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FEUILLETS DÉTACHÉS D'UN JOURNAL

Lille, 14 juin 1807.

J'ai 17 ans. 11 y a un an^ à pareille date^, mon père

tombait à Friedland!... Brave père!... Il est mort à la grande bataille. Telle sa \ie, telle sa fin : glorieuses Tune et Tautre. Oh ! je voudrais vivre et mourir comme lui, er^ soldat. Mais ma mère!... Je lui obéirai^ avec peine peutêtre, pourtant sans regrets. Elle m'aime tant

13 décembre 1809.

Quel temps et quelle misère! J'accompagnai ma

mère ce matin; nous visitâmes quelques-unes de ces demeures du pauvre, situées à deux ou trois mètres audessous du pavé de la rue. 11 est désolant de voir dans quels trous infects peuvent habiter des créatures humaines. Et cela dure depuis longtemps. Quel usage funeste. Ces caves ne reçoivent l'air et la lumière que par l'entrée de l'escalier, toujours placée près de ruisseaux sales et fétides. Plus de trois mille personnes vivent ainsi, et elles semblent vouées à des misères inconnues à tous les habitants delà terre, même aux parias de l'Inde, même aux

jjeiipiades sauvages des plus misérables contrées. Elles envieraient la condition des nègres esclaves, si elles en avaient connaissance. On m'a affirmé que tous les efforts tentés pour assainir ces habitations, par des manufacturiers et par le conseil municipal, ont échoué devant l'incurie ou la résistance opiniâtre de ces malheureux. Oh ! j'espère qu'on y parviendra pourtant.

Il a été établi que, sur 21 enfants de ces malheureuses familles, il en meurt 20 avant qu'ils aient atteint l'âge de 5 ans; ceux qui dépassent cette limite fatale restent contrefaits, étiolés, ont un visage pâle et terreux, et vont ordinairement presque nus. Nous avons vu aujourd'hui de grandes filles, à peine couvertes de jupes effrangées, déchirées partout, qui laissaient voir leur chair bleuie par le froid; ces pauvres créatures étaient sales, sans pudeur, sans honte, attendant l'aumône d'un morceau de pain de munition ou d'une gamelle de soupe que leur apportaient les soldats de la caserne de Paris.

Après avoir traversé plusieurs rues nous descendimes dans une cave de la cour à Cloux , à laquelle on parvient par des ruelles étroites, sombres, où règne une humidité constante en toute saison. La grande quantité de neige tombée pendant les jours précédents a obstrué cette cour; puis, le dégel étant survenu, l'eau, mélangée aux immondices dont le sol est ordinairement recouvert, l'eau a fait irruption dans les caves.

Nous trouvâmes là trois enfants pleurant sur les degrés bourbeux. Leur père travaille dans une fabrique de fil; la mère avait été obligée de s'absenter pour se procurer du bouillon que les bonnes sœurs de Stappaert délivrent journellement aux malheureux, dont le nombre est si grand dans ce quartier. Cette femme revint; je l'aidai à

vider sa cave de l'eau qui s'y était répandue. Pendant ce temps ma mère s'occupait des enfants.

J'offris ensuite à la femme de lui procurer un logement plus convenable. Elle me répondit : — J'aime mieux rester dans cette cave. Je puis y garder les cendres que nous ramassons dans les rues. — Combien vous rapportent-elles?— Oh' bien trente sous par semaine. Ça suffit pour le loyer. — Et votre mari, que gagne-t-il? — 24 paiars ( 1 fr. 50 c. ) par jour. — Mais cela ne peut suffire pour cinq personnes? — C'est vrai, Monsieur; mais je gagne environ trente sous par semaine en faisant de la dentelle, lorsque mes enfants ne sont pas malades. Puis nous recevons quatre livres de pain tous les huit jours, et souvent du bouillon à Stappaert, parce que nous sommes inscrits sur le livre du pauvinseur. Ensuite, vous savez; quand il y a des gros morts qui laissent de quoi, on nous donne un pain à leur enterrement. Malheureusement il n'y en a pas souvent sur Saint-Sauveur ; ceux de la paroisse Saint-André sont plus heureux : ils ont beaucoup de riches parla. Ah! si Baptiste pouvait entrer dans une bonne boutique, nous irions demeurer sur Saint-André.

