KO L^ESPBIT 9K VIE ET L^BSPRIT DE MORT
tion n'a pu vivre^ grandir et déchoir sans que Técho de ces révolutions ne se soit fait sentir à ce rendez-vous de toutes les idées^ de tous les intérêts^ de toutes les espérances.
Ainsi le catholicisme résume en lui toute vérité. U est le fond de la vérité une^ souveraine^ universelle^ déposé dans le genre humain pour sei'vir de base» de lien» d'âme à toutes les doctrines^ à touteS les institu* tions ; œuvre formidable et toute«puissante» qui grao*» dit, qui s'étend» qui va remplir l'univers...
Ëh quoi! déjà le front cicatrisé par la foudre qui nous a précipités du ciel» attendrons«nous» sans enga* ger une lutte suprême» que notre vainqueur ait achevé de nous écraser la tête sous le talon de la femme?...
A ces paroles» éclata parmi la troupe des Esprits ré» prouvés un tumulte effroyable. La tempête mugit avec une nouvelle violence autour des vieux débris» et la foudre ébranla» jusque dans leurs fondements» les hautes murailles dont la masse imposante attestait en-* core la majesté du religieux moAumentv
IH
LA œUPE DES ABOMINATIONS.
L'HOMME ANIMAL
Corrupti sunt et abominabilcB focti suot in studiissuis...
... Venenum aspidum sub labiis eorum.
Psalm., liii, !, 3.
Pendant que les cohorte» infernales mêlaient au fracas de Porage des rugissements de colère et d'horriblés blasphèmes^ je vis s'avancer au pied du trône de Satan, le chef de ces Esprits immondes, qui, par mille voies insidieuses, travaillent à la dépravation des peuples, et font pénétrer dans leurs entrailles le feu impur qui les dévore. Sous des dehors insinuants et pleins d'artifice, ils préparent des excès d'un aiFreux cynisme, et dans leur souffle, auquel ils savent donner comme un parfum de fleurs, ils font respirer des miasmes empoisonnés qui flétrissent et qui tuent. Le mal est leur joie, et, s'ils le pouvaient, ils feraient rentrer dans le désordre du chaos tout le trésor des ger* mes de fécondité et de vie qui s'épanouissent dans le domaine de la création. Leur prince est le démon de la chair et des appétits brutaux.
Nul mieux que cet ange des abjections du cœur ne comprend les beautés toutes divines de la morale de TÉvangile et tous les charmes de la vertu; aussi s'ap* plique-t-il à les mettre en opposition avec les ignominies du vice et les grossières voluptés^ afin de mieux faire apprécier la grandeur des obstacles qu^il a à surmonter^ et toutes les ressources de son génie dans cette lutte oii il se décerne la victoire.
Le roi des légions tombées commanda le silence^ et le démon de la corruption du cœur rendit compte en ces termes de la mission qui lui avait été confiée :
Lorsque^ dans ces derniers temps ^ un nouveau partage des nations fut fait entre les princes de la Cité du mal, c'est à moi qu'échut cette terre de France avec son beau ciel, ses esprits si brillants, sa nature si féconde. Ma tâche était difiBcile. Dans cette belle région . où germent si facilement la gloire et tous les genres de grandeur, j'avais à étouffer le feu sacré du génie, . des grandes vertus, de rhéroïsme, et à faire descendre vers la nuit de la barbarie tous ces dons magnifiques.
J'ai déjà préparé bien des ruines; déjà le mal s'est développé en des proportions qui nous permettent d'espérer la prépondérance définitive de notre pou* voir; partout j'ai fait pénétrer une secrète force de des« traction à laquelle rien ne résiste.
Un souffle puissant d'incrédulité flétrit et dégrade les âmes ; çà et là se voient de lamentables naufrages . des esprits les plus éminents et les plus richement datés du ciel.
Anarchie des intelligences, désordre moral, n^rt
l'homme animal. 53
des croyances^ incertitude universelle > tels sont les mots funèbres qui sont aujourd'hui dans toutes les bouches.
