L'ABIME SOUS LES FLEURS
Critis sicat Dii.
Gen,, m, 8.
Et les profondeurs de Satan me furent dévoilées.
Le Séducteur voyait la terre^ fécondée par la sueur des flis d'Adam et par les rosées du ciel , se couvrît de fleurs et de fruits, et il se dit :
J'irai; je descendrai dans ce nouvel Éden et je mur* murerai à Poreille de l'homme des paroles qui enivreront son cœur et tromperont sa sagesse.
Et se glissant près de l'homme et fixant sur lui ce regard qui fascine, d'une voix insinuante qui cachait mille artifices, il loi dit :
homme, que la terre est belle avec ces moissons ondoyantes qui couvrent les plaines, ces nombreux troupeaux qui paissent l'herbe sur les vertes coltines, ces bois, ces prairies, ces champs, ces vergers qui dé« ploient leurs richesses là où le sol, avant ton appari** tion, se hérissait de stériles arbrisseaux.
Sous ta main créatrice, tout se féconde et se trans« forme et la terre est un jardin de délices.
a l'abîme sous LïS fleubs.
Les fleuves obéissent à ta voix et reçoivent de nouveaux lits; les toYrents vagabonds dans les plaines se resserrent entre des rivages infranchissables que ton art leur impose; de nouvelles lignes d'eau se dessinent, des canaux se creusent et sillonnent la terre^ et s'il est nécessaire^ la verge du sondeur ira frapper à dix-huit cents pieds^ dans les entrailles du globe^ le rocher d'où jaillira une source intarissable.
Les marais se dessèchent^ les chemins se tracent , les bruyères se défrichent^ les déserts se fertilisent^ les herbes et les plantes salutaires se multiplient de toutes parts. N'est-ce pas à ton travail^ à ton industrie^ à ta patiente activité qu'est dû cet éclat dont resplendit la nature cultivée?
Partout et sur toute ctdose^ ta volonté et ta puissance ont laissé leur trace et posé leur empreinte» L'animal^ la plante^ sont circonscrits dans leur sphère; ta sphère, à toi, embrasse l'univers par tes besoins et par tes jouissances^ par tes connaissances et par ton commerce. Tu es l'âme du monde physique; tu es le dominateur des continents et des mers ; à toi le droit d'y commander et d'y vaincre.
Tous les éléments, tous les règnes, tous les districts de la nature te saluent leur roi et reconnaissent ton etapive. Ta main sait asservir le tigre, soumettre l'é« léphant, harponner la baleine; la balle atteint l'aigle altier au haut des airs. Les lions fuient au désert à mesure que tu étends les limites de ton domaine, et ce désert, ils te le céderont le jour où il te plaira d'y, planter ta tente. A toi seul appartient le sceptre du monde.
L'ABIMB sous t£8 FL£UBS. 13
Ton génie Va conquis. Il a dompté les aniœaax qui le peuplent; il s'est emparé de leurs forces^ de leur adresse^ de leur agilité ; il en a fait des esclaves pour te servir^ te nourrir, te vêtir, pour être tes puissants auxiliaires dans tes travaux. Le bœuf trace le sillon de tescbamps et te nourrit de sa chair; la génisse t'abandonne son IsCii; le cheval généreux iratne ton char ou te porte sur son dos; la brebis donne sa toison pour tes vêtements ou pour les matelas de ta couche; le renne, au milieu des neiges polaires, est la providence du Lapon et du Samoyède; le chameau, patient et sobre^ est le vaisseau vivant du désert; Téléphant, au pied sur, porte des tours pleines de soldats.
Aux arts, au luxe, la vigogne du Chili et la chèvre de Cachemire fournissent leur poil soyeux et brillant; la martre et la zibeline leurs fourrures si recherchées; réiéphant l'ivoire deses défenses; la civette un parfum ; Teider son duvet; la tortue son écaille; Fauiruche ses pennes ondoyantes, et l'oiseau de paradis son splendide plumage pour orner la tète des riches fiancéesK.
Pour toi, une moule de l'Orient sécrète dans sa coquille ces perles éclatantes , joyaux superbes qui reluisent sur le bandeau des rois; pour toi, une obscure chenille que tu es allé chercher à l'extrémité du monde, file un cocon dont ton art fabrique des étoffes qui bruissent et chatoient comme des métaux, qui se déploient en gazes transparentes comme l'air, et brillantes comme la nacre, qui rivalisent le pinceau et vont jusqu'à reproduire sur de somptueuses tentures les tableaux des grands maîtres.
i4 l'abtme sous les FLEVRS.
Ta demeure est un pialaîs; au dedans tout resplendit de Péclat et de la variété des ameublements; an dehors elle est environnée de jardins où Tart et la nature ont prodigué leurs merveilles* Tu vois fleurir dans tes parterres les plantes les plus rares des Indes; tu reposes à Fombre des beaux arbres du Nouveau- Monde qui ont grandi dans ton parc ; tu respires sous tés fenêtres le parfum des orangers venus de TOrient. Tu as imposé des tributs aux deux hémisphères : TAsîe t'envoie ses aromates^ ses épiées, ses pierreries, ses tissus précieux; la Chine t'expédie te thé, TAmérique le café et le sucre, le cacao et l'ananas.
On peut le dire sans exagération, pour le bien-être de chaque individu l'univers entier travaille et chacun, sans se déranger, trouve à sa porte, pour quelques pièces d'argent, tous les produits du globe. Oui, tu n*as qu'à étendre la main, et, d'un bout du monde à l'autre, les éléments volent pour exécuter les ordres de ta pensée et les plus capricieux désirs de ton cœur.
Les délices des quatre parties du monde accourent pour couvrir ta table des mets les plus recherchés, et pour en varier les jouissances. Telle est, pour absorber, pour dévorer, la capacité de ta fibre, stimulée par tous les raffinements de l'art gastronomique, que tu peux y condenser dans un seul banquet les essences de toutes les voluptés, et consommer, dans une seule nuit, ce qui suffirait pour nourrir une province.
