EN VOYAGE
La nuit va disparaître. Une légère vapeur s'élève du sol, et les oiseaux préludent à leur concert matinal. Une calèche de voyage monte lentement la route de Dunkerque à Cassel ; deux voyageurs suivent à pied^ car la côte est raide^ et le cheval a une longue course à faire ce jour-là. Déjà la voiture a dépassé les premières maisons qui annoncent la ville. Sur les parois qui encaissent la route on distingue déjà les rameaux grimpants des liserons aux couleurs tendres et variées, s'entrelaçant aux buissons d'épines. Les voyageurs touchent enfin au point culminant. Le soleil sort comme un globe enflammé de la mer de brume, il éclaire tout l'espace. Les chaumières, les églises d'une foule de villages, éclairées par leur côté oriental, offrent un aspect magnifique, noyées qu'elles sont par la rosée d'automne.
M. Muyssaert et Jules Talmy, en route depuis plus de deux heures, afin d'assister au lever du soleil sur ce mont qui domine toute la contrée, s^écartent un peu de la route en laissant la voiture sous la garde de Black.
— Nous sommes ici, mon ami, à l'endroit où se trouvait jadis le vieux castel des Morins, nom que portaient déjà les habitants du pays avant la conquête des Gaules par Jules César. Si le brouillard se dissipait, nous ver-
— serions, non-seulement le port de Dunkerque, mais encore les côtes blanches d\\ngleterre, qui lui firent donner le nom d'Albion lors de Tinvasion des Romains Vous verriez aussi apparaître plus de cent trente villes et bourgs. N'est-ce pas qu'elles sont belles nos campagnes ! Quoique presque toujours brumeuses^ elles resplendissent d'une beauté calme, paisible, non sans rapport avec le caractère des habitants. Mais il faut voir notre Flandre lorsqu'elle revêt ses riches atours, alors que le vert nuancé des arbres s'harmonise de la manière la plus pittoresque avec le vert tendre des gras pâturages et la teinte dorée des moissons. Mais, tenez, le soleil aspire les vapeurs de la terre. Voyez ces tours, ces clochers aigus qui semblent nous montrer le ciel, ces bouquets d'arbres aux reflets jaunes et empourprés; voyez ce vaste échiquier aux compartiments irréguliers, ces prés au bord des ruisseaux, ces vergers à l'entour des fermes, ces avenues d'arbres forestiers et fruitiers qui se dirigent dans toutes les directions. Il y a là une vigueur de végétation et une variété de culture qu'on trouve rarement réunies ailleurs. Spectacle ravissant, peut-être unique en Europe, car, si les brumes disparaissaient complètement, nous pourrions découvrir une trentaine de villes dans un rayon de quinze lieues, et même, avec une lunette, les vaisseaux à l'ancre dans la rade de Douvres.
— Mais, Monsieqr, tout cela est plane, monotone, sans aspects grandement variés; et je crois que la tristesse doit s'emparer de rimagination devant cet immense tapis de verdure.
— Peut-être, pour l'homme né dans les régions piontagneijses; n^ais pour nous, Flamands, pour qui le mont de Çassel fait Teftet du Jura, nous n'en demandons pas
davantage; et à la vue de ce jardin grandiose, devant les bruyantes usines, les fermes opulentes, les maisons si nombreuses, en face de toutes ces richesses, qui attestent l'aisance, l'industrie et le bonheur des habitants, je remercie Dieu de m'avoir fait naître et vivre dans ce beau pays.
Jules se contenta de sourire, mais Texpression de sa physionomie n'accusait plus au même degré cette raillerie muette, signe d'incrédulité et de sarcasme dont nous l'avons vu si prodigue.
Après une légère collation, nos voyageurs se remirent en route. Pendant qu'ils descendaient lentement le versant oriental de la montagne, Black se rapprocha souvent de Jules, sans que celui-ci parut y faire attention, et au grand mécontentement du bon chien, qui laissa échapper son grondement habituel.
