VISITE AUX CONSTRUCTION
Le carillon de Sainte-Catherine annonçait huit heures lorsque les voyageurs franchirent les ponts-levis de la porte de la Barre. La clarté de la lune^ levée depuis peu d'instants^ leur permit d'entrevoir la citadelle,, chefd'œuvre de Vauban, et l'immense Champ-de-Mars, qui la sépare de la ville; ils aperçurent plus loin de longues rangées d'arbres, projetant leurs grandes ombres sur un canal aux eaux noires, éclairées alors par les rayons lunaires. Près de là se trouvent les promenades publiques, désertes en ce moment. M. Muyssaert et son ami entrèrent enfin dans la ville proprement dite. Après avoir longé une rue peu fréquentée, ils se trouvèrent dans une autre, brillamment éclairée, aux magasins luxueux, étalant toutes sortes de gracieuses frivolités : la soie, la dentelle, le velours, les bijoux, rivalisaient de fraîcheur et d'éclat; on y remarquait également de belles jeunes filles, confectionnant de ravissants objets de toilette avec des tissus aussi remarquables par leur finesse que par la vivacité de leurs couleurs. De nombreux promeneurs allaient le long des trottoirs, admirant, causant, fumant surtout.
— On aurait peine à croire, dit Talmy, à la vue de toutes ces magnificences, que Lille renferme dans son sein les misères et les souffrances dont vous m^avez parlé.
— Attendez , mon ami ; toute médaille a son revers. Ah ! si vous connaissiez les mystères cachés sous ces splendeurs. Les loyers sont fort élevés dans la rue Esquermoise, et la concurrence y est effrénée ; le temps actuel n^est pas favorable au commerce de luxe ; les nobles familles du quartier voisin boudent le nouvel ordre politique en restreignant leurs dépenses, et bientôt quelquesuns de ces magasins s'ouvriront un matin pour la vente par liquidation forcée; et ces ouvrières que vous voyez derrière les comptoirs, ne savent pas résister constamment à la double obsession du vice élégant et de ces étoffes éblouissantes, qui donnent le vertige à leurs jeunes têtes.
M. Muyssaert cessa de parler, car il remarqua que son compagnon ne Técoutait plus. Tout rappelait à Jules l'action qu'il avait voulu commettre : il revoyait Thôtel où il avait logé lors de son passage dans cette ville, et, à la porte, la voiture qu'il prit pour se rendre à Bailleul.
Ils traversèrent en silence une vaste place, remarquable par sa régularité, puis ils entrèrent dans la rue de Paris, où sont rassemblées les diverses branches du commerce lillois : les draps, les cotonnades^ les épiceries, les toiles, les étoffes de Tourcoing et de Roubaix s'expédient de là dans toutes les directions. Mais tout à coup cette rue changea d'aspect et se remplit d'une innombrable et bruyante population ouvrière, que les fabriques établies à son extrémité déversent à cette heure dans les ruelles étroites du quartier Saint-Sauveur.
Nos voyageurs arrivèrent enfin à la maison qu'occupait le manufacturier. Madame Muyssaert accueillit son hôte avec une exquise cordialité, et Talmy parut ému d'une telle réception. On passa au salon, où le repas du soir fut
offert gracieusement et fêté avec un appétit qu'aiguisait Fair vif de la route.
Madame Muyssaert servit elle-même, après avoir fait apporter les choses nécessaires. Les maîtresses de maison de la bourgeoisie flamande ont généralement conservé cette coutume hospitalière.