Religion^ lois^ mœurs^ raison^ eonscience^ les principes les plus sacrés comme les plus nobles sentiments^ que sont-ils maintenant pour la plupart des hommes? Une sorte de rêve, je ne sais quoi d'obscur et de vacillant qui fuit dans le vide de Tàme, comme sur le désert l'ombre du nuage qu'emporte la tempête.
Si parfois un homme grave aborde en présence d'hommes qu'il croyait graves comme lui, quelque question d'un ordre supérieur moral ou religieux : « A quoi donc allez-vous penser? » dit l'un. « Que sais-je? » dit l'autre, o (^e m'importe? » répond un troisième en souriant de dédain.
Il en est qui s'en vont rêvant toute sorte d'utopies, attrayants météores qui se jouent un moment dans de séduisantes perspectives et fascinent le regard qui les contemple ; les générations émues, s'imagtnant qu'ils leur apportent la fin de leur anxiété ou l'apaisement de leur souffrance, se passionnent comme des enfants pour ces décevantes lueurs ; fallacieuses espérancesi stériles promesses, suivies de cruels désenchantements!... Bientôt l'éblouissante apparition s'évanouit, laissant les multitudes crédules dans de plus obscures ténèbres.
Des âmes honnêtes, mais inutiles, cœurs détendus par l'inertie, murmurent d'une voix découragée, les uns : a II n'y a rien à faire ; d les autres ; « Il faut attendre; » ceux-ci : « Laissons les partis s'entre-détruire ; o ceux-là : a Dieu saura bien venger sa cause. . . » Noos avons facilement raison de ces lâches soldats qui
54 LA COUPE D£6 Afi^MmATIONS.
n'ont de bras que pour les croiser devant l'ennemi. En vainj dans leur camp, fait- on appel à leur courage; ils dorment et ne se réveilleront pas tant que le sol ne croulera pas sous leurs pieds.
Le doute, cette défaillance des âmes que nos ténèbres (H>priment, était, au siècle passé, enivrant et hardi ; il est devenu, chez la génération actuelle, dénigrant et stérile. L'orgueil secoue avec mépris le problème qui pèse sur Tàme , qui l'agite et l'importune. €hacun se croit obligé, par sagesse, à l'immobilité*
La vie est un marasme continu d'indifférence qui n'exclut au reste l'énergie que de la sphère des facultés ou des convictions religieuses; qui laisse La place à l'action vive et futile des grandes agitations de cette terre.
En l'absence de tout dogme admis, les esprits n'ayant plus aucune route tracée dans les régions intellectuelles, sont descendus dans le monde des corps; ils ne regardent, ils ne comprennent que le côté matériel des choses; le problème de l'homme, de ses destinées et de ses lois, n'est pour eux que le problème du bien-être physique, et la réalisation de ce bien-être, l'unique but réel de la vie.
Relégué en soi, n'aimant que soi, s'adorant lui-même dans ses abjectes convoitises, l'homme n'attribue de réalité qu'à ce qui se voit, se palpe, se mesure, ^e pèse. Il n'a plus d^entrailles que pour l'or, d'aspirations que pour la volupté ; le reste n'est à ses yeux que vagues abstractions et chimères.
La masse suit et flotte au hasard, ivre ou malade ; ses joies ou ses fureurs sont également stuptdes, féroces ,
l'homme ÀNIMAt. 55
extravagantes ; sur le vaisseau eo détresse qui Tem* porte^ sans pilote et sans guide^ tout vent la pousse^ tout courant l'entraîne ^ tout orage Tabime ; elle ne eroit pas à la boussole, et ne veut pas qu'il y ait d'étoiles au ciel.
a Que si quelqu'un , a dit l'un d'eux , est avec cela a tranquille et satisfait^ qu'il en fasse profession, et c enfin qu'il en fasse vanité, et que ce soit de cet état « même qu'il fasse le sujet de sa joie et de sa vanité, a je n'ai point de tern>es pour qualifier une si extravaa gante créature ^ d
Eh bien I c'est à cette brutale insouciance qu'ils en sont venus! C'est à ce degré d'avilissement qu'ils sont descendus l
Et voilà que la société s'affaisse sur elle-même comme ces grands sphinx de l'Egypte que le simoun ensevelit dans lés sables du désert.
