bonne odeur auprès de l'Eternel. Ma tille m'a parlé de vous. Oh! ne rougissez pas, ajoutat-il plus bas; tout ira bien.

— Je sais combien vous êtes bon. Monsieur, et je vous remercie de l'intérêt que vous me témoignez.

Après avoir salué elle rentra dans la maison. M. et Madame Muj^ssaert se dirigèrent avec leur hôte vers l'entrée principale de la fabrique.

Sur la demande de Sir Corstown ils se rendirent immédiatement au bureau du chef, et, après un long entretien, ils se séparèrent; la joie rayonnait dans les yeux noirs de l'étranger ; Madame Muyssaert semblait partager cette satisfaction; seullefiîateur paraissait soucieux.

Lucy avait accompagné le docteur chez la vieille dame Cocheteux, qui se trouvait hors de danger. Sa famille en avait la certitude, grâce aux soins de Talmy, dont Dieu avait dirigé les efforts. En revenant, Lucy voulut entrer chez Breton; Noélie accourut à sa rencontre. Au même instant Christiern sortait de la maison Bernier; la bonne Charlotte était à sa porte.

— Voyez donc. Monsieur Christiern, ces jeunes filles qui caquètent là-bas. Ah ! elles nous ont vus; elles se

sauvent. Tiens, tiens! eh î je gage qu'elles s'occupent de vous; à moins qu'il ne soit question de moi.

Et Charlotte se livra à un accès de gaieté, qui amena la rougeur sur les joues du jeune homme.

— Qui peut vous faire supposer, Mademoiselle, que Miss Lucy et Noéhe s'entretiennent de moi?

— Oh ! je m'y connais, Monsieur; je n'ai pas atteint la soixantaine pour rien. Elles causaient à la porte; en nous apercevant elles se sont retirées, preuve convaincante qu'elles ne tiennent pas, pour le moment, à jouir de votre compagnie. Voyons, ne faites pas l'ignorant; je connaîtrai bientôt votre secret, puisque deux femmes le possèdent.

Un nouvel éclat de rire termina cette boutade, débitée d'un air moitié plaisant, moitié pathétique par la bonne Charlotte.

— Au revoir. Mademoiselle.

— Vous n'êtes pas fâché? Monsieur Christiern. Je n'ai jamais su retenir ma langue ; que voulez-vous y faire? Vous me pardonnez, n'est-ce pas?

— Votre gaieté m'a toujours fait plaisir. Mademoiselle; et certes vos innocentes plaisanteries ne peuvent me froisser. Mais je suis forcé de vous quitter : j'ai hâte de me remettre à la besogne.

— Allez, Monsieur, j'espère qu'avant peu il y aura du nouveau.

Christiern franchit en courant la courte distance qui le séparait de la fabrique. 11 ne détourna pas la tête, et pourtant

— Tiens, il passe sans nous saluer, dit Lucy. Il rentre. Le voilà disparu. Oh! je ne le reconnais plus. Il paraît que le climat de la Flandre ne dispose pas à l'amabilité.

Décidément je ne désire pas ^arrivée d^Edwin dans ce pays, puisque les jeunes gens y retournent à l'état sauvage Ne vous a-t-il rien dit ce matin, pendant votre

promenade?

— Non. Et j'ai mieux aimé qu'il en fût ainsi; j'eusse été fort embarrassée pour lui répondre. Après avoir arrangé les tombes, nous revînmes en parlant de ma mère, qui l'aimait tant, et de laquelle il a gardé un précieux souvenir.

— Mais, ma chère amie, j'espère qu'il sortira enfin de son mutisme, et alors nous réglerons cette affaire. Mon père doit s'en occup.er en ce moment.

— Je crois que vous vous hâtez trop, Lucy. Je ne comprends guère de quelle façon Sir Corstown peut s'occuper de moi; mais je ne voudrais pas que mon père apprît que

— Laissez-nous faire. S'il y a lieu, il apprendra tout par vous-même.

— Je n'oserai jamais. Oh! si ma mère!

Et à ce souvenir la pauvre enfant pleura.

— Ne t'attriste point, NoéUe, dit alors Lucy, passant subitement au dernier terme de la familiarité. Tout ira bien, je te l'assure.

La bonne Lucy parvint à consoler sa nouvelle amie, et lorsqu'elles se quittèrent, Noélie lui dit dans une douce étreinte :

— Dieu veuille que ton cousin te rende heureuse : tu le mérites certainement.

Henriette et Estelle revenaient de l'école, à leur vue les deux jeunes filles se séparèrent.

— Donne-moi, je te prie, le beau livre à images que Christiern m'a rapporté d'Amérique? dit aussitôt Estelle.

— Et mon joli nécessaire? demanda Henriette. A présent que je commence à coudre^ au moins j'aurai tout ce qu'il faut.

— Tu ne devrais pas te servir maintenant de ces jolies choses, lui dit Noélie, et les conserver soigneusement comme souvenir. N'as-tu pas déjà un dé. des ciseaux , des aiguilles?

— Si fait, mais ils ne sont pas aussi jolis que ceux-ci. Vois donc, sœur. Est-ce que Fon donne des nécessaires pour ne pas s'en servir? Estelle ne devra donc pas, non plus, examiner les gravures de son livre anglais? C'est drôle, pourquoi donc fait-on des livres anglais aux Etats- Unis?

— Parce que l'anglais est la langue principale de ce pays. Aurais-tu voulu qu'il te rapportât un livre français?

