‹ La cité du devoirChapitre 8 sur 23 · INAUGURATION DE LA CITÉ · texte numérisé non relu

INAUGURATION DE LA CITÉ

On touchait à la fin de janvier. Les travaux avaient repris leur cours, et tout faisait espérer que bientôt les bâtiments pourraient recevoir leurs nouveaux hôtes. Talmy vint un soir à la maisonnette des Breton, où il était impatiemment attendu. Quelques heures plus tard, Jeanne souriait avec bonheur à son mari, et tous deux remerciaient le Seigneur, qui avait accompli leur espérance en leur donnant un fils.

Le docteur, alors capable de supporter la vue des joies de famille, contemplait sans arrière-pensée ce tableau si touchant et si doux. La jeune mère cherche déjà dans les traits du nouveau-né une ressemblance qui gît seulement dans son imagination, et porte aussi ses regards sur le berceau où sa NoéUe, doux ange rose et blond, rêve peut-être gâteaux et baisers. Et le père, oh! quelle félicité reflète son visage ! Ses appréhensions sont dissipées; il lui semble avoir reconquis une double existence, et son àme déborde de joie; il n'ose toucher cet être si frêle encore, il le laisse à sa compagne, mais il éprouve pour son fils les douces émotions de la mère la plus tendre.

— Voilà une augmentation de bonheur, mais un surcroît de charges. Monsieur Martial, dit le docteur.

— L^Eternel ypourvoiera. Monsieur. Il nous accordera la santé,, et mes bras suffiront à tout. N'est-ce pas, Jeanne? Cet enfant sera plus tard notre appui, comme il est aujourd'hui la joie de notre maison.

Le docteur se retira dans la chambre voisine. Black était là, nonchalamment étendu sur le parquet; au premier appel, il vint près de Talmy, qui traça quelques hgnes sur un papier, puis plia le billet, le glissa sous le coUier du chien, en ayant soin de le fixer sous une languette de cuir. Le docteur ouvrit sans bruit une fenêtre, afin de ne point traverser la pièce où Jeanne reposait. Black s'élança aussitôt et disparut dans les ténèbres. Il arriva en peu de temps à la porte de la ville, et jeta de sonores aboiements , signal de convention qui le faisait reconnaître de qui de droit dans de pareils messages. Quelques minutes après le pont-levis fut abaissé, et le chien, poursuivit sa course jusqu'à la maison de M. Muyssaeit.

Le lendemain, dès qu'il fit jour. Madame Muyssaert se rendit près de Jeanne. Elle avait confectionné quelques petits objets de toilette pour le nouveau-né; ce présent, offert par le cœur, fut reçu avec reconnaissance. L'enfant reçut le nom de Clément, à la satisfaction de Martial et de sa femme. Ainsi se nouaient de plus en plus les liens qui attachaient les patrons à la famille du contre-maître.

Quelques semaines après, lorsque Jeanne sortit avec son nourrisson, elle put voir, en allant au temple remercier Dieu de sa délivrance, les ouvriers travaillant aux constructions presque terminées. Cette vue combla son âme de joie. Le bonheur, l'espérance donnaient à toute sa personne cette beauté des jeunes mères si touchante et si gracieuse.

Adèle Quesnoy portait le petit Clément. Ses enfants avaient été envoyés à Favance chez Madame Muyssaert^ ainsi que Noélie. Martial, dont la présence parmi les ouvriers était indispensable^ ne put prendre part à la fête des relevailles, que Madame Muyssaert présida avec son tact si délicat et sa sollicitude habituelle.

Mais nous arrivons à une phase importante de notre histoire : l'inauguration de la cité ouvrière.

Le mois des épis et des roses a fait son apparition; des drapeaux aux trois couleurs flottent sur chacune des maisons et une immense oriflamme couronne la haute cheminée de la fabrique. Il est neuf heures du matin. Les alentours aussi ont pris un air de fête. Une cloche tinte, et les nouveaux hôtes de la cité, dispersés çà et là, se trouvent bientôt réunis dans une vaste salle destinée à recevoir plus tard les cotons ouvrés. Une simple collation est servie sur une longue table dressée dans toute rétendue de cette salle. Des pyramides de petits pains, des assiettes chargées de beurre, de fromage et de tranches de jambon; une multitude de tasses, des pots contenant du lait chaud, des cafetières aux vastes flancs, tout invite à prendre part à cette fête de famille. La table est bientôt occupée par de nombreux invités, par les ouvriers, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, et enfin par M. et Madame Muyssaert, dont mille chaleureux vivats saluent l'arrivée. Le bonheur rayonne sur toutes les figures des convives, car les uns reçoivent avec allégresse et gratitude le bien que les autres ont préparé avec tant de persévérance et d'amour.