Mais je veux dire comment j'ai épaissi ces ténèbres qui assurent notre triomphe.
Vn auteur dont le scepticisme s'illuminait parfois de clartés immortelles, a dit, il y a bientôt trois siècles :
a II ne faut pas laisser au jugement de chascun la c cognoissance de son devoir; il le lui faut prescrire, a non pas le laisser choisir à son discours; aultrement, a selon l'imbécillité et variété infinie de nos raisons et a opinions, nous nous forgerions enfin des devoirs qui a nous mettroyent à nous manger les uns les autres ^ x>
Plus tard^ un bel esprit a dit à son tour :
a Toutes les fois que la littérature et l'esprit de rai- « sonnement deviendront^le partage de toute une na-
a tion, il arrivera, comme dans les états populaires, « qu'il n'y aura point de puérilités et de sottises qui ne (( se produisent et ne trouvent des partisans K »
Enfin, un troisième moraliste qui fut le plus hardi des philosophes et le père de tous les déclamateurs modernes, a trace ces lignes si peu en harmonie avec la plupart de ses écrits :
« Des hommeS;, nourris dès Tenfance dans une into- « lérante impiété , poussée jusqu'au fanatisme ; des a femmes sans mœurs, des peuples sans foi, tous les « devoirs de la conscience anéantis, Tamour de la pa- « trie et rattachement au prince éteints dans tous les « cœurs; enfin nul autre lien social que la force; on « peut prévoir aisément, ce me semble, ce qui doit « bientôt résulter de tout cela. L'Europe, en proie à « des maîtres instruits par leurs instituteurs mêmes à a n'avoir d'autre guide que leurs intérêts, ni d'autres a dieux que leurs passions, tantôt sourdement afiamée, a tantôt ouvertement dévastée, partout inondée de sol- « dats, de comédiens, d« filles publiques, de livres « corrupteurs et destructeurs, voyant naître et périr a dans -son sein des races indignes de vivre, sentira « tôt ou tard, dans ses calamités, le fruit des nouvelles « doctrines, et jugeant d'elles par leurs funestes effets, « prendra dans la même horreur les professeurs et les a disciples, et toutes ces doctrines cruelles qui, laissant a l'empire absolu de l'homme à ses sens et bornant « tout à la jouissance de cette courte vie, rendent le « siècle où elles régnent aussi méprisable que malheuci reux *. »
Ces avertissements n'ont porté aucun fruit; ces su-
L^fiOMME ANIMAL. 57
biimes oracles n'ont point été écoutés. J^ai su déjouer toute cette sagesse et mettre à profit^ pour le perdre^ les dispositions naturelles du peuple léger et frivole qui m'était confié.
Dédaigneux de la tradition^ et sans respect pour tout ce qu'elle consacre , avide d'émotions et toujours dupe de son imagination et de sa sensibilité^ amoureux de toutes les nouveautés^ de toutes les chimères, de tous les paradoxes, quel peuple s'est jamais rendu plus facilement .que celui-ci à toutes les suggestions des corrupteurs publics, ces ennemis de la civilisation, que j'ai attachés à ses flancs comme des cancres hideux pour y creuser d'ignominieuses plaies?
La parole et la presse, ces magnifiques dons qu'une puissance rivale avait faits à la terre, ce double levier qui devait, disait-on, soulever le monde, sont devenues, entre leurs mains, le véhicule de l'erreur et du vice; ils en ont fait un double fléau qui ramène le monde au chaos, et rejette les nations dans les forêts sauvages.
La parole et la presse étaient destinées à propager la vérité, la science, la civilisation jusqu'aux extrémités de la terre ; ils les ont détournées de leur fin ; ils les ont prostituées au mal; ils en ont fait deux instruments qui portent le mensonge et l'immoralité jusque dans le plus obscur hameau.
La parole et la presse, le théâtre et le cabinet de lecture, le journal et l'estaminet, publicité immense l voilà, pour le triomphe du mal, mes grands moyens de conquêtes; voilà mes forces, elles sont gigantesques.