Pendant le repas, Talmy put apprécier les qualités sympathiques de la digne compagne de son ami. Ces qualités se révélaient en elle par l'expression de sa physionomie, dont un regard pénétrant animait la douceur. Madame Muyssaert atteignait sa trente-sixième année, mais elle avait gardé sa fraîcheur juvénile; des cheveux blonds en bandeaux encadraient son visage; sa mise, quoique simple, était de très bon goût; enfin tout son air annonçait une fermeté tempérée par les délicatesses féminines. Douée d'une éducation solide, élevée sous les yeux de son père par Texcellente mère que le Journal de M. Muyssaert nous a fait connaître, elle n'avait eu qu'à suivre les impulsions de son cœur pour pratiquer l,es plus hautes vertus domestiques. Dieu ne lui ayant pas accordé d'enfant, elle avait déversé tous les trésors de son àme sur cette grande famille dont son époux était le père. Sa rehgion, d'une grande pureté évangélique, lui avait montré les maux qui affligent une classe infortunée, et facilité les moyens d'y porter remède. Il fallait la voir, soit au chevet du malade, à qui elle portait le secours et la consolation, soit chez l'ouvrier dérangé dont elle encourageait la femme, faisait instruire les enfants, et parvenait souvent ainsi à changer le cœur du père et de répoux. Elle réussissait surtout près des jeunes filles, dont elle prenait un soin particulier.
Quoique mstruite en partie, par une lettre de son mari,
des antécédents de Jules ïalmy, Madame Muyssaert respecta le silence de son liôte^ et lorsque Theure vint pour chacun de se retirer, il put gagner la chambre qui lui était destinée, absolument comme s'il se fut agi pour lui de reprendre possession d'habitudes contractées depuis longtemps, et seulement suspendues pendant quelques jours. M. Muyssaert le quitta à la porte, en lui serrant la main affectueusement.
Talmy se trouvait seul enfin, et, se laissant aller au gré de ses souvenirs, il se remémora les événements extraordinaires qui faisaient de lui Fhôte d'un homme auquel il était tout à fait inconnu quelques jours auparavant. Il avait été amené là pour ainsi dire à son insu, et sans qu'il lui eût été possible de se soustraire à l'action directrice de son généreux libérateur. Pourtant, tout en se résignant à vivre, puisqu'il l'avait promis, il se demandait à quoi il pourrait employer cette vie, conservée bien malgré lui. Il songeait à son avenir brisé, à cette chaîne qu'il avait cru rompre, et qu'un inconnu avait scellée de nouveau; toutefois il ne put faire pénétrer la lumière dans les ténèbres de son cœur : le chaos y régnait encore. Il se coucha enfin, mais plusieurs heures s'écoulèrent avant qu'il pût goûter le sommeil.
Le lendemain, le soleil s'élevait dans un ciel sans nuages lorsque Jules s'éveilla. Il se hâta de descendre. Son liôte l'attendait.
— Voyez, Monsieur, dit M. Muyssaert, ce beau soleil nous invite à la promenade. Ma femme sera ici dans un instant, et nous espérons que vous voudrez bien nous accompagner. Je compte aller visiter les constructions de notre nouvelle manufacture et des maisons d'ouvriers. Vous viendrez, n'est-ce pas?
Madame Muyssaert entra dans le salon, et Jules, en se bornant à une simple inclination de tête, parut adresser un salut à la femme, en même temps qu'une réponse à Tinvitation du mari. La voiture était prête; ils partirent, et une demi-heure plus tard, la petite société s'arrêtait devant un vaste terrain sur lequel on était occupé à élever diverses constructions.
Un hom.me vient aussitôt recevoir les arrivants. Il est de haute taille; son visage respire le contentement et la * franchise modeste; couvert de la blouse de l'ouvrier, ses bras nerveux et hàlés témoignent qu'il met par-ci par-là la main à la pâte ; et bien que ses manières se ressentent de la rudesse de ce genre de travaux, la noblesse de sa physionomie donne à toute sa personne un certain air de distinction.
M. Muyssaert lui tend la main, et l'ouvrier la saisit sans prendre garde aux souillures dont la sienne est couverte. Il s'en aperçoit pourtant.