Jamais Babylone, jamais Athènes et Rome, au temps de leur gloire, n'étalèrent des splendeurs comparables à celles que tu déploies au soleil dans la magnificence de tes cités et dans la somptuosité de leurs monu-
l'ABIIUE SOVS LR» FUSVRS. 15
ments, dans la pompe des vêtements^ dans le faste des équipages^ dans ce luxe inoui qui concentre dans ses créations féeriques tous les trésors de la terre.
Qu'importe à quelle heure le soleil se lève ou se couche ? La nuit »n'a plus d'ombres, et le gaz, rival du jour, dans tes cités superbes, la couronne d-'éblouissantés clartés qui chassent au loin les ténèbres.
homme, quelle \oix pourrait suffire à redire et à glorifier tous les miracles de ton génie ? Tu domptes toutes les puissances de la nature; tu les maîtrises, tu les réunis ou les sépares, tu en combines ou en oppo* ses les énergies, selon tes besoins ou au gré de tes caprices, pour en faire jaillir d'innombrables mer* veilles.
Est-ce un rêve, un enchantement, est-ce une féerie que cette longue file de chars que je vois pisser sur cette double ligne de fer fixée sur le sol, emportant d'un mouvement rapide comme le soufile impétueux de la tempête, des populations entières à leurs affaires ou à leurs plaisirs, à toutes les cités, vers tous les rivages? Une puissance invisible, âme vivante de cet admirable mécanisme, opère ce prodige : c'est la vapeur, cette aveugle et gigantesque esclave. Renfermée dans sa prison d'airain, captive sous de robustes cercles de fer, ne pouvant s'échapper qu'avec la mesure qui profite, à l'abri de la violence qui ravage, scellée du génie de l'homme et de sa prudence, cette force redoutable, supérieure a toutes les forces connues, docile sous la main intelligente qui asservit son impétuosité native, rame, pompe, creuse, charrie, traîne, soulève, forge, file, tisse, imprime; elle anime des
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milliers de machines plus agiles que les f^es, plus puissantes que les géants de la fable ; elle est appelée à devenir le moteur universel et rien ne peut donner une idée des étonnantes révolutions qu'elle prépare au monde.
Emportés sur ses ailes^ à quels bords tes rapides vaisseaux n'ont-ils point pénétré? où n'ont-ils point transporté les produits de ton industrie? Tes bateaux à vapeur, affranchis des caprices de l'atmosphère^ se rient des distances, des tempêtes et des vents contraires; ces palais flottants, à deux ou trois étages, qui renferment toutes les jouissances du luxe, toutes les délicatesses de la bonne chère, touchent en quelques mois, dans un voyage d'agrément, aux deux bouts de l'univers , offrant aux passagers, du haut de leurs galeries, le spectacle varié des grandes scènes de la nature sous, toutes les latitudes et sur tous les rivages.
A quel degré de perfection et de puissance tes facultés ne peuvent-elles pas atteindre ! Cédant au souffle inspirateur qui l'anime, l'on te voit exercer ton génie dans tous les arts, dans toutes les sciences, et élever ta pensée aux plus hautes conceptions.
Tantôt, d'une voix solennelle, tu chantes, dans un poème, la nature, les grands hommes et les grandes choses ; ou combinant les lois de Tharmonie dont le type se révèle à toi dans le murmure des mers, les soupirs des vents, le chant des oiseaux, les mille bruits de la nature, tu composes de ravissants concerts, éloquentes transformations de ta pensée, sublime expression des émotions de ton ftme.
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Tantôt^ par la magie de ton pinceau^ ta déroules sur une simple toile une perspective enchantée ^ les scènes les plus variées^ les plus pathétiques ; ou bien c'est 1q marbre qui s'anime sous ton ciseau^ le bronze qui respire sous ton burin^ ou la pierre qut^ dirigée par le fil à plomb et Téquerre, s'élève en magnifiques palais^ en dômes luisant d'or qui fendent la nue.
Ailleurs^ ton art> heureux rival de la nature^ s'empare de tous ses agents ; roi des éléments^ tu maîtrises l'eau^ Tair^ le feu^ les vapeurs les plus subtiles; tu soumets toutes les substances à leur action^ tu en sépares les éléments^ tu les examines^ les réunis à ton gré; sous tes doigts les masses se brisent en atomes que tes yeux .savent voir et tes mains diriger^ et dont tu construis^ architecte étrange, ces ouvrages brillants qui peuplent les domaines chimiques, et dont il semble qu'au jour de la création on avait oublié de- doter la terre, tant ils rivalisent dignement avec les ouvrages de la nature. Tu décomposes, analyses et recomposes jusqu'aux rayons de la lumière.
D'autres fois, muni de merveilleux instruments d'optique que tu as inventés, tu découvres de nouveaux mondes dans des atomes invisibles, ou, interrogeant rimmensité des cieux, tu étudies les lois des corps célestes, tu comptes et classes les astres, traces aux planètes leurs orbites, calcules leurs éclipses, mesures la terre, pèses le soleil, et suis dans son énorme para* bole la comète en feu.
Cette pensée, qui se joue des plus intimes secrets de la nature, par une dernière et plus étonnante merveille, a su faire d'un fluide impondérable, un messager in-
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telligent et fidèle^ qui obéit au doigt d'un eitfant et s'en va courant sur un fil métallique, déroulé comm un nerf à travers les continents et les mers^ porter ta pensée elle-même et ta volonté d*une cité^ à une cité, d'un peuple à un peuple, jusqu'aux extrémités du monde, avec la rapidité de la lumière qui jaillit de la foudre.
Justement orgueilleux des inventions de ton génie et de tes conquêtes sur la matière par toi indéfiniment perfectionnée, un jour il te prend fantaisie d'élever un temple gigantesque à la glorification de tes œuvres. Là tu donnes rendez^vous à tous les miracles de l'indus* trie ; là tu convies toutes les nations avec leurs chefsd'œuvre divers; là tu déploies avec une splendeur inouïe toutes les merveilles de l'art humain accouru de toiis les coins du globe. Devant ce spectacle, tel qu'on n'en vit jamais, le siècle ébloui tressaille d'admiration, et dans son enthousiasme il entonne des chants lyriques à la gloire du génie de Thumanité et, se prosternant, il adore le progrès, cette toute-puissante divinité qui porte en elle la destinée du monde.