Lorsque tout le monde a pris place, M. Muyssaert prononce d'abord quelques paroles vivement senties, puis il appelle la bénédiction du Seigneur sur l'édifice dont les

premières assises ont été posées, et dans lequel un petit nombre de travailleurs, il est vrai, sont appelés à entrer dès ce jour; mais ifl espère que l'œuvre trouvera bientôt des imitateurs dans tout le pays.

Ces paroles sont chaleureusement accueillies. Les arrangements ont été si bien pris à l'avance, que la réunion n'offre aucune apparence de confusion; il y règne un entrain égayé par de joyeux appels et de plaisantes reparties. Cette première réunion fait bien augurer déjà de Tavenir. Les mères caressent du regard leurs enfants, pour lesquels elles ne redoutent plus autant les peines de la vie; les petites filles, les jeunes garçons donnent un élan nouveau à la joie générale par leur gai babil et leurs naïves exclamations; les pères, les maris partagent, augmentent encore, si c'est possible, la gaieté de leurs familles. Enfin tout est contentement et joie.

Après quelque temps consacré à de doux entretiens, M. Muyssaert se lève de nouveau, le silence s'établit, et d'une voix émue :

— Mes amis, dit-il, jusqu'à ce jour vous avez conservé la coutume de célébrer comme vos pères la fête de vos corporations. Désormais le Broquelet ^ fera place ici au souvenir de l'inauguration de cette cité : ce jour doit donc prendre un autre nom pour nous. Dans notre ruche, nous ne verrons, je l'espère, que d'industrieux, de dignes ouvriers. Les paresseux, les frelons en seront bannis, ou plutôt nous les transformerons en utiles et diligentes abeilles. 11 faut que tous nous comprenions bien que ce

1 En patois du pays broquelet signifie fuseau. Les dentellières, les filtiers et les fiieurs de cotou, c'est-à-dire la plus grande partie de la population ouvrière de Lille, célèbrent cette fête, depuis plusieurs siècles, le lundi qui suit le 9 mai, jour de Saiut-Nicalas.

n'est que par le travail, l'esprit de support et de dévouement les uns envers les autres, qu'il nous sera donné de voir porter de bons fruits à Tarbre planté aujourd'hui pour abriter et notre vieillesse et ceux qui nous suivront. Toutes les vies que Dieu fait ont un cadre, un but, une place marquée en ce monde : il n'est si petit qui n'aide. Nous avons donc tous notre tâche à accomplir, et nous le pouvons avec l'aide de celui qui a coordonné toutes les existences ici-bas. Nous trouverons les consolations dans nos douleurs, le secours dans nos adversités, enfin le repos de l'àme dans l'accomplissement du devoir envers Dieu, notre prochain et nous-mêmes. Rappelons-nous toujours, en toutes circonstances, que si le divin Auteur de la création nous a donné des droits il a attaché des devoirs à chacun d'eux, et que si les droits peuvent quelquefois être revendiqués, c'est à la condition que les devoirs auront d'abord été accomplis. J'ai choisi un nom pour nos demeures; voulez-vous l'adopter en vous engageant à le vérifier par votre vie, voulez-vous d'un nom qui obligera tous ceux qui viendront encore se joindre à nous?

— Oui, oui, nous nous y engageons, répètent toutes les voix.

— Eh bien, mes amis, entrez dans la Cité du Devoir ! Les cris mille fois répétés de : Vive la Cité du Devoir'.

retentissent dans la vaste salle; les figures s'animent, rémotion et l'allégresse ont gagné tous les cœurs. Quel doux moment pour l'homme de bien qui voit enfin se réaliser le rêve de sa vie. Il ne croit pas pourtant avoir atteint le but; mais il espère y parvenir avec l'aide de Dieu, le guide en qui il a mis son unique espoir.

Cependant un prélude de voix se fait entendre. Ecoutons le chant de la Cité.

LE CHAHT DE LÀ CITÉ DU DEVOiR

Moderato.

Moaerato. v

D'un pur bon - heur source fé- con-de^Travailbé -

tt=t^

ni p;i.r l'É - ter - nel !

Toi qiii peux re - mu-er le

^^^^Ê^^pË^Ë^^

mon -de Et nous con-dui - re vers le ciel; Ins-pi-re

les ac-tes su- bli- mes,Le dé-voù - ment, la cha-ri-

té. Et par tes efforts ma-gna - ni - mes Ré- gé- ne

FF

Page 1