LE RELÈVEMENT
Un matin, vers dix heures, une voiture parut sur la route de Lille à la nouvelle manufacture. Martial l'avait reconnue, et, armé d'un balai, il s'était mis à tracer un sillon dans la neige qui couvrait le sentier. Bientôt cette voiture s'arrêta et M. Muyssaert en descendit avec sa femme.
— M. Talmy est-il à la maison? demanda le manufacturier après les salutations échangées. Votre femme vat-elle bien, Martial? Pourrait-elle nous accompagner au temple?
— Tout le monde est en bonne santé, patron, grâce à Dieu. Nous n'espérions pas vous voir par ce temps-là ; et Jeanne ne pouvant sortir à pied, nous nous disposions à célébrer cet anniversaire par le culte en famille. Mais elle sera bien heureuse d'aller au temple. Je crois aussi que la prédication du pasteur conviendra mieux au docteur que tout ce que je pourrais lui dire. 11 est trop savant pour moi.
Madame Muyssaert était entrée dans la maison sans s'arrêter; elle tendit la main à Jules, embrassa Jeanne, et, n'apercevant pas Noéhe, se dirigea vers uu berceau d'osier garni de rideaux blancs.
— Elle dort, Madame, dit la mère d'un ton de regret.
— Ali! j'en suis désolée; mais laissez-moi la voir seulement; peut-être s'éveillera-t-elle pendant que vous vous apprêterez; car vous savez que nous vous emmenons tous au temple. J'ai apporté un châle bien chaud dans lequel nous envelopperons notre fille pour la garantir du froid.
La bonne marraine entr'ouvrit les rideaux. L'enfant dormait, sa petite tête placée sur une de ses mains satinées. Tout à coup, sans effort, Noëlie ouvrit ses grands yeux bleus et sourit en tendant les bras.
— Maman, dit-elle.
Madame Muyssaert l'enleva avec une ardeur qui témoignait de la douleur dont son cœur d'épouse était parfois atteint lorsqu'elle songeait au bonheur qu'eût éprouvé son mari, si Dieu leur eut accordé des enfants.
Pendant ce temps, le docteur avait demandé un entretien à M. Muyssaert, et ils étaient entrés dans la seconde pièce.
— J'ai reçu hier mes effets et l'argent dont j'avais disposé en faveur de mon neveu. Fidèle, instruit par vous du lieu de ma retraite, m'a tout renvoyé; mais je ne garderai rien. Il m'est impossible de vivre plus longtemps ici. Ne m'accusez pas d'ingratitude, je vous en supplie. Je ne veux plus me tuer, rassurez-vous : j'ai renoncé pour toujours au suicide. Je n'ai pu me décider à partir sans vous demander de garder un souvenir au malheureux que vous avez disputé à l'Océan. J'ai résolu de me réfugier dans une retraite où il n'y aura ni femme ni enfant pour me rappeler mon malheur; je partirai demain matin. Les trappistes consentent à me recevoir. Peut-être là pourrai-je apprendre à prier, et surtout à oublier.
M. Muyssaert prit la main du docteur, qu'il pressa du-
rant quelques instants, le regard tendrement fixé sur cet infortuné. Il lui dit enfin avec un accent pénétré :
— J'espérais vous garder, mon ami, jusqu'à ce que Dieu nous reprît Tun ou l'autre. Votre résolution me navre le cœur. Vous allez nous quitter, mais jiersonne ici ne vous oubliera. Toutefois donnez-nous cette journée. La joie de cet anniversaire sera demain changée en peine. Vous nous appartenez donc encore; cependant je n'abuserai point de votre bon vouloir. Nous allons au temple, au temple protestant, demain vous serez dans un couvent; accompagnez-nous aujourd'hui, afin que le souvenir de cette dernière journée se mêle dans l'avenir aux prières que nous adresserons à notre Dieu et Sauveur commun.
— Je vous accompagnerai au temple, Monsieur, dit Jules.
Les deux familles montèrent en voiture. Le trajet se fit en silence. Noélie avait repris son sommeil sur les genoux de sa mère. Chacun éprouvait le contre-coup des préoccupations qui accablaient le docteur. La nature prédisposait aussi à ce calme triste qui serrait les cœurs. Les bâtisses étaient désertes; les champs, couverts de neige, étaient éclairés par la lumière blafarde d'un soleil voilé de brouillard; les arbres festonnés de givre apparaissaient de loin comme de vastes réseaux de guipure; le vent d'est chassait de quelques cheminées voisines les légères colonnes de fumée , qui seules annonçaient que la vie n'abandonnait pas ces plaines enveloppées dun blanc linceul.