Des sages l'ont dit : « L'homme ne saurait avoir une a trop haute idée de la vertu de son esprit. La nature « intirhe et cachée de l'univers n'a pas une force qui a puisse résister au courage de la connaissance; il « faudra bien qu'elle s'ouvre à lui et qu'elle offre à ses « yeux et à sa jouissance ses richesses et ses profon- « deurs*. »
a La philosophie de l'histoire, se fondant sur la na- « ture de l'humanité, et sur le développement de ses « destinées, proclame la grande loi du progrès con-
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a tinu> qui permet d^espérer dans l'avenir la rétdisa^ « tion de Tâge d'or de la paix et de Tharmonie que tea o anciens rêvaient dans le passé '. »
Le sombre Génie du mal avait triomphé et je voyais son aile sinistre s'étendre sur les sociétés modernes comme on voit au déclin du jour l'ombre des monts s'allonger sur les plaines ; l'homme était séduit. Fasciné par un langage perfide qui ne lui montrait qu'un côté de la vérité en Texagérant^ l'homme se dit :
i' Le développement matériel et scientifique^ c'est le progrès de l'humanité ! Avec un morceau d'ambre, je remonte à la théorie du tonnerre dont je fais tomber à mes pieds la colère inoffensive. Avec une bulle de savon, je crée une nouvelle optique. Dans la chute d'un fruit qui tombe d'un arbre, j'aperçois la loi de la gravitation universelle et le système du monde m'est dévoilé. Un peu de sable et de potasse combinés me découvre ce qui se passe au fond descieux ou dans un animacule plusieurs milliers de fois plus petit qu'un ciron. Un peu d'eau vaporisée me donne des ailes plus rapides que celles de l'oiseau pour parcourir la terre et les mers... La lumière même, ce fluide incoercible, je l'ai transformée en peintre exact et prompt comme la pensée, fixant les images avant que l'œil les ait perçues.
a Non content d'avoir assujetti la matière, je veux dompter ces forces mystérieuses qui sont l'âme de la nature, et, Prométhée insatiable, après avoir dérobé le feu et la foudre, je ne m'arrêterai pas que je n'aia encore dérobé aux cieux une parcelle de ee souffle su«
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Mime qui gouverne les mondes!... Non^ dans le perfectionnement de la matière, dans Tapplication de ses lois, dans le champ des découvertes, nulle limite n'est assignable à la puissance de mon génie, à mes espérances de conquêtes. »
Placé à une telle hauteur, l^omme avait été pris de vertige, et il s'adorait lui-même dans ses facultés et dans ses œuvres.
L'Ange de la terre avait entendu les suggestions de Satan et le cri d'orgueil de l'homme. S'approchant, et, de son sceptre lumineux, repoussant l'Esprit d'erreur dans ses ténèbres, il dit à l'homme :
Oui, vous êtes le roi de la création, et la nature, ce trône extérieur de la magnificence divine, serait sans vous comme un trésor qui n'a pas de maître. Vous avez été placé sur la terre pour y commander, pour y établir, entre tous les êtres qui la peuplent, l'ordre et l'harmonie, pour l'enrichir, l'embellir, même après le Créateur, pour en élaguer l'épine et la ronce, et y multiplier la vigne et le froment.
Ces conquêtes, ces hautes fonctions qui entrent dans le plan divin, pour les accomplir, vous avez été riche* ment doué, vous avez reçu l'intelligence, la puissance, le génie. Image du Très-Haut, fleur de la création, enfant bien-aimé de la nature, vous occupez la première place et vous portez sur la terre la couronne et le sceptre ; vous y êtes vraiment le délégué de Dieu ; un second créateur; sans vous rien ne prospère, rien ne prend une pleine existence ; s^il n'est soutenu par vos mains fécondes, ce qui avait brillé s'éclipse, ce qui
l'aBHUB ^«OUS L£S VL£lifiS. 21
avait grandi s^efface et retombe comme dans les lim« bes d'une espèce de chaos.
Briser le despotisme de la matière, dompter les révoltes de la oature, marcher de con<iuète en conquête contre les résistances et les mystères qu'elle lut oppose, telle est donc la vocation de l'humanité, tel est son droit; ce droit, elle le tient de Dieu même qui Ten investit au jour où il la mit en possession de son vaste empire par cette parole de bénédiction : «Croissez et « multipliez, remplissez la terre et soumettez-la. x>
Mais Satan est venu, et, par une sagesse qui vous a jeté sur la pente d'un abîme, il vou^ a persuadé que le seul progrès est le progrès matériel ; il a élevé au plumier rang, dans la hiérarchie des progrès, le progrès le plus inférieur. Il a concentré toutes vos préoccupations, tous vos enthousiastAes, toutes vos ambitions dans le développement de la matière, et c'est ainsi qu'il a réussi à rompre l'équilibre et l'harmonie i!ans le développement des facultés humaines et des forces sociales * *.
La doctrine que le Tentateur s'est efiorcé de faire prévaloir, pleine de séduction et de périls, a des promesses pompeuses et saisissantes, des paroles sonores sur le présent, de magnifiques divinations de l'avenir. Élastique par le vague même de ses prédictions enthousiastes, elle se prête à tous les rêves de l'imagination; elle caresse la confiante ardeur de la jeunesse, elle chatouille l'orgueil rassis de l'âge mûr; elle trouve partout un facile accueil en faisant resplendir à tous les yeux de magiques espérances, de ravissantes pers* pectives de jouissances et de bonheur universel.
iâ « l'abimë sous les fleurs.
Fasciné par ces décevants méféores, au lieu de prendre vers ce qui est en haut l'essor généreux de la vie progressive, vous êtes descendu vers les régions basses, dans le monde des corps; vous êtes allé vous heurter à la borne qui est de Tessence de la matière ; vous vous êtes affaissé dans les dégradations d'un abrutissant sensualisme.
