‹ La cité du mal; ou, Les corrupteurs du siècleChapitre 43 sur 62 · IMPUISSANCE ET DÉSESPOIR D£ LA RAISON · texte numérisé non relu

IMPUISSANCE ET DÉSESPOIR D£ LA RAISON

c'estrà-dire d'un sujet de la pensée. Je dis la crotfanee d'un moi et non pas la n<di<m; car le moi échappe à la coU'science.

Nous ne distinguons pas naturellement ces deux principes lorsque nous disons je pense ; c'est la réÛezion qui nous ap* prend plus tard ce que nous avons fait, quand nous avons prononcé la double affirmation du moi et de la pensée; elle nous révèle dans cette ajOIrmaiion laffîrmation de. deux principes de certitude distincts. Autre chose est d'appliquer, un principe^. autre chose de le connaître; tous les principes né* cessaires sont appliqués avant d'être conçus.

Nous avons vu que le cogito implique déjà deux principes distincts de certitude^ la conscience et le principe qui nous révèle le moi sous la pensée^

11 tire la preuve de l'existence du monde, 1<* de l'existence de Dieu; 2** de ce que Dieu n est pas trompeur.

Les trois preuves qu*il donne de l'existence de Dieu supposent deux nouveaux principes : rien n'arrive sans cause , il n'y a rien dans l'effet qui ne soit dans la cause... Et comme Descartes ne prouve pas que Dieu n'est point trompeur, il faut que cette maxime soit aussi un principe évident par lui-même ; car, à coup sûr, son évidence ne dérive point de la conscience*

Voilà donc déjà cinq principes. — Ce n'est pas tout.

Que fait Descartes depuis la première ligne de la seconde Méditaiion jusqu'à la dernière ligne de la sixième? 11 rai- .^oniie 'y il tire des conséquences de ces cinq principes ; l'existence des choses matérielles n'est que la dernière de ces .conséquences.

. De là trois nouveaux principes; celui-ci qui est le père du syllogisme : Quœ sunt eadem uni tertio sunt eadem inter se; cet autre que. la faculté de raisonner n'est pas illusoire; et comme le raisonnement, de l'aveu même de Descartes, implique la mémoire, ce troisième que la mémoire n'est point

^mpetise. Et cependant Deseartes avait coomiencé par nier l'aulorilé du raisonnement et de la mémoire.

Cinq et trois font huit. — Voilà donc huit principes diffé* rents admis par Descartes. Il n'est donc pas vrai que le seul principe de TinfailUbiUté de la conscience lui donne le monde extérieur^ puisqu'il en -emploie sept autres ; s'il ne les em^* ployait pas, il ne prouverait donc pas que ce monde existe ; s^il ne raisonnait pas avant d'avoir légitimé la faculté du raisonnement dont il met en débutant Tautorité en question, ''il ne démontrerait donc jamais ce qui doit la légitimer. Sst-ce que cette facultê> si elle est dilatoire de sa nature^ ne Test pas aussi hien quand il s'en sert pour prouver l'existence de Dieu, que quand il s'en sert pour prouver tout autre chose? Etrange inconséquence, sophisme qu^on pourrait appeler grossier, s'il ne s'agissait d'un aussi grand homme.

Mais du moins ces principes, qui sont autant d'hidonsé*- (fuences, étant admis, la preuve que Descartes en tire de Texisf ence de Dieu, et partant de celle du monde , est-elle concluante? Ne craignons pas d'ébranler la conviction de l'existence de Dieu en le niant; Dieu est au niveau des vérité» de la géométrie, il est comme elle la conséquence certaine d'un principe nécessaire.