Lorsqu'on arriva au temple l'assemblée était déjà nombreuse et recueillie. Le service commença. Après la prière et la lecture du chapitre II de l'évangile selon
saint Luc^ qui retrace la naissance du Sauveur et sa présentation au temple par Marie sa mère, Tassistance chanta les louanges de Dieu et le remercia d^avoir envoyé le salut aux nations. Puis le pasteur prit pour texte de ses exhortations ces paroles du vieillard Siméon qu'il venait de lire : « Cet enfant est mis pour être une occa- « sion de chute et de relèvement à plusieurs. » Ce pasteur était un homme d'un âge mûr, aux traits doux et austères à la fois. Sa parole, chaleureuse lorsqu'il rappela la chute et ses conséquences, devint tendre et persuasive quand il parla des appels réitérés, incessants, que Dieu nous adresse dans sa Parole.
— Mais si le Sauveur, ajouta-t-il, est une occasion de chute pour plusieurs à cause de leur incréduhté, il est pour ceux qui acceptent les mérites de sa mort et de sa résurrection, le relèvement, la sanctification et la vie. Oh ! vous qui n'avez pas encore profité de tous les moyens de grâce dont le Sauveur vous environne comme de cordeaux d'amour, ne résistez plus : ouvrez votre âme à cette grâce qui sauve. Aujourd'hui si vous entendez la voix de Dieu, n'endurcissez pas vos cœurs.
Le digne pasteur mit tant de force entraînante dans l'accent avec lequel il prononça ces dernières paroles, queTalmy en éprouva une commotion morale, et qu'il vit enfin clair dans son âme. Il lui sembla même que cette prédication lui était personnellement adressée par la miséricorde du Seigneur.
Après la dernière prière chacun sortit du temple tout autre qu'il y était entré; l'impression du moment était profonde; mais, peut-être le lendemain, une heure plus tard même, combien, au contact du monde, cesseraient de la ressentir. Le cœur do l'homme est comme le sable
du désert, qui, bouleversé par le simoun, ne garde pas d'empreinte. Notre simoun à nous c'est le vent dévastateur des passions et des doctrines erronées.
M. Muyssaert retourna chez lui, emmenant le docteur et la famille Breton. Avant d'entrer au salon, Talmy demanda un nouvel entretien au manufacturier. Ils passèrent dans une petite pièce servant à la fois de bibliothèque et de cabinet de travail.
— Monsieur, dit-îl en saisissant avec émotion la main de M. Muyssaert, combien je vous remercie de m'avoir conduit au temple; j'ai enfin compris, j'ai trouvé la vérité. Dieu, qui vous a placé sur ma route, qui vous a envoyé aujourd'hui encore pour me sauver de moimême; Dieu m'a montré ce que j'ai à faire : c'est la tâche que vous m'avez signalée. Ohî gardez-moi près de vous. Ce n'est point la pénitence dans un asile isolé qu'il me faut, car mon pauvre cœur s^y romprait; c'e^t la repentance au sein du monde, sans sortir de la société, en plein soleil, au milieu des tentations à surmonter. Oh ! je le sens, je serai fort maintenant. Ma foi est petite, mais le Seigneur l'augmentera, je Tespère, je le crois.
M. Muyssaert s'était aperçu de l'efVet produit par la prédication sur le cœur de Jules. Ce fut donc sans surprise qu'il l'entendit en faire l'aveu. Seulement, pensait-il, n'est-ce pas encore un de ces éclairs fugitifs si fréquents dans les premiers jours qui suivirent son arrivée à Lille, et dont il n'est resté aucune trace dans les obscurités de son àme? La vraie lumière viendrait-elle l'éclairer! Ce n'était point qu'il doutât de l'action puissante de l'Esprit de Dieu dans ce cœur impressionnable a l'excès; mais il savait que le joug du froc serait trop lourd pour son malheureux ami.
M. Muyssaert laissait ainsi sans réponse la demande instante de Talmy^ et celui-ci l'attendait en fixant un regard ardemment solliciteur sur les traits émus de Thomme dont il espérait une parole de consolation et d'encouragement.
— Mon ami, dit enfin M. Muyssaert, votre départ était fixé à demain. Si, après de nouvelles réflexions; si, lorsque la nuit aura passé sur les impressions que vous avez reçues si récemment, vous persistez réellement dans votre soudaine résolution, venez me redire : « Gardezmoi près de vous. » Et alors nous aviserons à régler votre vie sous le regard de Dieu.