Ma mère, après avoir donné des chemises qu'elle avait confectionnées pour les enfants, dit à cette femme : — J'ignorais que vous fissiez de la dentelle, Angélique. Voulez-vQus me la montrer. — Oui, Madame. Je la cache à cause des cendres. Avant de me marier, j'en faisais à 30 et 40 sous l'aune de Lille (70 centimètres) ; maintenant, on me donne 6 sous de celle-là; c'est bien dur, allez, Madame: pour avoir mes trente sous, il en faut 5 aunes. Et je ne sais pas comment ça ira plus tard : j'ai perdu mes pauvres yeux dans cette cave. — Ma mère lui en demanda 10 aunes à raison de 50 centimes, et lui proposa

un diWixe parchemin (modèle), dont elle pourrait obtenir un meilleur parti que de celui dont elle se servait. — Je connais des dames, ajouta-t-elle, qui vous .en donneront 15 sous. Viendrez-vous à la maison, Angélique? — Oui, Madame. — Eh bien, venez avec vos enfants.

Nous quittâmes cette malheureuse famille. Dans la rue je demandai à ma mère sur quoi couchaient ces pauvres gens : je n'avais pas vu de lits. J'appris que leà deux petits enfants reposaient dans un vieux panier garni de chiffons; Taînée, le père et la mère, sur des débris de paille de colza, provenant des paillasses vidées dans la rue, et le plus souvent sur les cendres, recouvertes de vieille serpillière. N'est-ce pas épouvantable de penser que ces cendres, destinées à fertiliser la terre, reçoivent ainsi les sueurs du pauvre, auxquelles viendront encore s'ajouter celles de l'homme des champs.

Nous allâmes ensuite chez un vieux savetier à qui j'avais donné des chaussures à réparer. Je m'informai de sa position. — Oh! je suis riche, moi, répondit-il, je ne suis inscrit sur le livre du pauvriseur qu'en cas de maladie, et pourvu que j'aie des demi-semelles à remettre aux souliers, je me considère comme le plus heureux de la terre. Il ne faut pas tous les biens du monde pour vivre, et je suis philosophe. D'ailleurs, je n'ai ni femme ni enfants à nourrir. — J'ai des chaussures à arranger, lui dit ma mère; puis j'ai quelque chose à vous dire. Venez aussitôt que vous le pourrez.

Je devinai ce qu'elle avait à lui communii^uer; bonne mère, elle pense à l'état de l'âme en même temps qu'elle vient en aide aux maux physiques. — Ah! je sais quoi, dit le vieillard en souriant, j'irai demain chez vous, ma bonne dame. — Venez dans la matinée, Louis, votre ou-

vrage sera prêt à emporter. — Je n'y manquerai pas. Madame.

Après quelques autres visita, nous nous décidâmes à rentrer. En passant dans la rue des Etaques, nous fûmes témoins d'un spectacle navrant. Un ecclésiastique se trouvait là au milieu d'une bande d'enfants déguenillés; ces petits malheureux chantaient, criaient en lui lançant de dégoûtants projectiles. Les vêtements de cet homme respectable étaient couverts de boue. Quoiqu'il ne soit pas de notre communion, ma mère le connaît parfaitement : elle le rencontre souvent dans les tristes maisons de ce quartier. Je rompis la ronde, et, saisissant ce bon prêtre parle bras, je l'entraînai précipitamment vers son domicile. En route il nous dit : — Ces pauvres enfants ne sont pas aussi coupables que vous le supposez. Abandonnés dans la rue, par leurs mères obligées de travailler dans les fabriques avec leurs maris, ces petits infortunés contractent de funestes habitudes. Si Dieu me laisse dans cette paroisse, je tâcherai, avec son aide, d'opérer un changement bien nécessaire dans leur désolante condition. — Cet homme excellent,* possesseur d'une belle fortune personnelle, se réserve à peine le nécessaire, afin de secourir les pauvres ^

18 février 1810.