Le poison souflle des quatre vents. Il n'y a pas une
58 LA GOtrPE DES ABOMINATIONS.
région dans rimmense domaine des lettres et des sciences qui n'en soit infectée.' Mes infatigables suppôts ont abordé tous les problèmes; ils ont embrassé le cercle entier de la connaissance humaine^ le monde moral et le monde social, Dftu, Thomme et Punivers. Ils ont à leur service toutes les formes de la pensée^ formes philosophique et politique, formes historique et romanesque, formes poétique et oratoire; ils ont enveloppé dans ce vaste réseau les deux grandes divisions qui embrassent la société tout entière, et les intelligences qui aspirent à s'élever dans la sphère des hautes pensées, et les cœurs qui rampent dans la basse région des jouissances matérielles.
Aux uns, ils crient incessamment : a Souveraineté et indépendance de la raison en toutes choses ! )> C'est le cri de l'orgueil. Aux autres, ils disent: a Jouis! et pour jouir, amasse de l'or! » C'est le cri de la chair brutale.
Et ces deux cris se résument dans cette formule unique : Renversons tout ce qui nous gêne et dans l'ordre intellectuel et spéculatif, et dans l'ordre moral et pratique; liberté de tout penser, liberté de tout dire, liberté de tout faire!... Vous ne pouvez reculer, la logique est inflexible, elle vous pousse dans Tablme.
J'ai mille formes, j'ai mille voix pour m'introduire en tous lieux, pour pénétrer dans toutes les âmes*
Hôte impur, sous le nom de roman ou de drame, conteur aux paroles empoisonnées, j'ai ma place dans tous les rendez-vous publics des hommes désœuvrés, des philosophes de carrefour; j'y suis un aliment à leurs passions, un charme à leur ennui. Je fréquente la boutique du marchand, l'atelier de l'ouvrier, le plus
l'uomme animal. 50
humble ménage comme la demeure somptueuse; j'entre dans la mansarde du pauvre comme dans le boudoir de la grande dame; je m'assieds au cerclé de la famille, à la veillée d'hiver; Thomme illettré balbutie ma langue dans ses heures de loisir, ou bien il emprunte la voix pure de son enfant pour lui retracer mes récits sans pudeur. Je me suis glissé, astucieux et souple, jusque sous I0 chevet de la jeune fille, avec des images décevantes, pour surprendre sa pensée et fasciner son cœur...
En vain son bon ange lui disait :
i( Hélas ! si ta maiu chaste ouvrait ce livre infùmo^ « Tu sentirais soudain Dieu mourir dans ton àmc. . « Ce soir tu pencherais ton front triste et boudeur « Pour voir passer au loin, dans quelque verte allée, v Les chars étincelants à la roue étoilée^ « Et demain tu rirais de la sainte pudeur !
(t Ton lit, troublé la nuit de visions étranges, « Ferait fuûr le sommeil, le plus craintif des anges ! « Tu ne dormirais plus, tu ne chanterais plus ; (c Et ton esprit, tombé dans l'océan des rêves, « Irait, déraciné comme l'herbe des grèves, « Du plaisir à l'opprobre et du flux au reflux !
(( Sois pure sous les cicux! comme l'onde et l'aurore, « Gomme le joyeux nid, comme la tour sonore, t( Gomme la gerbe blonde, amour du mmssomieur, « Gomme l'astre incliné, comme la fleur pcncliantc, (( Gomme tout ce qui rit, comme tout ce qui chante, « Comme tout ce qui dort dans la paix du Seigneur ^ ! »
Pauvre fille d'Eve, le serpent Ta trompée !... J'ai infiltré mon puissant dissolvant dans le corps social à
toutes les profondeurs. Il est peu de seuil assez bien défendu auquel je n'aie infligé quelque souillure; il est peu d'âmes aux h]anches ailes sur lesquelles je n'aie jeté quelque tache ; il est peu de poitrines saines dans lesquelles je n'aie semé quelque germe vénéneux. Mes poisons ont partout fructifié.