C'est une loi qui tient à la nature même des choses, l'homme se fait à l'image de ce qu'il touche, de ee qu'il contemple, de ce qu'il aime. Il monte ou il descend avec ses pensées, ses amours et ses ambitions. Qu'importe que vous dérobiez leurs secrets aux entrailles du globe et aux profondeurs des cieux; qu'importe que votre génie soulève les voiles qui couvrent les mystères de la nature; que vous agrandissiez de plus en plus la sphère de vos découvertes et de vos conquêtes scientifiques ; que vous pesiez des atomes ou que vous pesiez des soleils ; que vous mesuriez un grain de sable ou que vous mesuriez un monde; vous ne remuez là que des corps, vous ne calculez que des lois de rapports matériels, et votre âme, dont le regard aspire à l'infini, terme de sa légitime croissance, ne rencontre là rien à sa mesure, et se trouve à l'étroit dans ce cercle glacé où vous l'emprisonnez.
Dans ces régions inférieures, l'àme, déchue et captive, se ravale au niveau de la matière, et au lieu de ce souffle puissant qui devait l'emporter comme un aigle aux sommets lumineux, c'est un vent de mort qui la pousse de plus en plus dans les ténèbres et l'abaissement, et avec elle descendent et la science et les mœurs, et les ambitions et les carrières, et les littéra-
l'abîme SOUâ LES FLBU&S. 23
tures et les arts. C'est la corruption, c'est la décadence universelle.
Si vous êtes sourd aux avertissements des sages, au moins ne fermez pas Poreille à la voix des siècles et aux leçons de Thistoire. Voyez, dans rantiquité, la superbe Babylone, s'écroulant dans l'orgie de ses Sardanapales, aux plus beaux jours de la science de ses mages et de la magnificence de ses monuments. Voyez l'Egypte s*engloutir et disparaître dans la nuit au moment oii, chez elle, l'industrie, la science et les beaux arts avaient atteint leur apogée. Que dirons-nous de la Grèce? L'époque si éblouissante de ses philosophes et de ses artistes ne fut-elle pas en même temps le règne des courtisanes, des Lais et des Àspasies, alors qu'une épouvantable corruption avait gangrené jusqu'aux dernières fibres de ce peuple «au sens dépravé. » Et plus tard, voyez Rome, la reine du monde, assise triomphante sur les dépouilles opimes de l'univers conquis; la science, l'industrie, les arts, les lettres, portés à leur dernière perfection, ont eiîvahi ses murs, et voilà que Rome se dissout en pourriture dans l'égout de ses saturnales... Déjà les barbares roulent leurs flots vengeurs et hurlent leurs chants guerriers autour des frontières; le fléau de Dieu est en marche... Vous citerai-je, à l'extrémité de l'Orient, l'Inde des brahmes s'anéantissant dans lu corruption au moment où elle enfante des prodiges dans la science et dans l'art? Et cette Chine dont la civilisation ne recouvre qu'un cada^TC?.. Mais pourquoi interroger les peuples évanouis dans l'ignominie de leurs mœurs à l'heure de leur plus grande prospérité matérielle ? Jetez les yeux autour de
t4 l'ABOÙS sous les rLEURS. V
vous et regardez. Sous Téclat éblouissaat d'un luxe qui dissimule mal ridolàtrie de Torgueil et le culte de la chair, n'étes-vous pas saisi d^épouvante en voyant cette tranquille prostitution des âmes et des corps, cet égoïsme effréné, cette fièvre convulsive du gain, cette adoration de l'argent et toutes ces débauches de Tart qui n'est plus qu'un vêtement doré pour toutes les corruptions et toutes les l|ontes de Tesprit et du cœur ?
Eh ! quoi I avait-il donc raison le philosophe paradoxal qui le premier s'écria : « L'homme qui pense est un animal dépravé? »
Cet abaissement dans la vie matérielle engendre inévitablement Tendurcisement des cœurs. Il n'y a pas de place pour le sentiment de la fraternité humaine là où les intérêts matériels suscitent, dans leur essor immodéré, des cupidités insatiables. Au lieu de l'expansion de l'amour, le progrès matériel développe un égoïsme impitoyable qui, pour se procurer une volupté, absorberait en lui, s'il était possible, la substance de l'univers.
Vous parlez du perfectionnement de la matière, de l'essor indéfini de la production, de l'accroissement de la richesse; qui donc absorbe leurs fruits? qui s'assimile leurs produits? à qui profitent-ils? où s'en vontils sinon aux cupidités égoïstes, aux rois de la matière, aux dieux du capital, qui, comme Saturne, dévorent, sans profit pour le bien-être commun, les fruits de leur désastreuse fécondité.
Et cette prospérité, qui la développe? des légions d'hommes déshérités, dont elle brise les corps pour enrichir des cupidités brutales. Us sont là, dans leur
l'abîme sous L£S fleubs. âS
Biisère^ dans leur niKlité désespérée^ en face des splendeurs du siècle, irrités du faste de son opulence, aifamés de son abondance, meurtris des ftpretés de son inflexible égoîsme '•
Des ànies généreuses, profondément émues du spec* tacle des maux qu'elles voient peser sur leurs frères, ont fait entendre des cris de colère devant Tiniquité du riche impitoyable :
« Bienheureux, vous, 6 mauvais riches 1 d'être ainsi «t sans entrailles et sans pitié! de n'avoir un estomac « que pour manger, une bouche que pour rire; de « n'avoir ni cœur ni humanité ; de vous moquer de a Dieu, de ses lois, tout aussi bien que des gueux et de a leur misère. Repus et gaillards, gros et gais, faisant « du bruit pour ne rien entendre, levant la tète pour c ne rien voir, vous n'entendez pas, en effet, du mi« c lieu de vos festins et de vos danses, vous n'entendez « pas tous ces malheureux qui se lamentent ; vous ne i< voyez pas ces pauvres gens, ces nobles familles, qui « après avoir lutté longtemps contre une faim immense « avec un travail stérile, n'en ont pfus de travail , et «se tordent, vaincus, sous les serres de cette faim « qu'ils ont toujours, sans que les bons riches, malgré « leurs sublimes, mais impuissants efforts, puissent c< parvenir à les soulager et à leur donner quelques a miettes chaque jour.