L'aumône ne peut suffire. La misère est un gouffre insatiable. Les conditions de travail sont déplorables^ l'in-

1 Tous les faits relatés ici sont de la plus grande exactitude. Xous sommes beareux d'ajouter qu'à la suite des travaux de percement exécutés depuis quelques années, le nombre des caves habitées a considérablement diminué, et celles qui le sont encore ont été assainies.

siriictiôn est impossible; le temps de se procurer le pain de l'esprit manque aux pauvres, puisque seize heures d'un travail abrutissant ne peuvent suffire à leur donner la subsistance du corps. San? prévoyance, ni économie possible, énervés par cet excès de misère, ils deviennent prématurément caducs, et les hospices ne les admettant qu'à un âge fort avancé, ils restent à la charge des bureaux de bienfaisance, qui ne peuvent les secourir qu'imparfaitement. A qui la faute, mon Dieu ? Hélas ! dans ce pays. si riche, si fertile, plus du cinquième de la population gémit dans les dures privations de l'indigence.

Il faut une réparation, non des expédients. 11 ne s^agit plus seulement de donner aux pauvres de quoi se nourrir. Cela se pratique depuis des siècles, et n'a pas empêché la société moderne de devenir malade comme celles de l'antiquité. Les prisons se remplissent, les temples se vident. Seigneur, c'est de toi seul que peut venir le secours.

29 novembre 1810.

La fabrique prospère. L'augmentation de mes appointements me permet d'acheter les livres et les instruments nécessaires à l'exécution de mes projets. Je suis aidé par mon oncle; il a mis une pièce des magasins à notre disposition; il assiste à nos cours, et les ateliers sont fermés deux heures plus tôt, à la condition que les ouvriers consacreront une heure aux leçons de lecture, d'écriture et de chant , à moins qu'ils n'en soient empêchés par quelque devoir de famille. M. Lostel n'a pas diminué le salaire, et il obtient déjà presque autant de travail ; aussi se propose-t-il d'augmenter le prix des journées.

Ma cousine Ernestine s'est chargée de Tinstruction des plus jeunes élèves. Ma mère leur fait réciter des versets du Nouveau Testament, et elle lit chaque jour un chapitre de la Bible. Sa nianière de lire les saintes Ecritures, le son de sa voix, ont un caractère particulier, et propre à produire la plus profonde innpression. Hier c^était dans l'évangile selon saint Matthieu, au chapitre XI^; lorsqu'elle dit le verset 28<" : « Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés, et je vous soulagerai, » elle appuya sur ces paroles avec une sensibilité si vraie, que plus d'une larme coula sur ces visages d'hommes et d'enfants. Ces pauvres gens n'ont jamais entendu la Parole du Sauveur. Tout est à faire ici; l'ignorance est complète.

Tenues dans un état de malaise héréditaire , nos familles ouvrières, sans énergie physique, sans dignité morale, n'ont aucune notion claire de leurs devoirs et de leurs droits. 11 faut donc, avec l'instruction élémentaire, commencer une éducation rehgieuse solide, et ma bonne mère est essentiellement apte à cette mission régénératrice.

27 mal 1811.

Voici les beaux jours, et ma mère nous est rendue après une longue et douloureuse maladie. Grâces à toi, ô notre Dieu! tu as exaucé nos prières : à nous maintenant de travailler avec plus d'ardeur à l'établissement de ton règne. Ernestine veillait près de notre chère malade ; ce qui ne l'empêchait pas de continuer ses soins à ses jeunes élèves : semblant se multiplier, elle était partout à la fois. Quelle reconnaissance je lui dois. N'éprouvé-je pas encore un autre sentiment? En sa présence mon cœur

bat plus vite^ et j^ai peine à dissimuler mon émotion ; plus je ciierche à voiler l'expression de mes regards, et plus aussi Fespiègle et gracieuse jeune fille semble prendre à tâche de me faire perdre Féquilibre moral. M. Lostel excite même ses attaques, et j'ai surpris des regards échangés entre ma mère et lui Mais non, si bon qu'il soit

pour moi, le fils de sa sœur, il ne peut être insensible à l'attrait de la fortune; il est riche, Ernestine est son unique héritière, et moi, je ne possède que mes appointements. Ah! laissons ce beau rêve, et pensons plutôt aux pauvres ouvriers que je viens de quitter. Seigneur, je te remercie; quelques-uns sont devenus meilleurs.

14 juin 1811.