M. Muyssaert fit remarquer de nouveau à son compagnon les aspects pittoresques du paysage. Laissant à gauche le mont des Récollets, colline couverte de bois touffus, ils se trouvèrent bientôt sur une route bordée d'arbres. A leur passage les chiens aboient sans fixer l'attention de Black, trottant gravement à côté du cheval. L'alouette s'élance en chantant vers le ciel; on entend encore ses modulations, lors même qu'on ne l'aperçoit plus. De belles vaches rousses, nonchalamment couchées dans l'herbe des prairies, lèvent à peine leurs mufles rosés. Plus loin, des chevaux en liberté, allongent leurs têtes curieuses par-dessus les clôtures, puis soudain, faisant volte-face, trottent, galopent et s'enfuient follement à travers les prés émaillés de pâquerettes et de renoncules sauvages. Ce tableau ne laisse pas d'exercer un certain charme sur l'âme impressionnable du jeune homme.
Les voyageurs sont remontés en voiture. Ils arrivent devant un petit chemin sur lequel sont placées de grosses pierres, séparées régulièrement , et qui permettent aux habitants de se rendre de leurs villages à la grande route lorsque les pluies et la nature argilo-glaiseuse du terrain Tout rendu impraticable. Tous les sentiers et les chemins conduisant dans l'intérieur du pays sont garnis de cette manière. Une croix est plantée à cet endroit^ et une vieille mendiante, accroupie,, se lève dès qu'elle aperçoit la voiture; elle appuie son corps chancelant sur un long bâton. Elle marmotte le Pater, qu'elle interrompt tout à coup pour dire d'une voix larmoyante :
— Une petite charité , mes bons messieurs, s'il vous plaît; je prierai Dieu de vous donner un heureux voyage.
— Priez-le pour vous-même, lui crie Jules en jetant une pièce de monnaie, que la pauvresse ramasse en reprenant le Pater à l'endroit interrompu.
— Vantez donc encore le bonheur et l'industrie des paysans du Nord, reprend Talmy après quelques instants, chaque sentier est parsemé de mendiants. J'en vis l'autre jour des bandes qui se battaient pour ramasser les quelques sous que je leur avais jetés. Et puis, voyez, ils ont replacé les dieux champêtres aux carrefours des chemins.
— Le mal est partout ici-bas mêlé au bien, répond en soupirant M. Muyssaert. Est-ce à dire pour cela qu'il n'y a point de remède? Croyez-vous que l'on ne puisse panser la plaie du paupérisme ?
— Le moyen est trouvé, dit Talmy en reprenant son mauvais sourire; il s'agit de construire des maisons de travail, et d'inscrire sur des poteaux à l'entrée des trentesept mille communes de France : La mendicité est interdite sur le territoire de
— Non, Monsieur, le remède consiste dans l'exacte observation du commandement divin : « Aimez-vous les uns les autres. » Il est tout entier dans la charité, qui est le couronnement des vérités du christianisme. Donner ! oui, certes il faut donner pour soulager les misères urgentes, imprévues; oui, il faut rechercher les malheureux abandonnés dans les chaumières et dans les mansardes. En tels cas, et dans d'autres semblables, il n'y a plus de raisonnement , ni de système à faire prévaloir. Donnons d'abord, c'est le plus pressé. Toutefois, prévenir la misère vaut mieux que d'avoir à réprimer les crimes qu'elle engendre trop souvent. Quel est l'homme qui puisse envisager sans effroi la pensée de manger un jour le pain amer de l'aumône ! La bienfaisance et la philanthropie sont bonnes, mais, sans le souffle divin delà vraie charité, elles ne sont que des corps sans âmes.
— Quels sont donc. Monsieur, les caractères de la vraie charité?