— Ah ! patron, dit-il, je vous demande bien pardon, mais j'étais si heureux de vous revoir que..... Se tournant alors vers Madame Muyssaert, il découvrit en la saluant une chevelure blonde. Son front large, ordinairement à l'abri du soleil, offrait par sa blancheur un contraste bizarre avec le rouge indien du reste de son visage.
— Eh! bien, Martial, les travaux avancent-ils?
— Pas mal, patron. Les briquetiers ne font pas trop attendre; les maçons et les charpentiers suivent bien; les couvreurs et les plombiers pourront bientôt se mettre à l'œuvre, et pendant l'hiver prochain les menuisiers et les peintres termineront l'affaire. Mais c'es! long, ça demande du temps et de la patience. Quant au bâtiment de la fabrique, ça marche un peu plus rondement : c'est
— Toque les métiers doivent arriver prochainement. On y a planté le drapeau hier, et les ouvriers, en signe de réjouissance, ont donné un concert sur les toits. Seulement, je les ai fait descendre de bonne heure, car je
craignais les effets de l'enthousiasme et de la bière.
Et ce disant, Martial laissa échapper un léger rire.
Cétait vraiment un spectacle curieux que Taspect de ces chantiers encombrés de matériaux de toute espèce, et où Ton voyait des bâtisses surgissant du sol bouleversé. Tout cela était animé sans confusion, tant la direction s'y faisait sentir avec tact et intelligence. Martial y avait introduit une sorte de discipline militaire, sans que les ouvriers parussent s'en apercevoir. Il ne déployait ses rigueurs qu'en présence d'un cas d'ivresse ou d'insubordination : ces cas étaient extrêmement rares. Tous les ouvriers l'aimaient; aussi son autorité était-elle respectée. A la vue des arrivants les travaux semblèrent prendre plus d'entrain. On voyait donc les briques passer rapidement de mains en mains le long des échelles, garnies d'apprentis maçons, et arriver de cette manière au faîte des murs en construction, où elles étaient aussitôt scellées au moyen d'un mortier à chaux et à sable ; sur le terrain les charpentiers dressaient les merrains et les madriers; plus loin les tailleurs de pierre préparaient les matériaux destinés aux constructions restant à étabUr. Dans le bâtiment principal, déjà envahi par les menuisiers, des peintres imprimaient la première couche de couleur sur les colonnes de fonte et sur les appuis des fenêtres.
Des chants retentissaient de toutes parts. Tout était vie, joie et mouvement. Toutefois les travaux ne pourraient être terminés à la fin de la campagne, et les gelées
viendraient peut-être encore ralentir et entraver Tachèveraent de la plus vaste entreprise de ce genre commencée jusqu'alors en ce pays.
M. Muyssaert et sa société se dirigèrent alors vers le grand bâtiment. L^accueil qu'on leur fit fut très cordial. Presque tous les ouvriers étaient connus du manufacturier, et chacun d'eux cherchait à se trouver sur son passage pour lui adresser un salut^ et répondre aux questions qu'il leur faisait souvent sur leurs travaux ou sur leurs familles.
A ce moment les maçons et les couvreurs suspendirent leur besogne^ et se réunii^ent en silence, en s'asseyant sur des tas de briques. M. Muyssaert tira sa montre.
— Ah ! dit-il en souriant, j'oubliais le quart d'heure de pipe. Vous saurez. Monsieur Talmy, qu'il y a trois ou quatre de ces quarts d'heure pendant le cours de la journée : c'est un usage particulier aux maçons. Mais vous allez voir.
— Singulière habitude, repartit Jules.
Les ouvriers tirèrent de leurs poches leurs pipes contenues dans des étuis et les chargèrent de tabac; puis, après les avoir allumées dans des pots à feu en terre cuite vernissée, on les vit faire voltiger autour d'eux de longues spirales de fumée; les apprentis même s'en mêlèrent. C'est un usage généralement établi dans ce pays, où le prix de la journée varie selon le nombre des quarts d'heure de pipe. Les maçons y sont tellement habitués, que si, par suite d'arrangements, ils s'abstiennent de fumer aux instants accoutumés, on les voit errer comme des esprits en peine, et ne pas exécuter plus de besogne que lorsque ce moment de repos leur est octroyé.