C'est aujourd'hui pour moi un triple anniversaire : ma naissance, la mort de mon père, mon entrée dans cette maison. A cinq heures, ce matin, j'étais au travail lorsque ma mère est venue près de moi avec Ernestine. J'ai reçu ses embrassements. — Mon fils, m'a-t-elle dit, j'ai voulu me trouver la première auprès de toi; j'ai rencontré ta cousine, elle me guettait au passage, mais elle ne pouvait m'enlever le droit de te donner un baiser semblable à celui que je te donnai il y a vingt ans à pareil jour. — Eh ! bien, ma tante, moi je lui en donnerai un comme j'en donne à mon père. Voulez-vous, Clément? — Et sans attendre ma réponse, la naïve enfant s'est élancée vers moi, et me^ joues me semblent avoir conservé Tempreinte de son chaste baiser.

Ernestine me présenta un album rempli de délicieuses vues des environs de Lille, de l'intérieur de notre salle

d'étude, et, douce surprise, à la première feuille, le portrait de ma mère, finement dessiné avec un vrai talent. J'étais si ému que je ne remarquai point l'entrée de mon excellent oncle. Lui aus>i me fit un don : c'est un portefeuille qu'il me recommanda d'ouvrir seulement après son départ pour les ateliers. Puis, prenant les mains de ma mère et de ma cousine, il les emmena précipitamment vers le jardin.

Mon regard les suivit, et lorsqu'ils disparurent derrière

une charmille, mon imagination déploya ses ailes je

rêvai longtemps jusqu'à ce que la doehe du déjeuner appela les ouvriers au dehors. Je me levai machinalement, et, rêvant encore^ Je me rendis au salon. En revoyant mon oncle, je me souvins du portefeuille, que je tenais à la main. Ma contenance embarrassée fit sourire ma mère, et elle m'en demanda la raison. Le père d'Ernestine avait les yeux fixés sur moi : je les sentais. Quoiqu'elle fùtlà^ et probablement parce qu'elle s'y trouvait, j'aurais voulu me mettre à l'abri de leurs regards. J'avouai enfin que je n'avais point pensé au portefeuille, et que des rêveries m'avaient exclusivement occupé. Les rires éclatèrent. — Pour punir ce beau ténébreux, dit M. Lostel^ nous l'emmènerons en captivité, et nous ne lui permettrons d'examiner notre don qu'au retour, ce soir, bien tard. — Adopté à l'unanimité, ajouta Ernestine.

Nous fûmes bientôt dans la campagne. Tout y chantait : il me semblait comprendre le murmure des feuilles et des fleurs champêtres. Les petits oiseaux, les insectes sous l'herbe, les papillons agiles, tout prenait une voix, voix harmonieuse et tendre, pour célébrer les splendeurs et la magnificence de l'œuvre du Créateur.

Ernestine avait passé son bras sous le mien; insensi-

blement nous prîmes les devants. En débouchant d'un étroit chemin bordé de haies très élevée^ ^ nous nous trouvâmes en face d'une plaine verte et dorée. Cette vue nous procura une vive émotion, et ce fut avec des accents de reconnaissance que nous unîmes nos voix pour chanter :

0 Dieu ! ton temple C'est l'univers.

Quand je contemple Les cieux, les mers.

Et cette terre.

Et sa beauté.

J'adore, ô Père!

Ta majesté.

Une voix continua aussitôt derrière nous :

Mais, ô folie!

Sujet d'effroi !

L'homme t'oublie.

Il vit sans toi; v

Et ton ouvrage

Cache au pécheur.

Comme un nuage.

Son Créateur.

La voix devait être celle d'un enfant. Ces accents, sans méthode, avaient un cachet de simplicité naturelle. Nous avançâmes pour découvrir le jeune chanteur. Il était derrière une haie de sureaux en fleur, qui nous avait caché une briqueterie. C'est un garçon de treize à quatorze ans. Vêtu d'un pantalon bleu relevé au-dessus des genoux, et d'une chemise aux manches retroussées jusqu'aux coudes, il allait, tête et pieds nus, sous un soleil ardent, prendre des morceaux de terre moulés, à mesure qu'un homme les façonnait sur une table , et il les ran-

geait symétriquement sur le sol; quoique les mains et les pieds de l'enfant fussent^maculés de boue, ses jambes et ses bras étaient nets ainsi que ses vêtements. Il nous salua en souriant. Son visage, à demi voilé sous une épaisse et longue chevelure d'un blond cendré^ rayonnait de douceur et d'mtelligence.

