‹ La cité du mal; ou, Les corrupteurs du siècleChapitre 19 sur 62 · IHPCISSANGE ET DÉSESPOIR DE LA RAISON · texte numérisé non relu

IHPCISSANGE ET DÉSESPOIR DE LA RAISON

« la philosophie^ elles ont semblé revêtir la propriété « commune de tous les problèmes qu'il embrasse^ celle « de devenir invulnérables aux efforts de Tintelligence^ a et à jamais insolubles pour elle. Prenez une quesa tion philosophique quelconque : notez le jour où a ayant été posée et introduite dans la science^ les pre- « miers systèmes pour la résoudre s'élevèrent; coma parez ces systèmes à ceux qui se disputent aujoura d'hui l'honneur de la décider; vous trouverez sans « doute plus de perfection et de développement dans ces a derniers, mais vous verrez que leur probabilité rela- « tive n'a pas varié; que, si chacun d'eux pris à part est c( plus fort, réquilibre entre eux est le même, et que a leur progrès, loin d'aboutir à résoudre la question, « n'a fait que consacrer d'une manière plus précise et a plus scientifique son incertitude. En sorte que, si l'on « demande compte à la philosophie de ce qu'elle a fait « depuis qu^elIe existe , elle pourra bien répondre € qu'elle a mis en lumière un nombre toujours plus « grand de questions, elle pourra bien ajouter qu^elle a a enfanté et porté à une perfection de plus en plus « grande les différents systèmes qui peuvent aspirer a à l'honneur de les résoudre; mais qu'elle ait résolu a une seule de ces questions qu'elle a mises en lumière; a mais qu'elle ait tellement démontré un seul des sys- « tèmes qu'elle a enfantés pour les résoudre, et telle- « ment réfuté les autres, que l'un ait définitivement a triomphé et que les autres aient disparu ; mais qu'elle » ait tellement fortifié l'une de ces opinions et tellement affaibli les autres, que les débats entre elles « soient moins incertains qu'ils ne l'étaient d'abord, et

LA, SOGI^Ti EN POUSSIÈRE. 209

c qu'on puisse espérer de les voir prochainement ter- « minés^ voilà ce que la philosophie ne peut pas ré- « pondre^ ne peut pas dire, parce que^ si elle le disait, à elle serait forcée de trouver des exemples^ un tout au « moins, c'est-à-dire de déterrer celui d'une question « philosophique qui soit résolue définitivement comme « le sont une foule de questions physiques où chimi- « ques; celui d'une question philosaphique sur laquelle a plusieurs systèmes n'existent pas^ qui se partagent a l'opinion et qui y subsistent simultanément aujoura d'hui^ comme ils y subsistaient simultanément à roria gine ; et que cet exemple^ elle ne le trouverait point, « PAKGE qu'il n'existe PAS. Et Cependant ces questions, a Pythagore et Démocrite, Aristote et Platon, Zenon « elÉpicure, Bacon, Descartes, Leibnitz^ Màlebranche, a Locke et Kant les ont agitées. Ce n'est donc point « faute de génie qu elles n'ont point été résolues. Qu'y a-t-il donc dans ces questions? qu'y a-t-il donc dans <( la philosophie qui les comprend, qui ait rendu tout « ce génie impuissant? D'où vient qu'une science re« a muée par de si puissantes mains demeure éternellea ment inféconde? Où en est la raison et la cause? Là c( est le problème dans lequel tout l'avenir de la pbi- « losophie est placé; et^ tant qu'il n'est pas résolu,

a ON EST CONFONDU OUB DES ESPRITS DISTINGUÉS OSENT ENa GORE CULTIVER CETTE SCIENCE SI CULTIVÉE, agiter CCS

a questions si agitées, comme si, après le naufrage de « tant de grands hommes, aucune intelligence, avant a d'avoir découvert l'écueil où ils ont échoué, pouvait <c se flatter d'être plus habile ou plus heureuse, et de a rencontrer le port qui leur a échappé. » . • • .

310 IMPUISSANCE £T PÉg£SPOIR DE LA RAISON.

a II y a dans le temps présent absence de critérium a en matière de vrai et de faux^ de bien et de mal, de « beau et de laid. Tout principe ayant été détruit, a toute règle fixe de jugement se trouve supprimée, et a sans règle commune et reconnue de jugement, il

a EST IICPÛSSIBLE DE S^ENTENDRE AVEC SOI-MÊME ET AVEC

« LES AUTRES ; il est impossible d'arriver à une soluff tion certaine en quoi que ce soit. Or, quand il en est a ainsi, qu'arrive-t-il? C^est que chaque individu a le (( droit de croire ce qu'il veut et d'affirmer avec auto- « rite ce qu'il lui plaît de penser. Au nom de quoi, en c eifet, pourrait-on contester ce qu'il avance? au nom a d'une vérité supérieure reconnue? Il n'y en a point, a Reste donc l'autorité individuelle de celui qui con-* a leste, laquelle est égale à la sienne et ne peut la jua ger. Ce temps-ci est donc le reone de l'individua-

a LISME ET DE l'INDIVIDUALISME LE PLUS EXAGÉRÉ ET LE

a PLUS COMPLET. Or, le droit de chaque individu de a penser ce qui lui plaît, engendrant naturellement u une diversité infinie d'opinions qui se valent et qui (( ont tout autant d'autorité l'une que l^autre, il s'ensuit a que cet état d'individualisme où nous sommes est en