Les quinze minutes écoulées, les ouvriers regagnèrent
leur poste respectif, mais avec une certaine lenteur et cette indolence native que Ton remarque chez ces ouvriers : cette indolence provient de plusieurs causes. Paysans pour la plupart, ayant leur domicile à deux et même trois lieues de la ville, distance qu'ils sont obligés de franchir chaque soir et chaque matin, et souvent sous la pluie ou Torage , exposés à des chômages fréquents, peu encouragés par un mince salaire (de 1 fr. à2 fr. 50 c), il ne faut pas s'étonner si ces hommes, dont Tapathie, inhérente au climat, est entretenue par une ahmentation peu substantielle, et' par l'usage fréquent du tabac, à bon marché sur la frontière; il ne faut pas s'étonner, disonsnous, si les maçons du Nord n'ont ni l'entrain ni l'activité de ceux que l'on voit ailleurs élever si promptement les constructions les plus importantes.
M. et Madame Muyssaert, accompagnés de Talmy, se dirigèrent ensuite vers une maison peu éloignée de la nouvelle manufacture, et entourée déjà d'un petit jardin parfaitement soigné. Les tons bruns de la brique s'harmoniaient aux nuances pâles des pierres du rez-de-chaussée et des moellons de l'étage supérieur; une porte aux teintes veinées de chêne verni, et des volets verts donnaient surtout à cette maison une apparence de confort qui invitait à y pénétrer.
C'était l'habitation de Martial, qui prit les devants afin d'avertir sa femme de l'arrivée de la compagnie. Jeanne paraît aussitôt avec un jeune enfant. Sa taille est petite; ses traits, d'une pureté parfaite, gardent l'empreinte des souffrances de sa vie antérieure; ses yeux laissent voir, lorsqu'elle les relève, une prunelle du bleu le plus tendre; son front blanc, légèrement bombé, ressort délicieusement entre deux bandeaux de cheveux blonds. Ses joues
se colorent dès qu'elle voit les arrivants ; elle va à leur rencontre,, et, souriant avec un orgueil tout maternel, elle laisse prendre sa fille par Madame Muyssaert, qui couvre de baisers sa Noélie. Tous entrent alors dans la maison.
— Nous ne voudrions pas vous déranger. Madame Breton; mais nous ne pouvions passer ici près sans venir embrasser cette chère petite. Et à son tour M. Muyssaert s'empare de Noélie, et va près d'une fenêtre, autant pour examiner l'enfant à loisir, que pour dissimuler une larme de regret qui mouille sa paupière.
— Vous accepterez, avec du pain et du fromage, un verre de bière fraîche, patron ; Madame ne refusera pas, ainsi que Monsieur, de prendre place à notre table. Vous me permettrez d'agir sans façon.
— Oui, Martial. Madame Breton, j'aurais dû commencer par vous présenter M. Jules Talmy, que j'espère garder près de nous en qualité d'ami et de médecin.
Jules laissa échapper un mouvement de surprise.
Jeanne et Breton saluèrent le nouveau venu.
Madame Muyssaert avait repris Noélie, qui, bien habituée au doux visage de sa marraine, se mit à jouer avec la garniture du chapeau, qu'il fallut ôter, sous peine de le voir froisser par ces petites mains.
— Oh ! la mauvaise, dit gracieusement la bonne dame, elle s'en prend maintenant à mes cheveux.
L'enfant tirailla tant la soyeuse chevelure, qu'elle en fit une sorte de voile, à travers lequel brillait le vif regard de l'excellente marraine.
Jeanne s'approcha pour reprendre la petite, qui riait aux éclats.