Le briquetier suspendit son travail pour nous examiner à loisir; je questionnai le jeune garçon. Martial Breton est orphelin; il a été recueilli par sa grand'mère, qui, devenue aveugle, est obligée de mendier près de la porte Saint-Maurice. Il gagne dix sous par jour, et il est exposé à des chômages fréquents et prolongés. L'aspect de cette misère me fit mal. Cette belle journée, ces campagnes magnifiques me semblèrent perdre de leur éclat. Il y a donc des malheureux partout : à la ville et aux champs. Lesquels sont le plus à plaindre? Au moins, mon Dieu, cet enfant qui chante tes louanges n'est pas entièrement dépourvu de bonheur. Je le reverrai. Il viendra ici.

Voilà deux heures que j'écris. Je sens qu'il y a de la félicité pour moi dans ce portefeuille, que j'ai décidé d'ouvrir seulement après avoir retracé le souvenir de cette

journée Que de bonté! Intéressé dans les affaires

de la maison. Je pourrai donc étendre mon œuvre, lui donner plus de développement. 0 Dieu bon et puissant! accorde-moi de devenir un instrument entre tes mains.

16 juin 1816.

Je puis enfin reprendre mon journal. Le iï juin aura désormais un nouvel éclat dans mes souvenirs. Dieu m'a donné une aide, une compagne. En rentrant ici, elle a

ouvert notre Bible de mariage^ et son doigt s'est arrêté sur ce passage de TEcclésiaste : « Deux valent mieux « qu'un; car ils ont plus de récompense de leur travail. (( Car si Fun tombe ^ l'autre relèvera son compagnon. » Une prière s'écbappa de nos cœurs , et monta vers Celui qui seul peut nous diriger dans la mission qu'il nous a confiée. Ah ! que ne pouvons-nous soustraire tous les malheureux à l'influence dégradante de la misère,, en leur donnant des sentiments généreux et de nobles espérances, afin de les relever à leurs propres yeux, et de les replacer au rang d'hommes, d'enfants de Dieu, de chrétiens.

Au moment où nous étions sous l'influence de ce sentiment profond de gratitude envers le Seigneur, une douce mélodie se fit entendre dans la cour de la fabrique. Mon père et ma mère vinrent nous appeler. Les ouvriers nous attendaient.

Ces bonnes gens avaient revêtu leurs habits de fête, et les femmes, les enfants, les accompagnaient. Il n'y a point de vraie joie où manque la famille. L'expression de tous les visages respirait la paix et le contentement. Ceux-là ont pris des habitudes et des principes plus purs; ils ont rejeté les tentations de l'intempérance, pour satisfaire la soif d'instruction et entrer dans la voie du progrès moral et religieux. Mais qu'est-ce que ce petit nombre sur une population de 20,000 ouvriers ! il faudrait que tous pussent suivre le même chemin.

Nos amis nous accueillirent avec joie, et un jeune homme se détacha des groupes pour ofïrir à Ernestine un déhcieux bouquet de roses, de myosotis, de pensées et de romarin : touchant emblème ! Martial Breton prononça en même temps quelques paroles d'un discours évidein-

ment préparé, que j'interrompis en embrassant le jeune orateur. Ernestine détacha du bouquet une tige de myosotis et la lui donna. Il la mit délicatement dans un livre qu'il tira de sa poche, ce qui fit sourire ses camarades, qui s'attendaient à la lui voir placer à sa boutonnière.

Martial se dirigea alors vers un groupe de femmes et revint près de nous avec son aïeule. — Que Dieu vous bénisse, Madame, dit-elle; vous prenez soin de la vieille aveugle; je ne puis vous voir, mais je sais combien vous êtesbelie^ parce que vous êtes bonne; vous donnez votre amitié, votre cœur, avec vos bienfaits ; vous faites pour la pauvre Henriette ce que vous pourriez faire pour une sœur. Dieu vous voit, lui; soyez heureuse toujours. Et la bonne vieille pleura. J'essayai de la calmer. — C'est de joie, mon bon Monsieur; mais j'ai quelque chose à vous demander. — Je vous écoute, Henriette. — Je sais. Monsieur, qu'il faudra m'en aller bientôt. Lorsque mes yeux éteints se rouvriront dans le ciel, il me serait doux, si Dieu permet de regarder vers la terre, de voir Martial rester près de vous. Il est si bon pour moi, il vous est tout dévoué. Je vous confie mon brave et pieux enfant. Monsieur. — Je lui promis avec plaisir de satisfaire à son vœu, et elle me serra la main, en même temps que je pressais celle que me tendait Martial.