Je mets tout en œuvre^ les situations et les détails^ les aventures multipliées et les incidents ménagés avec art^ dans une longue suite de tableaux, pour ravir à l'âme son innocence^ pour flétrir de mon souffle la couronne de la vertu et lancer le trait qui corrompt. Pareil à ce léger insecte que l'on voit^ après mille jeux inconstants^ se poser sur une fleur choisie^ se glisser au fond de sa corolle virginale et y empoisonner le principe de la vie et de la beauté ; bientôt la pauvre tieur perd ses couleurs brillantes^ elle languit et meurt sur la tige dont elle était l'ornement.
Tantôt, j'épuise toutes les ressources du talent, tous les trésors de l'imagination, toutes les couleurs du langage, tous les prestiges de l'idéal, pour entraîner le cœur, pour transporter ses rêves dans des régions imaginaires, au milieu de tous les enchantements d'un monde fortuné, où les passions s'épanouissent comme des fleurs embaumées aux souffles voluptueux qu'on y respire, à l'attrait irrésistible de toutes les jouissances qui s'y déploient dans toutes leurs séductions. L'âme, alors, s'adressant à Dieu, s'écrie dans son ivresse avec le poète sensuel :
« Est-ce que TOtre ciel a des soleils plus doux?»
C'est là mon secret pour amener les hommes à
l'homme animal. ^61
rompre avec la vertu^ les placer sur la pente du vice^ les faire descendre à la vie des sens. Arrivée ià^ la dégradation progresse de soi-méine. <( Les plus grands désordres ont souvent commencé par la sensualité d'une fleur '. »
La volupté^ une fois que son poison s'est glissé dans les veines^ ne tarde pas à tarir les sources du pur amour^ de la miséricorde et de la foi. Le coeur^ qui envoie toute sa vie aux sens^ bientôt se dessèche et s'endurcit. L'égoîsme y pénètre peu à peu et s'y assied sur le trône désert des affections généreuses. Les sentiments de la nature même s'émoussent. Il fait froid ^ il fait nuit^ il fait horrible dans cette âme^ tandis qu'autour d'elle y je veux dire dans la chair^ tout s'illumine et s'enflamme aux feux de la convoitise : maison éclairée de mille lueurs comme.au soir d'une fête; maison d'allégresse; entrez-y, vous y trouverez un cadavre et des démons qui dansent à l'entôur. Dans cette ftme du voluptueux, ainsi passée tout entière dans sa chair, tous les ressorts sont brisés; c'est tout au plus s'il y reste de la place pour la crainte et le désespoir. Les choses spirituelles n'ont plus pour lui ni couleur ni saveur; il a perdu le sens par où l'on voit et l'on goûte, je ne dis paà les choses de la religion, mais les choses de l'âme; tout est fadeur, tout est langueur dans son être; il le sent^ il sent qu'il en devrait gémir, et il n'a pas la force de gémir ; il prévoit sa perte, et il n'a pas la force de s'en effrayer; il se répète à dessein des mots terribles, et ces mots retentissent sur son cœur comme sur un timbre de plomb... Les voiles épais de la chair ont lentement étouffe en lui la lampe du sentiment moral.
6i LA COUPS D£S ABOMINATIONS.
Si donc il arrive que Tidée divine descende dans son esprit^ rintelligence Faccueille^ la feit asseoir^ Técoute; mais Fhôte véritable^ le véritable maître de la maison^ qu'il lui importait d^entretenir^ il est ^sent^ il est mort; et après un entretien avec ^intelligence , entretien qui peut être long^ animée intéressant^ mais toujours infructueux, l'idée céleste se retire. C'en est fait; de ce moment notre proie ne peut plus nous échapper; il faudrait un miracle pour soulever le poids de ténèbres qui pèse sur cette âme • *.
'~ Tantôt, je déroule des scènes d'un brutal sensua^^ Usme; je dicte à mes suppôts des créations d^une imagination en délire, où l'on se joue avec audace de tout sentiment moral, où l'on se complaît dans tout ee qui dégrade et salit la nature humaine, où l'on caresse la matière dans ses plus impures suggestions, où Ton fait du monde un bourbier dont on aspire ensuite les émanations putrides, que l'on fouille, que l'on creuse, où l'on se plonge avec délices.