— Ma résolution est définitive. Monsieur; oh! je le sens bien cette fois : jamais je n'ai ressenti une telle joie, un tel bonheur; il me semble que j'acquiers une nouvelle existence.
Les yeux de Jules rayonnaient d'allégresse. M. Muyssaert en fut frappé : il ne lui connaissait pas ce regard. Sans lui répondre, il lui pressa afTectueusement la main.
Ils se rendirent au salon, où les attendaient Madame Muyssaert et la famille Breton. Une heure sonna, et l'on servit le dîner. Noélie fut placée sur une chaise haute entre sa marraine et sa mère. Au dessert, on convint que la petite fille viendrait chaque année fêter Noël chez Madame Muyssaert.
Dès que la table fut desservie, et le temps étant trop mauvais pour la promenade, on proposa de rester ensemble jusqu'au soir, les Breton seraient alors reconduits chez eux, à moins qu'ils ne se décidassent à rentrer seulement le lendemain. Des chambres étaient préparées pour eux et pour le docteur.
On s'occupa des ouvriers de la fabrique. Plusieurs
d'entre eux étaient alités par la maladie. Le docteur;, (lui les avait visités la veille^, assura qu'il n'y avait point de cas dangereux. Les malades et leurs familles étaient à l'abri du besoin, grâce aux secours généreusement fournis par Madame Muyssaert. L'un d'eux pourtant, Georges Quesnoy, se trouvait dans une position malheureuse. L'accident dont il souffrait était peu grave; mais renvoyé de la fabrique à cause de sa mauvaise conduite, il ne pouvait espérer de trouver facilement de l'occupation ailleurs. On savait dans^outes les filatures qu'un ouvrier ne sortait de la maison Muyssaert que pour des motifs sérieux.
Tahny intercéda en sa faveur près du patron^ et Madame Muyssaert l'appuya vivement. Malgré leurs instances, M. Muyssaert resta inébranlable.
— Votre protégé est indigne de votre sollicitude, répondit-il. Pour de tels hommes le châtiment est un bienfait; il peut servir à les ramener au sentiment de leurs devoirs. Vous a-t-il dit pourquoi je l'ai chassé des ateliers? Oh ! il n'a pas osé vous dire tout, j'en suis sûr. Déjà renvoyé deux fois parce qu'il s'était présenté au travail en état d'ivresse, je l'avais repris par compassion pour sa femme et ses deux jeunes enfants. Il y a huit Jours il retomba dans la même faute. Je perdis tout espoir : exhortations, promesses, menaces, tout avait été inutile. II fallait en finir; tolérer ce désordre plus longtemps, c'eut été de la faiblesse, c'eut été surtout exposer les autres ouvriers au mauvais exemple. Je lui donnai donc son congé définitif. Il rentra che*z lui après avoir dépensé l'argent qu'il avait reçu. Sa femme attendait cet argent pour solder le boulanger et les autres fournisseurs. Jugez de son épouvante lorsqu'elle le vit dans cet état dégradant, lors-
qu'elle Tentendit proférer des blasphèmes. Elle lui demanda ce qu'il avait fait de Fargent; il lui donna des coups. Son petit garçon s'approcha de lui en pleurant; cet être dénaturé le repoussa brutalement^ et le pauvre enfant alla tomber sur un meuble où il se fendit la tête. La mère se sauva chez une voisine^ emportant le jeune blessé et la petite fille qu'elle allaitait encore alors. Le misérable se laissa tomber sur le plancher et s'y endormit.
Le lendemain la femme revint avec ses enfants. Elle n'adressa point de reproches à#on mari, mais elle lui dit que les petits avaient faim. — Tu n'avais qu'à laisser dormir Auguste, et tu peux donner à tetter à Caroline. — Mon lait est tari, dit la malheureuse en gémissant. Exaspéré, rendu furieux à la vue de ces larmes, ce pèie sans entrailles la frappa de nouveau. Elle ne prit plus la fuite; elle espérait, m'a-t-elle dit, mourir sous les coups.