« Peu vous importe, à vous, que ces jeunes gens se a brûlent la cervelle, que ces jeunes filles, aux abois, « s'asphyxient ou se prostituent pour apaiser leur faim ! (f c'est une anecdote de plus pour votre journal, c'est « un thème de plus pour vos déclamations phiioso-
20 LVfilHJS SOUS i£S FL£tJil6.
a phiques; e'est un sujet de plus pour votre métallique « éloquence I Bienheureux donc^ vous^ 6 mauvais « riches! vous que rien ne touche, vous que rien n'afa flige^ vous qui jouissez de tout^ même du mala heuri d
La terre est la principale nourrice des sociétés, mais la terre est maudite et ne produit que lorsqu'elle a été arrosée de sueurs. Ainsi, pour un homme oisif qui brille, il y a un nombre indéfini de malheureux qui vivent ensevelis dans la plus profonde obscurité; pour une femme aux mains aristocratiques et aux épaules éblouissantes, il y a un nombre illimité d'autres femmes aux mains calleuses, aux épaules ossifiées, à la face amaigrie par les privations et les durs travaux... Brillantes dames, au teint de lis et de rose, qui vous couvrez de velours et de cachemires , qui reposez votre oisive mollesse sur des coussins d^édredon, dans les salles d'un palais fastueux; vous que le zéphir inquiète quand vous voulez sortir, que le rayon d'or du soleil importune, s'il ne vous arrive à travers les riches tentures de satin ;^ à qui des serviteurs empressés, chargés de livrées orgueilleuses, servent chaque jour, à des heures réglées, sur des tables d'acajou, sur les tissus si fins et si blancs do la Flandre, dans une vaisselle de vermeil ou de porcelaine précieu&c, les viandes les plus exquises^ les mets les plus délicats; qui, moUe- . ment bercées au fond d'un char splendide, menées
par un cocher habile, êtes si fatiguées, si lasses, quand i vous vous êtes montrées au bois de Boulogne, sur le
' boulevard, pour terminer votre journée par un rever-
sis, par de joyeuses causeries, dans un lai^e fauteuil
l'abiue sous les flburs. 27
ou sur le sopha d'un voluptueux boudoir; grandes darnes^ j'ai été souvent témoin de vos colères à propos de la plus légère contrariété^ à propos de la qualité douteuse d'un assaisonnement^ à propos d'un pli de soie ou de dentelle^ d'un nœud de ruban^ de la nuance d'une étoffe, de la forme d'un objet de toilette le plus indifférent ; et songeant alors à tant de mères de famille^ dans la détresse^ à tant de petits enfants^ qui gémissent autour de vous dans la misère^ ce ne sont pas ceux'^i^ en vérité^ mais vous^ bienheureuses femmes, que j'ai trouvées à plaindre et dignes d'une immense compassion.
Passant outre devant la demeure du riche, où j'en*
tends des chants de fête, j'aime à m'asseoir au foyer du pauvre où j'entends prier et gémir. Que de larmes suppliantes j'ai ainsi recueillies au fond des chaumières chrétiennes que Dieu visite par l'épreuve et l'affliction ! Une mère de famille, restée seule avec de nombreux enfants en bas âge, sans ressources et au bout de ses forces, épanchait ainsi, un soir, devant le crucifix, les amertumes de son âme :
< Seigneur, mes jours n'ont été que tribulations. A mesure que J'avançais dans la vie, ma croix devenait plus pesante. Mais vous étiez pour moi le bon Gyré* réen, vous portiez une partie de mon fardeau, vous me souteniez dans ma voie douloureuse...
<( A présent. Seigneur, voilà mes pieds et mes mains cloués à l'instrument de mon supplice, les heures d'agonie sont venues; une nuit sombre m'environne* Je lève vers vous mes yeux éteints, je vous cherche et vous appelle, mais vous ne me répondez plus...
28 l'abîme SOVg LKS FLKUIU.
a Vous VOUS êtes retiré de moi^ et je me sens mourir sous le poids de vos rigueurs.
s Mon cœur est navré d'amertume. Je suis consumée de tristesse; j'ai attendu un consolateur^ mais en vain; j'espérais un ami^ je ne l'ai pas trouvé.
« Mon Dieu^ voyez mes maux. Celui qui était notre unique appui sur la terre et toute la joie de notre foyer^ vous l'avez rappelé à vous; je suis restée seule, pauvre mère, avec de jeunes orphelins.
« Pour eux^ j'ai épuisé mes dernières forces; pour eux j'ai versé jusqu'à la dernière goutte de mes sueurs. Mes faibles bras n'ont pu les sauver de l'extrême misère...
a Nous avions peu; et ce peu nous est ôté... Oii irons«nous. Seigneur?... Que deviendront les pauvres enfants que vous m'avez donnés ?...
a II crott toujours aux champs un peu d'herbe pour la brebis, et, parmi les pailles de l'aire, il se trouve toujours quelques graines pour le passereau. Votre Providence serait-elle plus rigoureuse pour la veuve et pour ses petits enfants?...
« Je leur ^i appris à lever leurs mains vers vous. Seigneur, à vous prier^ à vous bénir. . . Dispersés par la faim, ils rencontreront le méchant sur leur route; il séduira leur âme innocente, ils vous oublieront peut-être !...
a Ah! mon cœur est déchiré!... Seigneur, voyez mon angoisse, entendez les cris qu'une mère délaissée pousse vers vous dans sa détresse ; soyez touché de ses pleurs !... Ayez pitié de nous, mon Dieu, ayez pitié de nous!... ».
l'ABIMK SOGâUB^) PLBDM.
L'homme, brisé de douleurs et d'angoitoeft, erre aujourd'hui au milieu de toutes les conquêtes de la science, de toutes les merveilles de Tiodustrie, man* quant de pain et couvert de haillons ; dans son dénué* ment, le bon adore la main qui le frappe ; le méchant frémit, Tanathème aux lèvres.
Les animaux, dans les chwnpa, dans les airs, au sein des eaux, ont leur pftture de chaque jour; ils ont pour vêtement de moelleuses fourrures, de riches plumages, de brillantes écailles...
Le lion trouve un abri au fond de sa tanière, le roi* telet sous la mousse du rocher, Taraignée dans son hamac de soie.
La plante à les sucs de la terre et la rosée du cieL...