La première preuve de Descartes est appuyée sur un fait faux. Je ne veux pas seulement dire que tous les hommes n'ont pas Tidée de Dieu, et qu'ainsi le monde n'est pas prouvé pour tous les hommes; je veux dire qu'il n'est prouvé pour aucun, parce que l'idée représentative de Dieu, telle que Descartes la conçoit, est une chimère. -

La conscience a pour objets les actes de l'esprit, c'est^à* dire la pensée. Pour que Dieu fût connu pat la conseieiice, il faudrait donc qu'il fût une pensée. Mais Dieu est l'objet de la pensée par laquelle je le conçois, non cette pensée elle-même. L'objet de la pensée se manifeste aux sens, à la mémoire; & la raison, jeûnais à la conscieoce; et la pensée

IMPUISSANCE ET DÉSESPOIR BE LA RAISON. 3ë5

de l'objet présuppose cette manifestation. Dieu n'étant pas accessible à la conscience^ si on nous réduit à la ccMneieneOy nous ne pouvons donc pas avoir la pensée de Dii^u,

Cette difficulté n'a pu être vaincue que par Tinvention d'une image de Dieu placée dans l'esprit^ et par la supposition que la conscience aperçoit cette image, comme elle aperçoit les actes de l'esprit. Lldée de IHeu^ dcmt parle Descartes, n'est donc pas la pensée de Dieu« C'est pourquoi nous disons que ceàe idée est une chimère et rend chimérique le raisonnement qui la prend pour prémisse.

En supposant que nous puissions avoir la pensée de Dieu avec la conscience, ce qui est impossible puisque Dieu n'est pas un ol^et de conscience, il serait absurde de prouver Dieu par la pensée de Dieu. Nous ne passons pas de la pensée de Dieu à l'affirmation de son existence ; nous n'avons l'idée d'aucun être avant de savoir qu'il existe. Si on pouvait déduire l'existence de Dieu de la pensée de Dieu, c'est que la pensée créerait nécessairement son objet; mais dans ce caslà même Dieu ne commencerait à exister qu'avec la pensée dont il est l'objet; iUûnirait avec cette pensée.

Descartes ne peut sortir de. lui que par l'idée représentative, qui est une hypothèse; et cette hypothèse même renverse la base de son système. Car si cette idée existe, elle est un fait distinct de Dieu et de l'esprit, et néanmoins un fait certain, selon Descartes; nous avons donc» pour l'apercevoir, une faculté perceptive autre que la conscience , et dont le témoignage est infaillible ; il faut donc admettre un principe de certitude différent de la conscience, ce qui est contre la supposition.

A quoi bon poursuivre plus loin le tableau des inconséquences de ce grand esprit et de son impuissance ? « Quel plus grand exemple peut-on avoir de la faiblesse de l'esprit humain (!)• » A peine Descartes avance*t-il la main pour

(i) Nicole, Traité d$ la Faibletst humaine^ it« ixxrv,

356 DÉVELOPPEMENTS ET NOT£â«

saisir la vérité qu'elle s'évanouit k ses regards et que, ceniiiie .châtiment d'une trop présomptueuse confiance dans les forces de .son génie^ il se voit de toute part investi par le doute. « C'est lui qui a ouvert Tahime du scepticisme^ et ceux-là y sont descendus le plus avant qui ont raisonné avec le plus de rigueur et d'exactitude (1). » En faisant de la conscience la spule faculté .légitime et la plus puissante des fonctions dntellectuelles^ il étend sur toutes le caractère subjectif qui 4ui appartient et prépare ainsi l'idéalisme de Kant. D'xm antre côté, tout préoccupé du fait de la connaissance, il ne ivoit que lui dans la pensée, et sans nier l'activité volontaire, il ne la dégage pas : de là l'oubli de la personnalité individuelle et la tendance à un idéalisme panthéiste qui ne tardera pas à se réaliser.

27, page 204. — Titre d'un chapitre des Mélanges de Th. Jouffroy, le plus distingué et le plus franc des rationalistes éclectiques.

28, page, 206. — Th. Jouffboy, du Problème de la destinée humaine,

29, page 211. —Th. Jouffroy, de l'Organisation des sciences philosophiques. — Cours de droit naturel.

Sinr cette impuissance de la raison s'appuyant sur elle seule, dans la recherche de la vérité, les poètes sont d'accord avec les plus profonds philosophes.

« U existe, dit-on, une philosophie.

Qui nous explique tout sans révélation.

Et qui peut nous guider à travers cette vie

Entre rindifférence et la religion.

J'y consens. — Où sont-ils, ces faiseurs de systèmes

Qui savent, sans la foi, trouver la vérité ?

Sophistes impuissants qui ne croient qu'en eux-mêmes,

(1) ROXER-COLLARO.

Page 1