Ici l'on se trouve sans cesse en présence de person- -nages, de mœurs, de peintures, qui souillent de leur seul contact. C'est le vice rayonnant au grand jour dans toutes ses bassesses, dans toutes ses laideurs^ dans tout ce qu'il a de plus repoussant; c'est l'orgie qui hurle et qui blasphème, mais l'orgie osant usurper toutes les gloires de la vertu, l'orgie qui se fait un mérite de ses excès, exalte ses turpitudes, s'applaudit de son cynisme, se glorifie dans son opprobre, et divinise ses infamies...
belle France, jadis vos nobles écrivains et les brillantes merveilles de votre littérature imposaient
L^HOMMS ANIMAL. %3
radmiration à toutes les nations de TEurope^ jalouse; de tant de gloire; aujourd'hui^ peuple déchu^ vous leur rendez le sceptre du goût ^ des lettres et des mœurs^ et ce que Tuniversalité de votre langue porte maintenant aux extrémités de Tunivers^ ce sont des chefs-d'œuvre de dépravation et d'exécrables doctrines.
Descendrai-je dans ces égouts de la littérature con* temporaine? Soulèverai -je cette montagne de fange? Dirai-je toutes les maladies morales que j'ai inoculées à cette société dont j'ai si cruellement souffleté l'orgueil?...
Voici d'abord la foule des âmes énervées et impuis^ santés que le ver du scepticisme^ de la vanité déçue ou de la corruption du cœur^ ronge dans la fleur de leur printemps : héros éplorés et incompris, qui se disent marqués au front du sceau de la fatalité et victimes éternelles du destin. Dévorés d'une ambition sans bornes; nourris d'illusions insensées, bientôt suivies d'amers désenchantements, dans la sombre exaltation d'une imagination troublée par tous les délires du roman ou du drame, ils s'arment de blasphèmes et de malédictions contre le ciel et contre la société qui ne peut réaliser leurs rêves superbes. Prenant alors un lâche désespoir pour de l'héroïsme, ils se précipitent dans l'abîme du suicide : ombres funestes, chez qui toute vie morale s'était depuis longtemps éteinte ! Leur chant de mort est le cri de l'orgueil en démence :
« Adieii^ trop inféconde terro, « Fléaux humains, soleit glacé !
« Gomme un fantôme tolitaire,
(( Inaperçu^ j'aurai passé.
« Adieu^ palmes immortelles^ « Vrai songe d'une âme de feu, « L'air manquait, j'ai fermé mes ailes; « Adieu "f ! »
tous pourtant n'ont pas un r&le aussi lugubre. Il en est qui se tuent en mêlant effrontément aux extases de la volupté; aux délires de la passion^ des idées mystiques^ des phrases de religion, des sentiments de piété calme et réfléckiey comme ils disent; pour ceux-ci, le suicide est un évanouissement divin; pour ceux-là, e'est un ange de délivrance qu*on adore ; les uns se frappent en se raillant de Tenfer; les autres se ménagent une voluptueuse agonie pour remonter vers ce Dieu adorable qui est tout amour ^.
Un célèbre philosophe, qui a jeté lui-même tant d'obscurcissement sur la vérité, écrivait au dernier siècle :
« Ne dis pas que c'est un mal pouu toi de vivre, a puisqu'il dépend de toi seul que ce soit un bien... « Ne dis pas qu'il t'est permis de mourir; car autant a vaudrait dire qu'il t'est permis de n'être pas homme, a qu'il t'est permis de te révolter contre l'auteur de ton c( être et de tromper ta destination... Et la société, à a qui tu dois ta conservation, tes talents, tes lumières, a la patrie à qui tu appartiens, les malheureux qui ont a besoin de toi, ne leur dois-tu rien ?...
a Chaque fois que tu seras tenté de sortir de la vie, a dis en toi-même : Que je fasse encore une bonne ac- « tion avant de mourir. Si cette considération te retient a aujourd'hui, elle te retiendra encore demain, après a demain, toute la vie. Si elle ne te retient pas, meurs, a tu n'es qu'un méchant. »
l'homme animal. 65
La civilisation a progressé. Aujourd'hui le suicide
est un acte sanctifié^ revêtu d'un caractère religieux,
assimilé aux sacrements de TÉglise du Christ. C'est là
un des dogmes de la religion nouvelle, a Ce qui fait la
a principale supériorité de Fhomrae sur la brute, c'est
«de comprendre où est le remède à tous ses maux.