L'ivrogne ne s'en tint pas là. Aussi lâche qu'infâme, il la força de venir ici. Quoiqu'elle ne me dit rien d'abord de ce qui s'était passé, son visage meurtri, la tête de son enfant, qu'elle a\ ait soigneusement enveloppée de langes, et surtout ses larmes, me l'apprirent suffisamment. Je fus inflexible. Mais je remis une petite somme à cette pauvre mère, en lui promettant de veiller sur elle et sur ses enfants. Klle me raconta alors les scènes affreuses et les excès dont elle était victime; puis elle se retira. Son désespoir me parut au comble, et craignant un malheur je la suivis. Elle se dirigea vers les remparts, et j'arrivai près d'elle au moment où elle allait se précipiter avec ses enfants dans les fossés des fortifications. J'eus beaucoup de peine à l'en empêcher; les pleurs des pauvres petits excitaient encore son désespoir. A l'aide d'un homme qui accourut à ses cris, je réussis à la ramener chez une
de ses voisines, où je la laissai après 1^ avoir recommandée aux bons soins de cette femme.
Le mari avait appris ce qui s'était passé. Bientôt, ivre encore, l'œil ardent mais hébété, on le vit sortir d'un cabaret et traverser la rue; puis on l'entendit monter l'escalier, jurant et trébuchant à chaque marche. La voisine refusa de lui ouvrir. Alors, dans sa rage, l'ivrogne ne connut plus de bornes; il s'élança sur la porte pour l'enfoncer. Tout à coup il jeta un cri de douleur : il s'était démis le poignet; vous le savez, docteur. A ce cri, sa femme courut ouvrir la porte. Le méchant se précipita sur elle et la renversa d'un coup de pied. Les voisins accoururent et se rendirent maîtres de ce misérable, qui intimidé par la présence de ces hommes, et souffrant de la luxation qu'il s'était faite, finit par se calmer et demanda humblement à sa femme de retourner à la maison. Ainsi, ivrogne, méchant et lâche, tel est l'homme en faveur duquel vous intercédez. Jugez vous-mêmes si la chose est possible.
— Pauvre Adèle, murmura Jeanne en soupirant et donnant un baiser à Noélie.
Le docteur gardait le silence. Sa conscience, récemment éclairée, lui reprochait tant de folies et de faiblesses, qu'il n'osait plus élever la voix en faveur d'un être aussi dépravé.
— Laissez-moi employer Georges là-bas, dit Martial; cale dépaysera, et j'aurai l'œil sur lui, jusqu'à ce qu'il devienne digne de rentrer à la fabrique.
— Faites plus. Clément, dit Madame Muyssaert; car je ne sais à quoi M. Breton pourrait employer Quesnoy. 11 oublie que les travaux sont suspendus par le mauvais temps. Faites plus, pour sa famille surtout. L'accident
dont il souffre encore doit lui profiter. Vous le savez depuis longtemps par expérience ;, mon ami, combien il y a de ces pauvres gens auxquels il ne manque pour se corriger que d'être guidés par les bons conseils d'une personne plus éclairée et plus instruite qu'eux, ayant une connaissance plus vive et plus intime des devoirs sociaux attachés à chaque relation qui unit l'homme à l'homme. J'ai à me reprocher de n'avoir pas songé davantage à cette famille désolée, et je voudrais réparer ma faute.
— Je crains que vous ne tentiez une cure impossible, Ernestine. J'ai du y renoncer. Mais peut-être aurez-vous plus de bonheur : il est certaines blessures que la main seule d'une femme peut panser.
— Nous prierons Dieu de nous aider, mon ami. Madame Muyssaert se dirigea vers la fenêtre ; la neige,
tombant à peine, paraissait se fixer au sol sous l'action d'une gelée intense.
— Mon ami, reprit-elle, je désirerais commencer dès maintenant. Georges ne demeure pas bien loin d'ici. Je serai bientôt de retour.
— Attendez à demain, Ernestine; je vous accompagnerai. Je serai peut-être alors mieux disposé à faire grâce, ajouta M. Muyssaert en souriant; mais je vous en supplie, ne sortez pas par ce froid sibérien. Votre bon cœur
— Chut! fit gracieusement Madame Muyssaert. Les bons cœurs ne sont pas rares , mais les bras et les jambes font trop souvent défaut. Tenez, voilà le docteur qui veut me prouver le contraire.
— Si vous me permettez de vous accompagner. Madame? dit Jules qui s'était levé dès que Madame Muyssaert avait témoigné l'intention de sortir.