— La charité ! les Grecs en avaient fait le synonyme de grâce, les Latins ce\uid\iffection; le Christ agrandit sa signification-en en faisant le synonyme d'amour. C'est donc l'amour porté à sa suprême perfection, c'est un don offert par le cœur, apportant à tous le pain périssable et celui qui subsiste en vie éternelle. Il faut moraliser, instruire, relever les caractères affaissés, faire pénétrer le souffle vivifiant du christianisme dans les veines de la société; et bientôt cette société se relèvera revêtant une nouvelle vie par le travail, par la charité, par l'amour.
— Pourquoi placez-vous le travail près de la charité?
— Le travail, mon ami, est un grand moyen civilisateur, et comme tel on peut le mettre à côté de la charité, la force civilisatrice par excellence. Mais je ne parle point
du travail abrutissant, accompagné de périls de toute sorte, de celui des esclaves enfin; j'indique surtout le travail fécondé par ^intelligence, par Téducation, par la foi chrétienne. Tout labeur demande de Tactivité intellectuelle, et Touvrier le meilleur est celui qui cultive son esprit; plus cet esprit étend ses forces perceptives, et plus aussi Vhomme produit une œuvre supérieure. Il s'agit donc de développer les facultés innées de l'homme il saura trouver ensuite dès moyens d'exécution moins fatigants et plus rapides. La plupart des machines les plus utiles ont été inventées par des ouvriers.
— Eh! cher Monsieur, interrompit Jules, je doute que ceux que vous employez dans vos filatures puissent jamais perfectionner les machines.
— Ah ! mon ami, je sais parfaitement que dans la ville que j'habite, le travail est un joug pesant : seize heures de corvée, car on ne peut donner un autre nom à ce que font des malheureux dégradés, dépouillés, auxquels on prend encore la matinée du dimanche pour leur faire nettoyer les machines qui les épuisent. Aussi, qu'en résulte-t-il? Ces misérables fileurs et filtiers, presque privés des joies de la famille, épouvantés par la misère qu'ils transmettront à leurs enfants malingres et chétifs, se réfugient dans l'ivresse que leur procure les spiritueux, et ils- perdent ainsi le peu de raison qu'ils possèdent. 11 faut réformer ces abus^ L'ouvrier doit cesser d'être un, instrument, il faut lui restituer ses droits à l'éducation, lui enseigner les devoirs désappris, oubliés, et bientôt.
1 Nous développerons plus loin ce tableau. Hâtons-nous de constater avec bonheur que cet état de choses a reçu d'heureuses modifications, grâce aux enquêtes faites par le gouvernement et au généreux concours apporté par la municipalité et par d'honorables industriels de Lille.
instruit, moralisé, remis dans la voie des saines croyances abandonnées, l'ouvrier observera avec courage, intelligence et dignité la loi du travail imposée à Thumanité tout entière; il consacrera une partie des heures qu'il faut lui rendre, à Tétude de la nature et de Thistoire; il apprendra aussi à connaître le Créateur de toutes choses: cette connaissance conduit nécessairement à l'intelligence des arts et des sciences. Puis, s'appartenant complètement, il consacrera le dimanche au repos, aux joies de la famille, au culte religieux. Le jour du Seigneur est fait pour Tàme, il ne doit plus être un jour de fatigue ni de dissipation. L'ouvrier s'élèvera ainsi au-dessus des jouissances de la brute pour se rapprocher toujours davantage de Celui qui lui a donné une âme immortelle. Mais pour marcher vers ce but, il faut que les mieux partagés sous le double rapport de l'instruction et des richesses, il faut que ceux qui ont vraiment à cœur de procurer le bien-être à leurs semblables et d'aider à leur moralisation , se fassent tout à tous en s'oubliant euxmêmes. Ils deviendront ainsi possesseurs des richesses véritables, ils jouiront d'un contentement inépuisable: car l'amour est la vie du cœur.