« même temps un ÉTAT D'ANARGHIE INTELLECTUELLE GOM-

«PLET. Ainsi, d'une part, autorité sans contrôle de «l'individu, puisqu'au- dessus de cette autorité il a n'existe aucune croyance commune, aucun crite- «mm de vérité admis qui domine les intelligences, «les rallie et les gouverne; d'autre part, Tautorité 6 propre de chaque individu étant égale à l'autorité de « tout autre, diversité infinie d'opinions, ayant toutes a un droit égal à se dire et à se juger vraies : en deux

LA SOGitTÉ EN FÛVSBIÈRB. 211

c( mots, individualisme et anarchie, voilà ce qui doit a être et ce qui est ; voilà où il était nécessaire et iné- « vitable que nous en vinssions, et ce que nous voyons a autour de nous'^ »

Maîtres, vous avez humilié la raison humaine jusqu'au néant dans la personne des plus profonds génies qui Tout honorée. Elle qui se flattait de faire jaillir de toutes les questions qu'elle soulève, des lumières nouvelles, inattendues, qui devaient confondre la science chrétienne, n'aurait-elle donc réalisé aucune de ses splendides promesses! Quoi! la philosophie, à sa dernière heure, ne sait rien de plus qu'à sa naissance ! Gomme si elle n'eût paru dans ce monde que pour vérifier le mot de Socrate, elle noUs dirait en se couvrant de son drap mortuaire : Je sais que je ne sais rien l Elle ne serait qu'un cadavre !...

Et le peuple qui prête l'oreille, qui entend, qui comprend, que se passe-t-il en lui? que pense«-t-il, que dit-il, que conclut-il devant ce stérile labeur de la raison des philosophes ?

(X «... Le peuple désespère de la vériié. Il ne voit (( plus que des trompeurs autour de lui, il devient déa fiant envers tous, et pense qu'en ce monde l'afTaire a unique est d'être le moins malheureux possible ; que a c'est Colie de prêter l'oreille aux beaux discours et « aux grands mots de vérité, de justice, de dignité hua maine ; que la religion et la morale ne sont que des tt moyens de le prendre et de le faire servir à des pro*» «jets qui ne le touchent point. Il devient sceptique a S0R TOUT, sauf sur son intérêt, et passant à l'indifféa rence pour tous les dogmes et pour tous les partis.

212 IMPUISSANCE ET BÂSESPOIIt DE LA RÀ160K.

« estime que celui |qui lui coûtera le moins s^ra le a meilleur. On ne pourra plus lui mettre les armes à la (X main pour aucun, nul n'en vaudra la peine. Sa reli- ^ a gion, sa morale, sa politique, sa doctrine universelle ce et unique, c'est Tintérét ; ses maîtres et ses meneurs « sont parvenus à le rendre semblable à eux '^. »

Mais, dans ce vide eifrayant de Tàme, dans ce désert où toute vie se flétrit et s'éteint, au fond de cette nuit sans astre où déjà le froid de la tombe vous saisit et vous glace , tous ne savent pas se résigner, accepter, sans frémir, leur lamentable destinée. Il en est qui sentent fermenter en eux une cuisante amertume; en proie aux agitations de leur àme, accablés sous le poids du néant de la vie, on entend s'échapper de leur poitrine d'inénarrables gémissements :

a Donc, société actuelle, tu n'as ni Dieu, ni roi, ni « loi. Plus je te contemple^ plus je vois que tu es folle « et insensée. Tu crois au hasard, et tu ne crois pas à c( autre chose...

ce Dès mon enfance j'ai ouvert vos livres, 6 philosoa phes; je m'en suis nourri vingt ans. Jamais Babel ne a vit une plus grande confusion et tant de discorde. « Au milieu de tous vos systèmes, rien n'est certain a pour personne que l'incertitude de toutes choses.

« Je demande aux philosophes qui gouverne le a monde? Ils me répondent : Le hasard. — Quel est le « mobile des actions humaines? L'égoïsme. — Qu'esta ce donc que l'humanité? Nous n'en savons rien. — a D'où vient-elle? où va-t-elle? Nous n'en savons rien, a — Quoi ! n'y a-t-il donc pas une vérité à laquelle je

LA SOGfÉTÉ £N POUSSIERE. 113

« puisse m^attacher? P^s une. — La terre est pleine de « confusion et en proie à mille fléaux^ Ton rencontre a à chaque pas Finiquité triomphante, et la vertu sa* « crifiée et méconnue. N'y a-t-il pas, oh ! n'y a-t-il pas « quelque part un lieu de réparation? Non^ s'écrient