— Allez, Erncstine, et que Dieu vous soit en aide. Les visiteurs arrivèrent bientôt à la maison qu'habitait
Georges. Ils trouvèrent la malheureuse famille dans une chambre présentant l'aspect le plus désolant. Le poêle était sans feu, une paillasse gisait dans un coin, un vieux berceau d'osier, un coffre sur lequel Fivrogne était assis, et la chaise occupée par Adèle, qui tenait ses enfants embrassés SUT ses genoux, tel était Tameublement de ce triste grenier. Les murailles, anciennement crépies à la chaux, avaient pris des teintes bistrées produites par le suintement des eaux pluviales. Une place restée blanche attestait qu'un meuble, qui l'avait occupée longtemps, en avait été enlevé tout récemment, pour être vendu sans doute. L'incurie, le désordre, le désespoir avaient imprimé leur triste cachet dans ce bouge infect et repoussant.
Talmy savait mieux que personne dans quelle misère étaient plongés ces infortunés; aussi avait-il, durant le trajet, pris des mesures pour y remédier. Il alla vers Quesnoy, qui s'était levé en voyant entrer les visiteurs.
— Demeurez assise, Adèle, dit Madame Muyssaert; laissez dormir vos enfants.
— Vous êtes bien bonne. Madame; ils reposent, heureusement; j'aime mieux ca que de les entendre crier.
Le docteur prit le coffre et le déposa près d'Adèle, afin que la dame pût s'y placer.
— Eh bien, Quesnoy, dit-il ensuite, pourrez-vous bientôt reprendre vos travaux ?
— Comment voulez-vous que je puisse travailler, répondit Georges. En me renvoyant de la fabrique, on m'a enlevé le pain de mes enfants
Il s'arrêta plein de confusion sous le regard pénétrant
— gode Madame Muyssaert. La porte s'ouvrit et Ton vit entrer un homme qui alla, sur un signe du docteur, décharger un sac de charbon de terre dans un coin destiné à cet usage. Adèle et son mari allaient parler, mais ils en furent empêchés par l'arrivée d'une femme apportant des aliments préparés. Cette femme sortit sans dire mot, ainsi que !e charbonnier.
A la vue de cette sollicitude, Adèle laissa un libre cours à ses larmes, et les enfants s'éveillèrent en pleurant. Le père s'était retiré près de la porte.
— Maman, j'ai bien fKim, et j'ai froid, dit l'aîné.
— Tu auras à manger; papa va faire du feu pour te réchauffer, Auguste; ne pleure pas, sois gentil, et remercie Monsieur et Madame, qui nous ont pris en pitié, dit la mère en essuyant le visage de Tenfant. Georges?...
— Oui, répondit le père; on y va.
Et il apprêta le poêle, qui chauffa bientôt tellement fort, que l'odeur sulfureuse du charbon de terre, jomte à l'air vicié que renfermait la chambre et à la chaleur subite, provoqua de violents accès de toux chez toutes les personnes présentes. Le docteur entr'ouvrit la fenêtre, qu'il prit soin de refermer de lemps en temps.
— Mangez d'abord, mes amis, dit Madame Muyssaert; nous causerons après.
Une table était adossée au mur. Vu son état délabré, elle n'eût pu être dressée ailleurs; la mère s'y installa avec les enfants, toujours sur ses genoux. Georges restait à distance; mais sur un nouvel appel de sa femme, et après un coup d'œil que lui adressa Madame Muyssaert, il se dirigea nonchalamment vers la table, et se mit en devoir de servir la soupe, que sa femme avait dû tremper tout en tenant les petits. Ceux-ci firent éclater leur joie :
ils n'avaient vu pareille aubaine depuis bien longtemps. Lorsque le repas fut terminé Madame Muyssaert prit la parole :
— Eh bien , Georges, voulez-vous que, le docteur et moi, nous parlions à M. Muyssaert en votre faveur, çt n'irezvous pas lui promettre de devenir raisonnable à l'avenir? Regardez vos petits enfants, mon ami, ne seriez-
vous pas heureux de les voir mieux vêtus et plus gais?
ils sont si gentils Et ce disant, elle attira l'aîné quelle
caressa tendrement. Oli ! si vous preniez une bonne résolution, je suis persuadée que vous ne retomberitz plus dans les mauvaises pensées qui nous ont perdu. Ne le désirez-vous pas, Georges? Vous êtes bon ouvrier; bientôt vous pouiriez remonter votre ménage; je viendrais, ainsi que M. Talmy, vous voir de temps en temps, et nous aviserions ensemble aux moyens d'améliorer votre position. Ne me dites pas que la chose n'est pas facile : vous pouvez travailler et vous abstenir d'entrer au cabaret; et vous y trouveriez double profit. Je veux vous prêter quelque argent; vous me le rendrez un peu à la
fois après l'hiver. Vous achèterez d'abord les objets
strictement nécessaires. Je ferai crépir et blanchir votre chambre dès demain; du reste, au printemps, vous irez probablement habiter une de nos nouvelles maisons. Votre femme confectionnera des vêtements chauds pour les petits, avec quelques robes que je ne mets plus, et dont elle saura, je le sais, tirer un bon emploi. Et enfin, mon ami, vous irez redemander votre place à mon mari. C'est entendu, n'est-ce pas?