M. Muyssaert ouvrait ainsi les vastes horizons de sa pensée la plus intime, et l'auditeur se laissait prendre au charme de ces paroles persuasives. Talmy eût écouté indéfiniment : il se trouvait dans la situation d'un aveugle, qui, revoyant la lumière après de longues années, perçoit avec difficulté les formes vagues passant sous ses yeux. Une conviction ardente accentuait chacun des mots prononcés par M. Muyssaert, et un monde d'idées nouvelles se mouvait dans l'âme de Jules.
Nos voyageurs s'arrêtèrent quelque temps à Bailleul.
Sept lieues restaient à parcourir. Le cheval avait besoin de repos et surtout d'une bonne provende. Jules revit ainsi Thôtel où il avait logé avant son départ pour Dunkerque^ et il y rentra avec de tout autres sentiments. Il n'avait pu sans être ébranlé se trouver en contact avec rhomme dévoué, qui ne sentait une œuvre parfaite que lorsqu'il l'avait poussée au point où l'action divine commence. Talmy était près de se rendre; toutefois l'orgueil l'incitait encore à chercher la place vulnérable des arguments de son libérateur. Il y a tout à craindre des caractères de cette trempe; on les voit trop souvent, après avoir combattu la vérité, fléchir devant elle, se redresser, mais succomber enfin; passant alors d'un excès à un autre, il leur arrive également d'aller du scepticisme outré aux déchirements d'une conscience timorée, et de se laisser prendre aux mirages qui trompèrent tant d'àmes naïves ou fatiguées : la pénitence imposée à la chah-, sans la repentance du cœur.
A trois heures de l'après-midi les voyageurs remontèrent en voiture ; les campagnes qu'ils parcouraient sont partagées en prairies très étendues et en houblonnières; celles-ci sont reconnaissables aux longues perches fichées en terre, autour desquelles s'enroulent des tiges chargées de fleurs jaunâtres dont les lupulines granulées donnent à la bière, principale boisson du pays, une saveur agréablement amère et une odeur aromatique. Les chants éloignés des faneurs, le pas lourd et combiné des chevaux de charrue, les cours des fermes, remplies de canards aux manteaux veloutés, de poules bruyantes, de coqs fanfarons, tout cela picorant; puis les petits enfants interrompant leurs jeux pour examiner les passants : voilà le tableau champêtre, auquel le soleil prêtait toute sa magie.
Après un long silence, Jules reprit la parole :
— Vous espérez donc^ cher ^'onsieur, par Foiganisation et le développement delà charité chrétienne^ établir un nouveau paradis terrestre, guérir les maux du corps, amortir les passions, faire enfin renaître Tàge d'or?
— Non, mon ami, je n^espère pas un tel résultat : la terre ne peut être un lieu de délices; au ciel seulement les hommes jouiront d^une fête éternelle. Et ceux-là ne seront pas appelés à y participer qui rêvent la réalisation de leurs appétits charnels et grossiers, ou qui croient que les pauvres sont fatalement destinés à souffrir les angoisses de la faim. La souffrance est salutaire à l'homme, mais il est des privations, des tortures morales qui dessèchent le cœur. Les convoitises ardentes du dénùment sont aussi dangereuses que la satiété des jouissances physiques.
— Je crois, reprit Jules, qu'il sera très difficile, sinon impossible, d'édifier votre Eden. Ferez-vous un appel aux bons sentiments, à la fraternité? Votre cause est condamnée d'avance. Comptez-vous sur l'action des lois? Je prévois un danger extrême.