Il y a cinq ans que je le rencontrai pour la première fois à la briqueterie, et depuis lors il vit près de nous avec sa grand'mère. Quels cœurs d'or!

L'aveugle passa sa main sur la tête du jeune homme; mais celui-ci se retira précipitamment : — Grand'mère, dit-il, vous me faites pleurer, et vous savez bien que j'ai autre chose à faire, ajouta-t-il en se rapprochant pour donner un tendre baiser à la bonne vieille, qui le lui rendit

avec effusion ; puis il courut rejoindre ses compagnons. — Hé! il me laisse — Vous êtes près de nous^ Henriette, lui dit ma mère en passant son bras sous le sien. Venez vous asseoir entre ma fille et moi; nos jeunes gens vont chanter, et vous entendrez votre Martial.

Notre jeune élève chanta le solo avec sa voix de ténor d^une pureté remarquable. Le chœur fut dit avec justesse par les ouvriers de la maison. Les assistants paraissaient ravis. C'était la communion des âmes. Les ineffables joies de la famille faisaient le sujet du chant. On dressa des tables dans la cour; quelques amis s'y placèrent avec les ouvriers, leurs femmes et leurs enfants, et tous, rayonnant d'une félicité calme, prirent part à une collation frugale et savoureuse à la fois. Je ne puis exprimer l'émotion pénétrante que je ressentis à la vue du bonheur reflété dans tous ces yeux fixés sur Ernestine et sur moi. Oh ! qu'il est doux et facile de pratiquer le bien, et quelle douce récompense pour de faibles efforts.

Bénis, mon Dieu, bénis nos travaux. La vie que tu m'as donnée, je la voue à Tamélioration du sort de ceux qui supportent plus particulièrement le poids du jour.

3 juin 1819.

J'ai reçu ce matin les adieux de Martial. La conscription me l'enlève. Je lui ai cherché un remplaçant : il ne peut accepter. — Ma vieille mère est allée m'attendre là-haut, m'a-t-il répondu ; je suis sans parents ;

dans huit ans je vous reviendrai, si — Reste avec

nous, n'as-tu pas ici des amis, une (lancée. — Oh ! ne me parlez pas d'elle, Monsieur, vous m'ôteriez tout mon cou-

rage. Jeanne ne peut abandonner son père, quoiqu'il la batte toutes les fois qu'il revient ivre à la maison, et il va au cabaret tous les jours. Elle espère pourtant parvenir à le débarrasser de ce vicC;, parce qu'il boit seulement depuis qu'il a perdu sa femme. Je ne veux pas l'empêcher d'accomplir la tâche qu'elle s'est imposée. Et pour nous deux, il vaut mieux que je parte : elle m'attendra, car elle me l'a promis; Dieu, je l'espère, me ramènera près d'elle et de vous. — Martial, je ne puis faillir à la promesse que j'ai faite à ta mère; je dois toujours te garder près de moi, tu le sais. — C'est Dieu qui nous sépare. Monsieur, priez-le pour que j'échappe aux dangers que je vais courir, et que je sois, comme un bon et loyal soldat, toujours fidèle à l'honneur, généreux et humain vis-à-vis de l'ennemi, et intrépide sur le champ de bataille. — Tiens-nous au courant de ce qui t'arrivera de bon et de fâcheux, Martial ; et s'il le veut, nous nous reverrons certainement. Adieu, mon ami. — Adieu, Monsieur, a-t-il répété en essuyant une grosse larme.

11 est parti, emportant dans son sac la Bible que lui donna ma mère à son entrée dans notre maison, il y a bientôt huit ans. J'ai ouvert ce livre; un grand nombre de versets sont soulignés, entre autres ceux du Lille chapitre d'Esaïe, avec mention de la date de la mort de son

aïeule. Je me souviens J'y ai aussi trouvé deux fleurs

desséchées, une pensée et une tige de myosotis; je sais de qui provient l'une, quant à l'autre, je Tai deviné.

14 août 1824.

