LE BEUIL D£ LA NATURE
Si^ des champs de la lumière^ du mouvement et de la vie, je descendais dans les profondeurs de la terre, je découvrais, dans ces royaumes souterrains, de nou^ veaux sujets d'admiration et de bénédiction. Là sont entassées des richesses sans nombre, les granits, les porphyres, les marbres si variés, les métaux précieux, les pierreries brillantes qui parent le front des rois. Là gisent, en immerises bancs de houille, et les forêts des anciens âges, pins gigantesques, fougères arborescentes, majestueux palmiers, qui, durant la jeunesse de notre globe, balançaient leurs cimes aux mêmes lieux où les bouleaux nains et le^ saules rampants frémissent aujourd'hui sous la bise du pôle, et la florissante végéta* tion des marais et des lacs primitifs> inconnue à la flore actuelle, plantes étranges, que ^industrie moderne, brisant leur linceul de pierre, rend de nouveau au jour, et présente à notre admiration, après tant de siècles écoulés.
Là aussi sont ensevelies les dépouilles des animaux qui , durant ces périodes reculées, avaient été appelés à peupler les mers, les continents et les lies, créatures extraordinaires, gracieuses ou formidables, dont lè génie de l'homme étudie, reconstruit, classe aujourd'hui les merveilleux organismes, épars au sein de ces vastes cryptes funèbres : prodigieux systèmes de vie, dont là beauté, la vigueur, les mécanismes pleins d'un art infini , et les dimensions énormes, nous frappent d'éionnement, et parlent au physiologiste un langage bien autrement éloquent que celui de la parole humaine. Ce sont là, en effet, dMnnombrables témoins
qui attestent l'uniformité de plan qui a toujours pré*
326 LA GRKATIOlf.
sidé aux lois de Torganisation animale et végétale, et en manifestant ainsi une parfaite identité dans les dé* tails de rœuvre tout entière de la création ^ ils nous font reconnaître partout^ avec une irrésistible évidence, la main d'un seul et même architecte, coordonnant tout, soutenant tout, dans la volonté et la puissance duquel tout ce vaste ensemble d'existences a pris son origine, et dont l'universelle Providence a toujours maintenu et continue de maintenir^ entre tous les êtres passés et présents, les plus harmonieuses relations.
Là aussi, philosophes aux spéculations si lémérai<* res, tristes jouets de toutes les visions de votre esprit, là dans ces feuillets de pierres où sont écrites en carao* tères non équivoques les annales d'un ancien monde naufragé, il vous est donné de lire aujourd'hui ce que valent vos superbes théories sur l'origine des êtres et ^ur celle de l'homme en particulier. Les uns disaient qu'il y avait eu sur la terre une succession indéfinie, éternelle des mêmes espèces ; et voilà que, passé une certaine limite déterminée dans la série des terrains, tout vestige d'existence organique diaparalt^ à raison sans doute de l'incompatibilité des éléments, dans ces âges primitifs, avec toute manifestation de la vie. Les autres prétendaient qu^il y avait eu transmutation successive d'une espèce moins élevée en une autre plus parfaite, et que l'homme lui-même avait ainsi traversé tous les degrés de l'échelle animale; et voilà qu'au sein des couches les plus profondes on rencontre un nombre considérable d'espèces beaucoup plus développées, plus complexes , plus parfaites que leurs représen* tants dans la création actuelle* Osez done encore
us DEUIL 1KB LA NATURE. 227
VOUS livrer à vos sublimes eonceptions^ bftiissez à grands frais d^esprit et d'imaginaf ion ^ de magnifiques systèmes, puî^^ au moment où vous serez prêts à jouir du fruit de vos veilles et à prendre possession de votre gloire^ une voix sortira des profondeurs de la terre ou de la région des étoiles pour donner un éclatant dé** menti à vos savantes théories conçues loin de Dieu^ loin de la vérité éternelle et immuable.
Et maintenant donc levez les yeux et voyez cette terre avec ses monts et ses plaines^ ses forêts et ses prairies^ avec ses vastes mers^ ses lacs bleuâtres et ses fleuves majestueux qui ondulent et se déroulent comme des zones d^argent sur le fond verdoyant des vallées; avec ses minéraux qui brillent^ ses végétaux qui fleurissent^ ses animaux qui nagent^ rampent^ marehent^ courent^ volent^ à sa surface^ dans les eaux^ dans les airs : voyez^ dis-je y cette terre privilégiée entre toutes les planètes que l'astre-roi guide^ éclaire^ échauffe dans les cieux^ voyez-la tourner d'un mouve« ment uniforme et constant sur ses pôles et se balancer dans son orbite , toute chargée de fleurs et de fruits^ de parfums et d'harmonies^ présentant alternativement tous ses flancs au soleil qui de Torient à Tocci* dent^ les inonde des fiots d'une lumière pure> les pénètre d'une chaleur douce et féconde^ y fait des-^ cendre tous les trésors de la rosée et des pluies ferti* lisantes. Elle s'en va ainsi cheminant dans l'espace et mesurant les heures^ les nuits et les jours^ docile aux lois qui règlent tous ses mouvements^ et par sa révO" lution annuelle autour du soleil et l'inclinaison de son axe^ ramenant tour à toijir^ avec une régularité par-
î28 hx cauUTioN.
faite^ les chaleurs et les frimas^ les printemps et les automnes, les étés et les hivers.