— Ma cause, ainsi que vous la nommez, est celle de l'humanité : elle ne peut être condamnée, parce que les bons sentiments sont plus répandus qu'on ne le croit généralement; ils existent chez tous les hommes à l'état latent sinon ostensible, l'occasion les révèle : il s'agit de trouver leur emploi. Je crois donc à ce que vous nommez la fraternité. Quant à l'action des lois, je cherche l'extrême danger que vous prévoyez; je ne puis le découvrir. L'Etat, dont la condition est de représenter toutes les volontés du pays, doit soulager les misères pervertissantes, accorder le pain de la pensée par l'instruction primaire^
sans laquelle Tintelligence reste stérile^ et faciliter les moyens d'obtenir le pain du corps, sans lequel les droits écrits ne sont que déception^ par rétablissement d'une commission gouvernementale^ placée de manière qu^on Faperçoive du pays tout entier, afin qu'elle puisse réunir les lumières éparses, les expériences disséminées, les efforts isolés, les dévouements individuels; tenant compte des enquêtes locales, des recherches partielles, des travaux et des ressources des sociétés de secours mutuels, et devenant ainsi un centre où aboutiront toutes les idées, et d'où rayonneront toutes les solutions reconnues praticables ; établissant enfin, pièce à pièce, loi à loi, mais avec ensemble, avec maturité, le grand code de la charité sur les principes de FEvangile. La mission de l'Etat est assez grande, et il ne peut l'étendre plus loin sans léser les uns au profit des autres, et sans restreindre surtout les devoirs de chaque individuahté. La bonne politique est une des applications de la morale, et le principe moral réside surtout dans les rapports que nous devons observer avec notre prochain et avec Dieu, en les étabhssant d'une manière constante et dans un esprit chrétien sur le domaine de l'ordre social. Je ne vois donc rien, vous dis- je, à objecter contre l'existence des bons sentiments, ni rien à opposer à ce que je crois possible d'obtenir de l'action bien comprise des lois du pays, d'ailleurs toujours susceptibles de recevoir des modifications dans le sens du progrès, et le plus ordinairement aussi la représentation vraie de la conscience générale.
— Mais en voulant diminuer, détruire même, la misère, vous vous révoltez contre cette parole de l'Evangile : « Il y aura toujours des pauvres parmi vous. »
— Point : cette parole vient appuyer le principe de la
charité. « Il y aura toujours des pauvres. » Nous devons croire à ces paroles, puisque le Christ les a prononcées. Mais si les efforts humains ne peuvent faire disparaître complètement la pauvreté de la terre ^ il ne faut pas pourtant se croiser les bras. Le dogme de Tamour reste intact; car Dieu nous présente ainsi l'occasion d'exercer la charité envers ceux qui se trouvent en nécessité. Et lorsqu'on le veut sincèrement, il y a mille moyens de leur faire du bien. Vous voyez donc quilne s'agit pas d'abolir la misère, mais de la secourir en temps opportun. Le reste appartient à Dieu. La cause de l'humanité n'est point étrangère au christianisme, une religion ne pouvant être divine que lorsqu'elle est en même temps humaine. Que tous les hommes de cœur se coalisent, qu'ils se mettent à l'œuvre, et la mission de la vraie charité ne sera plus entravée par les incrédules et par les égoïstes. M. Muyssaert cessa de parler, et Jules resta longtemps dans une profonde rêverie. Enfin, relevant la tête, son regard se porta sur le paysage environnant. Partout sur son passage il remarquait l'obéissance à la sainte loi du travail. La route à cet endroit est bordée de prés coupés en tous sens par des fossés d'irrigation destinés à fournir l'eau nécessaire au blanchiment des toiles que les fabriques des environs d'Armentières produisent en abondance. Les rigoles, reflétant l'azur céleste, se marient aux longues bandes des blancs tissus, étendus sur le vert tendre des prairies, et recevant également les rayons du soleil et l'eau adroitement lancée par des bras vigoureux. La scène est rendue plus attrayante par les chants rustiques des blanchisseurs. Ces scènes aniaiées, écho des paroles qu"il vient d'entendre, produisent une salutau-e impression sur l'esprit du jeune voyageur.