Et Ton rencontre par les chemins des vieillards courbés sous le poids des infirmités et des ans, de paûvrea mères aux joues hftves et creuses, qui traînent après elles de petits enfants tout en pleurs : ni pain^ ni vêtement, ni gîte pour eux sur cette terre couverte de richesses, de fruits et de fleurs !•••
vous, qui avez des biens en abondance, n'oubliez pas que vous avez moissonné pour vos frères indigents.
Fraternité, prospérité publique, progrès humanitaire ! mots sonores et vides que vont répétant les ado^ rateurs d*une félicité qui s'étale dans l'or et dans la soie. Mais vainement, avec ces fastueuses paroles, W^ essaient d'écarter un spectre qui habite au fond des sociétés modernes, et dont l'horrible vision vient les troubler au sein de leurs magnificences. Ils ont beau détourner la tête, ils le voient jeter sur l'éc^t de leur pourpre là tache de ses haillons; ils l'entendeRt mêler
90 L^ABlMfe SOUS LES VLBITRâ.
k leura diaQts de fêtes ses cris de désespoir et de malédiction , et plus ils s'efforcent de donner ^actbité au développement matériel^ plus le spectre rugissant prend de gigantesques proportions et menace d^enfermer^ dans un cercle de fer^ la riche proie que le progrès a engraissée de ses sueurs.
Dans leur folle présomption^ ils disaient : L^àge d'or n''est pas derrière vous^ il est devant vous. Nous touchons à l'époque où il va se réaliser sur notre planète; avec la science, nous pouvons nous passer de Dieu ; nous possédons Tart de faire de Tor^ et Tor, c'est le bonheur.
Ce fut un rêve superbe, et la science de Féconomie politique et socialç excita une admiration et un enthiMisiasme universels.
Mais voilà que bientôt, du sein des multitudes, s'élève an cri accusateur, une clameur menaçante qui rmà, frap|>er au seuil doré du temple de la scienee et la fait pAlir dans âon sanctuaire :
Vous nous vantée! l'industrie et ses miracles; et, selon vos propres statistiques, c'est en vertu même du développement' de Tindustrie que s'accroît sans cesse le nombre de ceuxqui meurent de.faim.
Vous vantca la division du travail, elle noius réduit * l'état d'automates.
Vous vantez les machines, elles nous enlèvent le pain de chaque jour.
Vous vantez la concurrence, elle livre le faible à la merci du fort, le pauvre à la merci du riche, et c'est l'esclavage de cent millions d'hommes sous l'auto* cratîc de dix capitalistes.
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Vous vantez la propriété territoriale, et nous sommes plus de vingt millions d'hommes sur trente qui n'en posséderons jamais d'autre que celle qu'occupera notre cadavre au cimetière.
Vous nous montrez la société telle qu'elle est, belle découverte ! Nous n'avons pas besoin de vous pour la voir. Nous vous demandons ce qu'elle doit être, non ce qu'elle est. Ah ! nous le savions bien que vous n'étiez qu'une chimère, science sans cœur et sans entrailles! Bien plus, vous êtes la source de tous nos maux. Sous le prétexte d'augmenter la production, vous avez surexcité jusqu'au délire toutes les convoi* lises, Tamour effréné de toutes les jouissances...
Et, poussant des rugissements de colère, les flots de la multitude roulaient vers les palais de la finance et du capital : Vous nous avez prêché la soif de l'or, à nous, les déshérités de la terre ; eh bien ! nous qui produisons tout, nous voulons l'or que vous déteneij vous qui ne faîtes rien.
Alors ont été déchaînées toutes les tempêtes. La sociétéébranlée jusque dans ses fondements, a vu devant elle l'abîme prêt à l'engloutir, et si la force matérielle retient encore sur la pente du gouffre le monde moderne qui s'écroule, chaque jour cependant se creuse phis avant cet abîme où tout doit disparaître *.
Brillants théoriciens, qui travaillez loin de Dieu, voilà^ les fruits de votre science, pleins de cendre et d'amertume. Si le ciel ne travaille avec vous, vous ne produirez jamais que des œuvres de mort.
Le progrès humain, c'est la force, la forefe morale, celte virilité des âmes, cette énergie des volontés, qui
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sont la vraie puissance de^ peuples^ qui les font se lever comme un seul homme, à l'heure du danger, pour défendre Tordre, la justice et la société. Eh bien! que produit Texagération, la prépondérance de Télément matériel ? Elle surexcite outre mesure la goût du bien-être physique, et par là elle énerve les âme&, elle les livre à dés entraînements qui les avilissent; elle détend le ressort des volontés; elle abaisse les caractères et prépare ces faiblesses qui chancèlent, ces Iftchetés qui tremblent en présence du sacrifice, si le sacrifice est nécessaire pour sauver la société et ses. institutions.
Au sein des sociétés modernes qui adorent le progrès et que le progrès a fait monter à Tapogée de la prospérité matérielle, d'où viennent, dites-moi, ces pressentiments sinistres, ces vagues terreurs qui planent comme un nuage sombre au-dessus des cités? Elles cegardent leurs remparts, elles regardent leurs flottes, elles regardent leurs arsenaux et s'admirent dans la plénitude de leurs ressources, et cependant elles ont peur!... Elles comptent avec orgueil les merveilles de leur industrie, les créations de leur génie, leurs trésors entassés, et cependant elles ont peur !... 11 y a donc au monde quelque chose de plus fort que toute cette puissance matérielle pour défendre les cités, quelque chose de plus fort que cet enthousiasme du progrès pour rassurer les nations contre la décadence, quelque chose de plus précieux que tout cet or accumulé pour sauver les civilisations menacées... Oui, il y a la force morale, pénétrant d'une sève de vie tout le corps social; c'est elle qui fait toute la vigueur des peuples;
l'abivb soirs lbs fliuas. 3S
c'est elle qui verse dans leurs veines ce sang généreux qui prévient toute décrépitude; c'est elle qui affermit dans leurs fortes mains le sceptre de la royauté de l'esprit qu^elles ne font jamais ployer sous le servage dégradant de la matière.