— Oh! je ne vous la rendrai qu'en partant, vous le savez bien, Jeanne, dit vivement Madame Muyssaert ea
réparant le désordre de sa coiffure. Puis elle reprit: — Allons, Mademoiselle Noélie, respectez votre marraine. Tenez-vous un peu tranquille.
Pendant ce temps la table avait été garnie par les soins de Martial; successivement on vit arriver un pot d'étain brillant, rempli d'excellente bière, puis un énorme pain rond, accompagné de beurre frais, de fromage de Hollande et d'un moutardier de faïence.
— "Vous êtes en Flandre, Monsieur Talmy, dit Madame Muyssaert en souriant, il vous faudra devenir Flamand; on ne peut entrer dans une maison de notre pays sans y trouver le pot de bière et le fromage. Gare au café, il paraîtra.
— La cafetière est sur le poêle, repartit Jeanne.
— Là! ne vous le disais-je pas, docteur?
— En tout cas, répondit Jules, la Flandre est le pays des bonnes gens.
Puis il se mit à examiner cet intérieur. La pièce, assez vaste et bien éclairée, était tendue d'un joli papier gris à fleurs bleues; une cage suspendue au plafond renfermait un couple de serins hollandais; devant la cheminée en marbre noir était placé un poêle de fonte en forme d'urne antique, tout garni de cuivre étincelant, auquel on avait adapté un énorme four. En face des fenêtres se trouvait un buffet de chêne contenant des plats d'étain de différentes dimensions, des pots et des assiettes de faïence à flenrs peintes; dans le haut, des crochets en cuivre retenaient une série de pots d'étain de diverses grandeurs, mais semblables par la forme. Le congé de Martial, encadré el mis sous verre, était le seul tableau suspendu à la muraille; et encore ne lavait-on placé là que pour satisfaire au désir de Jennne.
Talmy ne se lassait point surtout d'admirer l'enfant.
— Qnel nom gracieux vous lui avez donné, dit il.
— C'est en souvenir du jour de sa naissance, répondit Martial ; elle aura deux ans à Noël.
Noélie, se voyant Fobjet de la curiosité d'un inconnu, mit sa jolie tête sur le sein de sa marraine, qui la baisa avec amour. Jules se détourna. D'amères pensées lui rappelaient sa dernière entrevue avec Marguerite.
— Mais vous ne mangez pas, Monsieur, lui dit Jeanne; peut-être préférez-vous le jambon? Martial
. — Oh! Madame, ne dérangez pas votre mari, ce fromage est appétissant, je vais en prendre; et ce disant il coupa une tranche de pain, sur laquelle il étendit du beurre; il prit ensuite un morceau de hollande, qu'il recouvrit de moutarde, afin de faire honneur à la coutume du pays.
— Eh bien, êtes-vous satisfaite. Madame Breton? demanda M. Muyssaert après quelques instants.
— Comment ne le serais-je pas. Monsieur; Dieu nous comble de ses bénédictions. El j'ai la joie au cœur, quand je vois s'élfcver ces maisons où viendront bientôt s'abriter des malheureux aujourd'bui relégués dans des caves malsaines ou dans des greniers sans plafond, exposés ainsi aux neiges et aux pluies de l'hi\er, ou aux rayons biùlants du soleil de Tété. Et tout cela. Monsieur, grâce à vous.
— Et surtout grâce à Dieu, Madame.
— Oh ! je le sais bien. Monsieur, mais
— Monsieur Breton ! au secours! cria un ouvrier qui entra tout haletant et paraissant fort effrayé. Joseph le peintre vient de tomber. Il jette des cris affreux.
— Courons, dit M. Muyssaert à Talmy, qui s'était levé
dès les premiers cris d'appel. C'est Dieu qui vous a amené ici;, docteur; votre œuvre commence.
Talmy s'élança et arriva le premier près du patient^ chez lequel il reconnut aussitôt les symptômes les plus alarmants de Fempoisonnement par Toxyde de plomb^ maladie qui atteint trop souvent les peintres en bâtiments, les broyeurs, et surtout les ouvriers employés dans les fabriques de blanc de céruse.