-^ kk —
Le manufacturier avait quelques affaires à régler à Armentières, et il laissa Jules à Thôtel. Dès que celui-ci se trouva seul pour la première fois depuis le soir où il avait été sauvé du suicide, il voulut caresser Black. Cette pensée lui était venue depuis quelques heures, mais il n'avait osé la mettre à exécution; c'eût été, pensait-il, faire connaître rétat de son cœur, et l'orgueil l'avait retenu. Aux avances faites par le bon chien dès le premier jour, il répondit, nous l'avons vu, par des rebuffades; depuis lors il s'était contenté de le repousser doucement et de faire disparaître l'empreinte laissée sur ses vêtements par les brusques attouchements du terre-neuve. Pendant le repos à Bailleul, alors que la transformation s'opérait sans qu'il y prît garde, Black avait fait de nouvelles avances, mais sans plus de résultat. Maintenant l'homme offre les caresses, et le chien, ne comprenant rien à ce changement, paraît peu disposé à y répondre; enfin il s'abandonne avec joie, saute, appuie ses énormes pattes sur les bras de son nouvel ami; puis il s'élance vers la porte, y gratte en jetant de petits cris joyeux; mais il se met à gronder en ne voyant point rentrer celui qu'il voudrait voir; il revient vers Talmy, il lèche la main qui le flatte, et paraît comprendre lès douces paroles qu'on lui adresse. Sa joie éclate alors plus bruyante, et ses démonstrations se traduisent en aboiements répétés, qui retentissent par toute la maison; mais, dans un retour subit, se dressant brusquement contre les épaules de Jules, alors baissé, il renverse celui-ci, et tous deux roulent sur le parquet.
Toutefois un témoin de cette scène se trouvait là depuis quelques instants. M. Muyssaert en tira un heureux augure : il pensa avec raison que si Jules éprouvait quelque reconnaissance pour l'animal qui l'avait retiré des flots,
il arriverait bientôt à se prendre d'amitié pour ses semblables.
Nos voyageurs se remirent en route sans que M. Muyssaert eût fait aucune allusion à ce qui venait de se passer. Le soleil, fort bas à l'horizon, dessinait en avant les silhouettes allongées de la voiture et du cheval ; l'ombre de Black courait avec des bonds étranges à travers les arbres et les arbustes.
Mais le crépuscule se répandait dans les plis du terrain, une teinte rosée brillait encore au couchant, et le silence régnait entre ces deux hommes qui ne paraissaient plus disposés à se livrer à la conversation. Jules songeait au passé, M. Muyssaert à l'avenir.
A la nuit, Black s'élança sur la route, puis dans le fossé de gauche, dans lequel il disparut; on l'en vit sortir à quelque distance, traverser le chemin, descendre dans le fossé du côté opposé, et enfin reparaître à l'endroit où était parvenue la voiture. Alors il se plaça près du cheval jusqu'à ce qu'il eût atteint la limite de la partie explorée. Il recommença ensuite ce manège, qu'il continua jusqu'aux portes de Lille. Jules en demanda d'abord l'exphcation.
— Son premier maître, répondit M. Muyssaert, était voyageur de commerce; il dressa ce chien lors d'une tournée qu'il fit en Italie, terre classique des voleurs de grand chemin. Black a conservé l'habitude d'aller ainsi en éclaireur.
L'obscurité devint complète, et le silence n'était interrompu que par le bruit sourd et saccadé des moulins à vent, dont les longues ailes noires, passant devant les ouvertures éclairées, semblaient éteindre et rallumer des feux errants. Nous allons profiter de ce calme pour trans-
crire quelques parties du journal tenu par M. Muyssaert depuis une vingtaine d'années. Ces pages sont nécessaires à rintelligence de la suite de cette histoire. Les feuillets de ce journal sont nombreux; mais nous procéderons par extraits. Ecrits par un homme qui aimait à recueilhr jour par jour les incidents divers de sa vie^ on y remarquera les espérances conçues et poursuivies à travers les obstacles, et les aspirations généreuses d'une âme ardente; nous passerons rapidement sur les heures de découragement : elles sont, du reste, en petit nombre.