Qu'est-ce^ en effet^ qu'un peuple qui broute la vie sans aucun souci ni d'un Dieu ni d'un autel? Qu'est-^e qu'un peuple qui ne songe jamais à raviver son entendement et son ftme dans quelque inspiration supérieure ? Qu'est-ce qu'un peuple qui ne sait vivre qu'au milieu des convoitises de la matière et des cupidités effrénées ? Qui n'a d'autre courage que celui de parcourir la terre et les mers pour y quêter et y surprendre une proie^ ou de se tenir comme en erabus* cade dans ses foyers pour y défendre ses trésors^ pour mieux se repaître et mieux jouir dans ses appétits grossiers?... Et la brute aussi mange et jouit par ses organes immondes^ et combine ses ruses et ses agrèssions pour emporter du butin dans sa tanière ^*.
La force morale^ c'est la vie. Ob puiseront-ils la vie^ ces multitudes d'hommes^ de femmes et d'enfants que vous calcinez dans vos usines î On a crié à une nouvelle invasion de barbfires; qui les a faites, ces gêné* rations de barbares ?
Les corps I vous les usez, vous les exténuez, vous les brisez sous le poids d'un travail incessant; vous étouffez l'homme dans sa fleur, vous appauvrissez son sang, vous abâtardissez sa race par la précocité et l'exagération d'un labeur qui révolte la nature. L'homme, dans vos ateliers, n'est plus qu'une machine parmi d'autres machines; il y fonctionne à l'égal des
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rmie« ei dei essieux de fer; il y sabit toutes les bruta- Ntés de fa matière qui le dévore comme une proie. Et il vous crie^ avec le poète, du fond de sou angoisse :
« Va, ton cœur est d'acier comme tes mécaaiqiies! »
Les âmes ! Ont-ils une &me ces troupeaux d'ilotes asservis au despotisme de la matière ? Pour eux, nulle culture morale' ou religieuse, point de prédication, point de fêtés, point de dimanche; aucun rayon ne tombe dans leur intelligence pour Tiliuminer^ sur leur cœur pour le réchauffer et le faire monter à Dieu. Le travail, le travail toujours, le travail sans fin, voilà le Moloch qui les étreint impitoyablement dans ses bras meurtriers. Voilà- le dieu qui nourrit dans leur sein, âu lieu des instincts généreux qui relèvent Thomme, le mépris, la haine, l'égoisme, la révolte et tous les vices qui le dégradent. Si, parfois^ Tatelier se ferme, c'est à llieure de la débauche; il rend la liberté pour l'orgie, il ne la rend pas pour l'instruction chrétienne et la prière publique... Société dorée, oui, voilà le barbare, le voilà tel que vous l'avez fait, tel qu'il fonctionne, à votre usage... N'entehdez-vous point comme un bruit de colère qui monte et gronde du fond de ces mécanismes redoutables qui travaillent la matière?... Tremblez qu'ils ne vous saisissent un jour par votre robe soyeuse et qu^ils ne vous broient sous leurs dents de fer.
Un de vos poêles a jeté à ce siècle matérialiste cette amère ironîc :
L^ABtME &OUS Les VlEUâS. SU
H Pour qui trairailliez-voiis^ démolisseurs stupides^
« Lonqiie ?ous éiatéqaiei le Christ sur son autel?...
« Vous ¥04li«s pétrir li homm^ à votre faataifie ;
(( Vous vouliez faire un monde. ^— Eh bien ! voiis l'avez twiU
« Votre monde est superbe et votre homme est parfait {
« Les monts sont nivelés^ la plaine est éclaircie ;
« Vous avez st^ment iMé l'arbre de vie ;
« Tout est bifiB balayé rar vos chemins de fer;
« Tout est grande tout est beau, ^ mais 6n meurt daw votre air <^. » *
Au-(fcsstis des décombres silencieux de tout ce que vous avez falt> de tout ce que vous avez été, n'entende3!-vous pas le dieu du mal élevant son ricanement infernal longtemps contenu^ et le faisant éclater enfin dans ^universelle désolation?
Ouï, Von meurt dans votre air t Tous les fruits de votre civilisation sont des fruits de mort; Il n'en est pas un seul dans lequel l'antique serpent n'ait caché une vipère qui le corrompt et y distille un poison qui tue. Bans le progrès moral ou le perfectionnement des hommes, tous les autres progrès ne sont, dans la mesure où ils se réalisent, que des acheminements plus ou moins rapides vers la décadence et la barbarie; ils se retournent contre Thomme et deviennent entre ses mains des instruments de ruine. C'est le mirage du ciel brûlant de la Libye; ceux qui courent se désal* térer à cette source trompeuse ne rencontrent que les sables stériles du désert.
Voyez ce qu'on appelle le progrès intellectuel ou scientifique; qu'esirit dans ce siècle de lumières t Où aboutit cette grande agitation que l'on remarque dans le domaine de la scieneet ces problèmes que Ton sou^* lève, ces questions que l'on pose, ces idées que l'od
36 l'aBIHB sous iEfi FLBVBfi.
remue, ces pbihwopbies que Ton crée ? EaMi rien de plus vain^ de plus stérile ! Cette exubérance d'oeuvres mises Ml jour, qu'accuso-t-elle, sinon Pindigence de U pensée et l'abaissement des intelligences qui les ont enfantées ? Qu'est-ce que la philosophie ? le dissolvant de toutes les croyances, scepticisme, rêve, délire ou insolente négation. L'histoire ? c'est le cercle de fer du progrès fatriiste, panthéiste ou humanitaire^ qui enlève à la liberté individuelle tout n^érite dans le bien, toute responsabilité dans le crime, c Tout, dit-on, est à sa place dans l'histoire, et si tout y est à sa place, tcmt y est bien. » Ainsi on applaudit tout ce qui réussit, on déprime tout ce qui ne réussit pas; on offre une main amie à l'homme du succès, ne fùt^il qu'un misérable; on porte la désolation dans l'àme du juste ou du sage qui reste fidèle à la vertu en dépit de ses infortunes.
Que dire de l'étude des sciences physiques et naturelles ? N'a-t-elle pas étouffé dans le matérialisme la science de Dieu et de Tàme ?•*. Entre les mains du savant sans conscience, au cœur perverti, qui s'adore et se cherche lui-même, où voulez-vous que la science s*en aille sinon aux ténèbres, à l'erreur, au mal ? Où voulez-vous qu'elle mène les peuples, sinon au penchant des abîmes ? Aussi| à toutes les époques de décadence, l'accouplement du savoir et de la perversité fut toujours lin des fléaux de Dieu destiné à chAtier les peuples corrompus.