« les philosophes

« Ainsi donc, nulle consolation dans la science, nul « remède dans la philosophie. Voyant qu'il n'y a plus a de société véritable, je m'étais réfugié dans la famille. « J'avais rétréci mon cœur, et concentré toutes mes a affections sur quelques êtres chéris. Hors de ce cercle, a tout était pour moi indifférent ou hostile. Je rappor* u tais tout à eux; tout leur était sacrifié. N'aimant rien hors d'eux, ne connaissant ni Dieu, ni l'humanité, a mon amour était devenu monstrueux, et cependant « comme Ugolin, à qui ses enfants demandent à manm ger, et qui, dévoré lui-mémè par la faim, n*a que tt des larmes, je n'avais que des doutes à donner à ce «que j'aimais; et par eux ces doutes faisaient encore a mon supplice. Et comme ces objets de mon amour « étaient tout pour moi, que pour moi l'humanité se a bornait à eux, le temps à leur durée, toutes leurs « misères, toutes leurs imperfections déchiraient mon « cœur, sans que la consolation pût me venir du de- « hors. Ah ! malheureux, je ne me suis attaché à rien « d'éternel. Ce que j'ai aimé, je l'ai tiré du monde, et j'ai a dit : Là est tout mon amour , toute mon espérance^ toute « ma vie, et voilà que la douleur et la mort me flétris- « sent ce que j'avais voulu sauver du naufrage univera sel de mes idées et de mes sentiments; le monde « tout entier n'est plus pour moi qu'un désert, et les

214 IMPUISSANGB £T DÉSXSPûm 1)£ U RAISON.

« sphères infinies qui remplissent Tespace sont le néant a pour moi^ et cette marche éternelle du temps est a pour moi le désespoir^ et je ne peux fixer mes re« « gards ni sur le passée ni sur le présent^ ni sur Tavenir, « Je ne vois plus qu'une aifreuse fatalité^ des éléments a en désordre^ ou un mauvais génie^ qui rit d'un rire « infernal sur les maux du genre humain ^* »

C'en est assez ; Thomme est vaincu dans les deux choses qui faisaient toute sa grandeur et toute sa dignité ; j'ai triomphé do sa foi, j'ai désespéré sa raison. Le voilà^ après dix*huit siècles de christianisme, assis de nouveau à l'ombre de la mort, demandant en vain le repos à tous les échos de la terre, et, de désespoir, cherchant une dernière joie dans l'orgie.

Le génie catholique a poussé son cri de détresse : a La guerre est plus haut que les idées, plus haut que a les rois, plus haut que les peuples, entre les deux (c formes mômes de l'intelligence humaine, ia foi, de* a venue par l'Église une puissance, et la raison, devea nue également une puissance qui a ses chefb, ses a assemblées, ses chaires, ses sacrements... On éprouve a une épouvante de cœur amère lorsque, en exami- « nant les ressources de la puissance rationaliste , on (( découvre péle-méle dans son armée des hommes de « toutes les conditions et ceux-là même qui sont les « plus intéressés à ce qu'elle ne triomphe pas. Cela « prouve combien l'aveuglement est profond '*, »

Le catholicisme a lui-même proclamé notre victoire et la mort de la société en Europe :

a Oui, a-t*il dit, la société européenne se meurt : les a extrémités sont froides, le cœur le sera bientôt. Et

LÀ. SOCIÉTÉ EN pouâsiiâE. 218

« savez-vûus pourquoi elle se meurt? Elle se meurt, ^ parce qu'elle a été empoisonnée; elle se meurt parce « que Dieu Tavait faîte pour être nourrie de la sub- «stance catholique ^ et que des médecins empiriques « lui ont donné pour aliment la substance rationaliste. Elle se meurt parce que^ de même que Thomme ne a vit pas seulement de patn> mais de toute parole qui « 5ort de la bouche de fiieu^ de même les sociétésne « périssent pas seulement par le fer^ mais par toute « parole anticatholique sortie de la bouche des philo* « sophes. Elle se meurt parce que Terreur tue, et que « cette société est fondée sur des erreurs •'. »

Déjà les hiérarchies de la réprobation faisaient en« tendre des cris de triomphe; Satan, d'un geste sévère, comprima cet élan.

«Oui, s'écria Tantique ennemi de l'humanité, la so* ciété européenne se meurt, elle descend au tombeau; mais pour en sortir, après trois Jours, transfigurée, plus forte et plus vivante; telle est la marche des sociétés humaines. Nous faisons traverser au monde, en ce moment, une de ces crises où l'iniquité et le crime ruissèlent de toutes parts, où les gouvernements sont frappés d'un vertige étrange, et les peuples si profon* dément stupides, que, sans une foi immuable dans certains principes éternels, les gens de bien seraient tentés, ainsi qu'on l'a dit énergiquement, de ne regar* der ces sociétés dégradées que comme un ramas de bestiaux à refroidir périodiquement à coups de sabre..,. Mais ces grands moyens que nous avons employés pour précipiter à l'abtme les générations abusées, tournent de jour en jour contre nous, et nous préparent, je

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