Mais voici que le cercle, au lieu de se rétrécir, sV grandit démesurément devant nous et que de nouvelles harmonies,' d'un ordre infiniment plus élevé, appellent notre contemplation. Qu'est-ce que ces soleils sans nombre, ces globes d'or, qui rayonnent là haut, suspendus dans les plaines bleues du firmament et qui si magnifiquement diaprent le manteau des nuits? A leur aspect, je sens mon âme subjuguée par un indicible sentiment de grandeur et de sublimité.
Dans les transports de mon admiratian , emportée sur les ailes rapides ^e la pensée, mon âme s'envole , à travers ces champs de magnificence inouïe, jusque derrière les voiles de cet océan d'azur, au-delà duquel se révèlent de nouvelles splendeurs, et toujours, à me* sure que je monte, je vois s'ouvrir devant moi de nouvelles perspectives de gloire, s'élargir sans mesure, se dérouler à l'infini de nouveaux cieux, plus resplen* dissants, plus merveilleux encore, dans les incommensurables profondeurs de l'étendue. . .
Muni de l'œil géant du télescope, venez, essayons d'explorer ces abîmes de lumière. De la terre, élançons-nous jusqu'à la planète de Neptune dont l'année équivaut à plus de deux de nos siècles, et dont l'orbite a plus de deux mille quatre cents millions de lieues de diamètre. De là, gagnons les dernières limites de notre système solaire et embrassons d'un même coup d'œil cette sphère énorme dont le rayon, suivant Laplace, n'est pas moini^ de 3,460 millions de millions de lieues, glorieux domaine de notre beau soleil qui.
LE DEUJL DE lA NATURE. 229
à cette prodigieuse distance, exerce encore son attraction f et du centre duquel il illumine, échauffe, féconde incessanunent les planètes et les comètes qui se meuvent autour de lui et les maintient dans ces couditions d'équilibre, d'ordre et de stabilité qui consti* tuent Tharmonie de notre monde.;, lofais la terre, à présent, où est-elle? que vous paratt-elle de là haut avec ses larges fleuves, ses hautes montagnes, ses déserts, ses deux mondes et son grand Océan?... Perdue, dites-vous, évanouie, invisible!... Eh bien! ne vous arrêtez pas à la recherche de cet atome, montez, montez toujours, plongez dans les célestes immensités; abordez ces régions du firmament d'où l'épaisseur d'un fil d'araignée, placé devant l'œil, suffirait pour cacher notre système planétaire lui-même tout entier... Ne vous découragez pas; de là, si vous avez encore de Thaleine, redoublez votre vol, élancezvous d'étoiles en étoiles, de mondes en mondes, de sphères en sphères ; pénétrez jusqu'à ces profondeurs où roulent, dans leurs orbites inconnues, ces astres innombrables, dont le puissant télescope d'Herscfhell nous a révélé l'existence : l'atome lumineux qu'ils nous envoient, mû avec une vitesse de soixantedix-huit mille lieues par seconde, en est parti il y a plus de mille ans!.,. Votre imagination s'épouvante, vos genoux fléchissent... montez cependant, montez encore, montez sans fin... Mais non, c'est assez; que sert-il de vous perdre ainsi dans les champs infinis de la création? Au-dessus de votre tête, à mesure que vous montez, toujours de nouveaux deux, toujours de nouveaux mondes, toujours de nouveaux soleils... A
230 lA OBÉÀTION.
Peif rayante distance où vous voilà placée à Tiacom* mensurable hauteur que vous venez d'atteindre^ vous n'êtes encore qu'au seuil de cet incompréhensible univers qui n'a pour eonfim que lumière et amour *. Redescendez donc de ces profondeurs des eieux : aussi bien^ c^est trop de splendeurs pour vos yeux débiles^ et votre âme^ malgré son énergique puissance, saisie d'effroi au milieu de ces abîmes de I'immensit6> se sent défaillir sous le poids de tant de grandeur.
a Ce sont là les glorieux ouvrages. Père du bien, ô Toùt-Puissantl Elle est tienne cette structure de l'univers , si merveilleusement belle ! Quelle merveille es^tu donc toi-même. Être inénarrable, toi qui^ assis au-dessus des cieux, es pour nous ou invisible ou obscurément entrevu dans tes ouvrages les plus inférieurs, lesquel» pourtant font éclater au delà de toute pensée, ta bonté et ton pouvoir!
« Parlez, vous qui pouvez mieux dire, vous fils de la lumière, anges : car vous le contemplez^ et avec des cantiques et des chœurs de symphonie^ dans un jour sans nuit, pleins de joie^ vous entourez son trône, vous dans le ciel; sur la terre, que toutes les créatures le glorifient, lui le premier, lui le dernier, lui le milieu, lui sans fin * ! »
Comme une fleur sur laquelle le ciel épaiiche ses rayons et sa rosée, mon ftme s'épanouissait et se forti'fiait à l'étude de ces ravissantes harmonies de la création qui me déroulaient les trésors de la sagesse et de la bonté de Celui qui aime tout ce qui est et lie hait rien de ce qu'il a fait, qui n'a rien créé, rien établi qu'avec amour et dont l'esprit est bon et suave en toutes ckoset '.