Ohî mon Dieu î quelle douleur est égale à la mienne :

Tu m*as repris ma mère ! Oh ! c'est une religion vraiment divine que celle qui fait une vertu de Tespérance. — Nous nous reverrons^ mVt-elle dit, et ce sera pour ne plus nous séparer. Va, mon fils, tu as comblé mes désirs les plus ardents. Tu as déjà fait beaucoup : il te .reste encore plus à faire. Souviens-toi des Fugger, les tisserands d'Aiigsbourg, qui fondèrent des établissements encore existants; leur mémoire est en bénédiction parmi les pauvres dotés par eux à perpétuité. Le temps a marché; le progrès impose d'autres devoirs aux générations actuelles : prends-en ta part, forte et large, d'autres te suivront, et Dieu viendra au secours.

Depuis deux jours elle repose dans le sein du Créateur; ses années ont été dignement remplies. De ma fenêtre j'aperçois le champ de la paix par-delà les remparts; la lune verse ses rayons sur une tombe.

27 juillet 1827.

Encore un nouveau deuil Notre bon père nous a

quittés. Ernestine supporte cette grande épreuve avec résignation. Oh ! mon Dieu, tu nous as retiré notre meilleur appui sur cette terre, celui qui avait pris ton œuvre à cœur; et tu ne nous as point donné d'enfants pour la

continuer après nous Nous adorons tes décrets; tu

sais mieux que nous ce qui nous est bon.

Après une vie bien employée, notre père a été surpris par une courte et terrible maladie, alors que nos vœux communs allaient recevoir un commencement d'exécution. Une compagnie était formée pour l'établissement d'une nouvelle manufacture, entourée de maisons d'où-

vriers. Les terrains sont achetés, les plans dressés. Qu'en adviendra-t-il maintenant? Qui m'aidera dans mon isolement? Toi, toi, mon Dieu, si cette entreprise te plaît;

tu la béniras, et tu susciteras de nobles cœur pour la reprendre et la faire aboutir

Mon cher Martial est revenu de Tarmée. Il s'est distingué pendant l'expédition en Espagne, et en a rapporté la croix d'honneur. Son régiment est appelé à faire campagne en Morée, et il eût obtenu certainement l'épaulette; mais il avait pK)mis de revenir à l'expiration de son congé, et il a abandonné les plus belles chances d'avancement. Le père de Jeanne est mort depuis longtemps. Rien ne s'oppose à leur mariage. Elle l'a attendu. Que Dieu veuille bénir leur union, et leur donner des enfants aimants et dévoués comme eux. Des enfants! Pardonne, Seigneur, et accorde-moi la force de supporter mon épreuve sans murmurer.

23 décembre 1828.

Jeanne vient de mettre une fille au monde. Ernestine l'a nommée Noélie, en souvenir de ce jour béni depuis dix-huit siècles. Puisse cette enfant être toujours digne de ce doux nom et de ce pieux souvenir.

Toutes les démarches faites jusqu'à ce jour pour reconstituer notre compagnie sont restées infructueuses. Quelques-uns des actionnaires, ne voyant dans cette entreprise qu'une affaire d'argent, éprouvent des doutes sur le succès; d'autres, qui espéraient travailler ainsi à la régénération de nos pauvres fileurs, reculent devant des sacrifices plus grands que ceux qu'ils étaient disposés

à faire. Je persévérerai pourtant, car cette cause doit être gagnée. Pai remarqué une heureuse amélioration chez nos ouvriers. Presque tous ont du cœur^ une ferme volonté d'arriver au bien : je ne puis les abandonner. J'ai mis des métiers dans les appartements; je ne puis suffire aux commandes. Oh! mon Dieu, sois avec nous, et à toi seul la gloire de la réussite!

Nous clorons ici les extraits de ce journal tenu régulièrement. A répoque où commence réellement cette histoire, septembre 1830, l'ancienne compagnie a été reformée; mais les événements de juillet ont encore retardé l'accomplissement d'une idée poursuivie à travers les obstacles. M. Muyssaert vient d'aplanir heureusement les dernières difficultés, en s'adressant à des capitalistes anglais. Les travaux, en voie d'exécution, ont continué pendant son voyage , et nous l'avons trouvé, à son retour d'Angleterre, marquant son passage à Dunkerque par un acte de dévouement et d'amour.

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