— Je n'oserai jamais. Madame; j'ai dit et fait tant de sottises.
— Ecoutez-moi, Georges; vous avez honte mainte-
riant de votre conduite; vous n'osez pas vous présenter devant un homme que vous avez offensé; et pourtant M. Muyssaert est disposé à vous donner du travail^ à la condition, toutefois, que vous ne retomberez plus dans le désordre. Mais vous êtes coupable, à un degré plus grand, envers vos pauvres enfants, à qui vous devez du pain et surtout de bons exemples. Vous avez manqué à vos devoirs d'époux et conduit votre femme au désespoir. Avezvous songé à ce qu'elle allait faire de vos enfants et d'ellemême, sur aes remparts, d'où votre patron la ramena, grâce à Dieu? Par vos violences et votre conduite dénaturée vous eussiez commis le crime le plus grand, crime dont la justice humaine n'eût pas eu à vous punir, mais que votre conscience, bourrelée par le remords, vous eût reproché jusqu'à votre dernière heure en vous demandant compte de la mort de votre femme et de vos enfants. Savez-vous ce que vous seriez devenu ensuite? je vais vous le dire ou plutôt, non, je ne le
puis Vous allez redevenir père, époux, travailleur,
et Dieu vous aidera, il vous conduira dans la route du devoir. Priez-le, Georges, priez-le matin et soir, et toutes les fois que vous serez assailli par les tentations; priez-le avec votre famille ; c'est un bon Père, il ne repousse jamais le pécheur repentant.
Talmy s'approcha lentement de Georges, et lui prenant la main :
— Nous irons ensemble demain matin, dit-il, près de M. Muyssaert; d'ici là Madame l'aura disposé en votre faveur; il ne refusera pas, je l'espère, de nous accorder ce que nous lui demanderons. Vous vous reposerez encore aujourd'hui; votre femme ira prendre, chez le pharmacien, ce que je vais faire préparer pour vous.
— Oh! combien je vous remercie^ Madame; il me semble qu'un voile vient de tomber de devant mes yeux. Je vois maintenant où j'allais. Encore une fois je vous remercie^ car sans vous j'étais perdu. Et Georges se mit à pleurer amèrement.
— C'est bien^ mon ami, reprit Madame Muyssaert, je suis heureuse de vous voir prendre ces bonnes résolutions. Mais calmez-vous, vos enfants s'attristent à la vue de vos larmes. Demandez à Dieu la force qui vous manquerait bientôt si vous étiez livré à vos seules inspirations; et si de mauvaises pensées venaient encore vous troubler, pensez à votre femme, à vos enfants, et recourez surtout à Celui qui accueille et pardonne tous les repentirs. Evitez les tentations, soit en faisant en famille quelque lecture pieuse ou instructive, soit en parcourant la campagne lorsque la saison sera devenue favorable; le spectacle de la nature élève l'àme en la calmant. Ce changement dans vos habitudes vous attirera probablement les sarcasmes de vos anciens compagnons : supportez-les sans broncher; résistez avec courage, et vous serez vainqueur par la force du Tout-Puissant.
— Oui, Madame, je suivrai vos sages conseils, et il me suffira de me rappeler ce que j'étais avant votre visite, et ce que vous avez fait pour moi^ pour ma malheureuse femme, pour ces pauvres enfants.
— Ne parlez pas de ce que j'ai fait, Georges... Mais la nuit arrive, M. Muyssaert pourrait s'inquiéter de notre absence prolongée. Ne manquez pas de venir demain matin. Adieu, mon ami.
Quesnoy saisit la main que Madame Muyssaert lui tendait, et la portant à ses lèvres il la baisa avec respect.
— Soyez bénie. Madame, dit-il, vous m'avez guéri.
Madame Muyssaert embrassa les enfants et adressa en même temps de douces paroles d'encouragement à leur mère; puis, accompagnée du docteur, elle se retira précipitamment, sans réussir toutefois à se dérober aux bénédictions de cette famille réconciliée avec le devoir et Tespérance.