— Y a-t-il un pharmacien près d'ici? demanda Jules.
— Vous trouverez ce qu'il faut dans la boîte qu'apporte M. Breton, répondit M. Muyssaert.
Le docteur ouvrit cette boîte; elle contenait les médicaments nécessaires.
— De l'eau! cria-t-il d'une voix brève.
On en remplit aussitôt une cruche à une pompe établie près de là, et Talmy prépara une limonade sulfurique et la fit prendre au malade, dont les souffrances augmentaient à chaque instant.
Jeanne arriva bientôt portant un pot plein de lait. Le malade, déjà soulagé par la limonade, en but avidement. Enfin le docteur lui administra de l'huile et de l'émétique, qui produisirent un heureux effet; on put songer alors à transporter Joseph.
— Un lit est préparé, dit Jeanne.
Talmy remercia M. Muyssaert et Jeanne d'un double regard. Un brancard fut apporté; on y plaça Joseph, e't quatre robustes compagnons l'enlevèrent et se dirigèrent vers la maison de Martial. La seconde pièce du rez-dechaussée contenait plusieurs lits, qui pouvaient recevoir à toute heure les ouvriers atteints par la maladie ou par un accident quelconque.
Le docteur s'établit au chevet de Joseph en déclarant
qu'il ne le quitterait pas. Il prit congé de ses hôtes, dont la présence à la manufacture de Lille était nécessaire, et il resta ainsi sous cet autre toit hospitalier.
Huit jours après l'ouvrier avait repris ses pots de couleurs et ses pinceaux.
Jules obtint facilement de M. Muyssaert l'autorisation de donner des soins médicaux et d'enseigner les principes d'hygiène aux ouvriers de la filature, ainsi qu'à ceux qui étaient employés aux constructions.
Durant les derniers mois de cette année, alors que Talmy s'occupait ainsi près des malheureux et des souffrants, que se passait-il en lui? Ohî certes, il s'attachait
au devoir avec ardeur. Mais son àrae? Hélas! quand
le poison du doute a flétri le cœur et affaibli la foi, comme il faut faire plus que tendre la main au pauvre et soulager les souffrances du malade ! Tout cela est bien, car c'est du dévouement ; mais ces efforts ne suffisent pas. Il faut aller vers le sanctuaire de la repentance et de la résignation; il faut se faire humble, reprendre la foi de l'enfant, se courber, prier en cherchant, prier en demandant, prier en frappant à la porte, et prier encore jusqu'à ce que la réponse vienne. Jules avait heurté à cette porte, mais avec si peu d'instance qu'elle était restée close ; et il avait passé outre, se promettant d"y revenir plus tard. Il restait ainsi sans espoir, sans trouver une fin à ses maux toujours cuisants; ses anciennes blessures se rouvraient, et alors le malheureux regrettait la promesse qu'il avait faite à un homme, lui, qui se révoltait contre Dieu.
Oh! quels combats pourtant, dans son désespoir, dans les tiraillements que sa conscience éprouvait. Témoin de la paix qui régnait dans les deux intérieurs qu'il retrouvait chaque jour, le salon des Muyssaert et la modeste
demeure des Breton, il se disait : Le bonheur est là, près de moi, je n'ai qu'à tendre la main pour le saisir. Et il n'osait faire cette démarche, retenu qu'il était par son cœur sans énergie; et cependant il travaillait, il pratiquait, ses œuvres s'amoncelaient, mais le souffle de la foi n'animait pas ces œuvres mortes.
La lutte était donc incessante dans ce cœur oscillant et dénué de volonté réelle. L'hiver s'annonçait par des pluies continuelles. L'àme de Jules se refroidissait, se glaçait comme la nature. Allait-il enfin succomber? périr à la vue du port? Espérons. Des cœurs aimants priaient pour lui : le vrai Sauveur allait paraître.