— Mais, oui, au moins nous aurions su le lire.

— Lorsque tu connaîtras mieux notre langue, je t'apprendrai l'anglais, répondit Noélie.

— Et pourquoi pas tout de suite? demanda encore la fillette.

— Parce que je ne suis pas non plus assez savante.

— Ah ! fit Henriette d'un air fort étonné.

— Voilà papa, cria Estelle eu fermant son livre dont elle avait rapidement parcouru les gravures.

Noélie serra les divers objets, et se mit à dresser la table. Breton n'attendit guère le dîner, et il eut pour prendre patience les douces caresses des deux petites. Clément examina aussi le présent qu'il avait reçu. C'était une boîte contenant des instruments de précision. Le jeune homme avait une grande prédilection pour l'art du dessin, et il y faisait de rapides progrès.

— Mes enfants, dit tout à coup Breton, je sais pour-

quoi Christiern est revenu de voyage trois mois plus tard qu'il ne devait. Je veux vous l'apprendre après le dîner, car c'est à cause d'une belle action, et je ne puis vous la taire. J'en tiens le récit de Sir Corstown lui-même, qui a bien voulu me la raconter ce matin en présence des autres employés de la fabrique. Il n'a point recommandé le secret^ que Christiern a trop bien gardé, lorsqu'il nous apprit qu'une affaire importante retarderait son retour de quelque temps.

Il n'est pas besoin de dire que le repas fut pris avec toute la diligence possible.

— En novembre dernier, commença Breton, Sir Corstown. Miss Lucy et Christiern, étaient prêts à s'embarquer à Boston pour l'Europe, lorsqu'ils reçurent une nouvelle fâcheuse. Un jeune parent, officier dans l'armée fédérale, alors au retour d'une expédition chez les sauvages qui habitent les bords des grands lacs Huron et Michigan, était tombé dangereusement malade, et il avait dû s'arrêter chez une de ces tribus. H n'était guère possible à Sir Corstown de se rendre près de lui. L'hiver déployait déjà toutes ses rigueurs, il n'osait emmener une jeune personne dans un voyage peut-être périlleux, et il ne pouvait se résoudre à la quitter. Christiern offrit de partir à sa place.

Lorsque notre ami arriva près du jeune officier, celui-ci était hors de danger, et bientôt il entra en convalescence, sans pouvoir toutefois se remettre en route directement pour New-York. Les jeunes gens profitèrent de ce contretemps pour visiter les environs en voyageant à petites journées par la voie des lacs. Ils traversèrent ainsi le Huron et une partie de l'Erié, qu'ils durent quitter à quelque distance de la fameuse cataracte du Niagara

— Oh! je l'ai viie^ dit Estelle en se levant^ c'est dans mon livre .

— Tu nous la montreras tout à Theure, dit le père. Je poursuis. Le jeune officier ne pouvant encore supporter la voiture , se promenait un matin sur FErié avec Christiern, qui conduisait la barque. Ils eurent Timprudence de se rapprocher trop des rapides^ et furent entraînés avec impétuosité vers le gouffre.

— Oli! mon Dieu! s'écria douloureusement Noélie. Martial ne parut pas s'apercevoir de Tinterruption ; il

continua aussitôt :

— Le péril était imminent. La barque n'obéissait déjà plus à l'impulsion des rames.. Un rocher, précurseur de ceux qui forment l'immense écueil de la cataracte, se présenta sur leur passage. Christiern le désigna à son compagnon, et, plus prompt que l'éclair, lorsque la frêle embarcation vint y heurter, il s'élança sur cette roche et réussit à s'y maintenir; mais, aussitôt, il s'aperçut que son ami, moins agile, et sans doute affaibh par la maladie, n'avait pu prendre pied, et que déjà les eaux l'entraînaient vers l'abîme, où leur barque allait s'engloutir. Le jeune officier poussa un cri lamentable, et disparut aux yeux des personnes arrêtées sur le rivage. Mais Christiern s'était élancé sur ses traces; il allait à une mort presque certaine, sans espoir fondé de sauver son ami. Mais, au grand étonnement des spectateurs de cette scène émouvante, M. Edwin parvint à s'accrocher à une saiUie de roc peu distante du précipice. C'était un effort suprême, et il n'eût pu s'y retenir longtemps, si Christiern , sans perdre son sang-froid , ne lut arrivé près de lui au moment où sa main lâchait cet appui. Le soutenir, se cramponner aux aspérités de la roche ^ et le

hisser enfin sur cet asile précaire, fat pour notre intrépide ami l'affaire d'un instant. Et aux applaudissements delà foule terrifiée sur la rive, ils attendirent que des bateaux de sauvetage fussent arrivés de la ville de Buffalo. Après des efforts inouïs, ils parvinrent à toucher la terre, mais le jeune cousin de Miss Lucy avait éprouvé une commotion morale si profonde qu'il dut rester plusieurs semaines dans Finaction.

Toute cette histoire n'est venue à la connaissance de Sir Corstov/n que par ime lettre qu'il a reçue ce matin de son neveu, et Christiern n'en a jamais parlé. Son absence prolongée fut alors attribuée à une rechute du jeune officier, qui, obligé de se rendre dans les plantations dès son retour, ne put revoir son oncle ni sa cousine avant leur départ pour l'Europe.

— Quel courage et quelle modestie 1 dit Clément.

Noélie parut avoir quelque chose à chercher dans la pièce voisine. Elle éprouvait le besoin de cacher l'émotion qu'elle éprouvait.

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