L'art est Texpression de la beauté morale et de k beauté divine, et la beauté dans Tàme humaine, c'est sa ressemblance avec le beau et le bien par essence, qui est Dieu. Le progrès dans l'art est donc impossible
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sans le progrès dans le bien^ dans la vertu^ qui est toute la beauté de Tàme. Eh bien ! voyez quelles sont les théories de Tart dans ce siècle de vertige moral. On a sanctifié la passion^ on a fait Tapothéose du vice; de cette corruption des cœurs est née la corruption dansPart^ la perversion du goût; après avoir supprimé tout principe dans les mœurs, on a rejeté toute règle en esthétique. Après avoir dît : « Le bien, c'est le mal !» On a dit : « Le beau, c'est le laid ! » Alors la source des inspirations s'est souillée et tarie. Devenu la terreur des familles honnêtes et des hommes de goût, Tart s'est fait scandale, il s'est mis au service de la perversité ; il est descendu dans les orgies de la débauche , il s^est abaissé dans toutes les ignominies. Peinture, sculpture, littérature, poésie, ces vierges radieuses, embrassant la honte, ont dépouillé leur robe d'azur, et jeté leur diadème d'étoiles aux voluptés immondes, et les multitudes, poussant a le hennissement des cœurs lascifs *, » ont applaudi à ces infamies et leur ont tressé xîes couronnes !...
Le beau progrès que d'atteindre aux dernières limites de l'obscène ou de Thorrible, et de nous promener successivement des lupanars aux gémonies !
L'ordre social autrefois se peignait dans tous les arts; l'art était comme un grand lac, qui n'est ni la terre ni le ciel, mais qui en réfléchit les poétiques images dans son limpide cristal. Tous les arts qui sont l'expression d'une société véritable, font défaut aujourd'hui. On ne saurait jeter les yeux sur la littérature contemporaine^ en émeute permanente, sans ressentir un douloureux effroi. L'anarchie est dans les idées mêmes où l'hu-
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inanité puise la vie. On s'est jeté en dehors de toutes les voies connues; on parle un langage que l'humanité ne parle pas et que la postérité ne voudra pas croire qu'on ait jamais parlé. Tout ce qui constitue les éléments mêmes des convictions morales est en proie à des barbares d'une nouvelle espèce. Ce n'est ni le Nord ni le Midi qui les envoie; c'est du fond entr'ouvert de ce Tartare qui rugit en dedans de votre société, qu'ils s^échappent par essaims pour ravager les âmes. Cette nouvelle invasion vient-elle, comme l'ancienne, renverser d'antiques lois pour préparer la place à Tordre, et raser dans les arts une civilisation putride, pour en élever une nouvelle sur cette infecte poussière?... Dieu sait ce qui est réservé à l'avenir, mais la triste réalité est devant nous; le mal est sous nos yeux, présent, palpable, hideux
L'art n'est plus aujourd'hui que l'épopée de Satan.
Ainsi, l'homme perd son génie et ses plus belles conquêtes quand il cesse de les dominer du haut de ces régions sereines où se conservent les types du bien , du beau et du vrai. En dehors de ces régions, l'artiste chercherait en vain l'inspiration, le feu divin, qui ceignent un nom de l'auréole d'immortalité, et jamais l'estime des générations ne consacrera son œuvre comme elle consacre une monument de gloire.
Par la religion, au contraire, l'artiste grandit indéifiniment; son imagination, riche de couleur et de parfums, déploie un éclat, une fécondité où toutes les ambitions du goût s'assouvissent; il s'élance de beautés en beautés dans le ciel, où réside la beauté par essence; il s'y enivre d'un enthousiasme dont le génie
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seul a le secret ; et c'est alors qu'après ses inénarrables soliloques avec Tinfini^ il laisse tomber sur la terre les paroles ou les chefs-d'œuvre qui ravissent les na» tions.
La muse chrétienne n'a jamais transigé et ne transigéra jamais avec le vice : elle aussi a des larmes et des sourires, mais c'est pour la vertu et l'innocence. Les roses de sa couronne ne se sont jamais flétries à la vapeur de l'encens qui brûle sur les autels de l'impure Vénus, ni effeuillées dans les orgies d'Anacréon ; toutefois elle n'a de rigueur et de sévérité que dans la haine du mal. Elle approuve tout ce qui est bien, accueille tout ce qui est aimable, admet tout ce qui est juste, glorifie tout ce qui est honorable. Elle se plaît au milieu des jeunes vierges, et se joue avec les enfants; elle résiste aux puissances de la terre avec les martyrs, tonne contre l'iniquité par la voix des Prophètes et des Pères. Tour à tour héroïque et enfantine, pleine de douceur et de force, pacifique et guerrière, ceinte d'épines sanglantes ou parée de lis dont rien ne flétrit la blancheur, elle prie, elle pleure, elle bénit, elle menace, elle sourit, elle console. Les vertus dont elle dispose sont celles de toute la hiérarchie céleste, et dans les chœurs des anges, elle se reproduit neuf fois, toujours différente et toujours la même. Elle remplace ainsi seule les neuf Muses qu'elle a détrônées. Le compas d'Uranie mesure dans sa main plus hardie, l'orbe des roues étoilées qui tournaient devant Ézéchiel; elle a remplacé par la Bible le livre de Clio, et distribué les trompettes aux anges de l'Apocalypse... La patience, la foi, l'espérance, la tolérance de tout ce
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qui n'atteint pas l'honneur de Dieu^ l'abnégation de soi-même, le dévouement pour les autres, tel est je génie de la littérature chrétienne, parce que c'est le génie du christianisme, dont cette littérature doit re'produire uniquement les sentiments, les pensées et les .éternelles harmonies '^.
homme, souvenez-vous qu'il n'est qu'un progrès véritable, c'est le progrès moral, c'est le perfectionnement de l'homme ; avec lui tout monte, tout s'élève, tout marche à «a destinée; sans lui tout s'abaisse, tout descend, tout va à la décadence eit à la ruine..
La terre pourrait-elle se détacher du ciel sans aller se perdre aux abîmes?...