« Ce remède, c'est le suicide •. » Oui, voilà le sceau
de la grandeur de Thomme, le signe de sa force, le
triomphe de sa raison. Vivre sans autres mobiles que
ses passions, sans autre but que le plaisir; vivre pour
jouir et se tuer quand la vie s'assombrit, que le plaisir
se retiré et que la douleur viMpt faner les roses dont
on se couronnait.
Le siècle marche.
11 est une autre aberration morale, inouïe jusqu'ici, dans laquelle s'est laissé entraîner ce peuple passionné et romanesque, toujours prêt à embrasser les paradoxes les plus étranges. Ne comprenant la passion qu'accompagnée du dérèglement, et voulant que toute flamme soit un incendie, il s'est persuadé que la grandeur morale consistait dans le déploiement de toutes les fougues de l'âme, de toutes les ardeurs de la passion; que les grands vices étaient l'apanage des grands cœurs, des fortes natures; et prenant l'excès du mal et le crime même pour le signe de la supériorité, il en est venu jusqu'à entourer d'une admiration stupide les héros infâmes ou sanglants du conte et du théâtre; il a applaudi à l'apothéose du vice, il a posé des couronnes sur le front des courtisanes éhontées, et entouré de l'auréole de la poésie les prosélytes du libertinage.
Se livrer avec une religieuse ivresse aux appétits des
M Lk COUPS BEH ABOMIIIÀTIONS.
sens, c'est se rapprocher de Dieu. Impies, blasphémateurs sont ceux qui cherchent à étouffer ces sens oé* lestes dont ii a doué ses créatures ^^.
Dans les théories socialistes, la passion est toute la loi de rhomme, la satisfaction de cette passion ou le bonheur est le but de cette vie et la fin suprême de Thumanité* . - '
Ces théories ont proclamé la passion légitime et sainte; elles ont réhabilité la chair et supprimé Tan* tagonisme de la matière et de Tesprit* La vraie force, suivant elles, n'est pas d'étouffer ses passions, mais de les satisfaire en bravaj^ tous les devoirs et tous les malheurs, s'il le fautl^ieu ne les a pas données h l'homme pour qu'il les abjure.
De là ce torrent d'invectives contre l'institution du ntiariage, poursuivie des plus cyniques attaques à travers cent volumes et devenue l'objet d'interminables déclamations, a Oh I abominable violation des droits a les plus sacrés; inf&me tyrannie de l'homme sur la a femme I Mariage, sociétés, institutions, haine à vous! a haine à mort ^M »
Et s'armant de l'esprit de système et poussant le cri de la béte humaine qui hurle après la liberté brutale et veut qu'on l'affranchisse d'un devoir insupportable à ses lascifs désirs, les voilà qui se ruent avec rage sur la famille* Dans leurs peintures ardentes et leurs sophismes enflammés, le mariage n'apparatt plus que comme un bagne plein de tortures et de larmes, où la femme est une esclave toujours tremblante qui frissonne sous la main maritale comme une colombe sous la serre d'un vautour.,, l.e ma' s'est étendu, et des
l'homme animal. 67
hauteurs sociides il est descendu dans les couches profondes.
L'adultère^ dans ces théories ^ n'est plus que Texer^ eice d'un droit imprescriptible; c'est le retour à la loi ^e nature^ à la liberté inaliénable dont toute créature a été dotée en naissant. Un mari dit en parlant de sa femme et de son ami qui Ta séduite : a lis ne « sont pas . coupables. Hs s'aiment : il n'y a pas de « crime^ là où il y a de l'amour sincère**. » Et il se donne la mort pour laisser le champ libre à l'amant de sa femme : on appelle cela de Vkéroïsme. Un père se dépouille pour faciliter les relations adultères de Tune de ses filles : on le proclame le Christ de la paternité.
Le mariage devient ainsi un concubinage^ une union passagère de l'homme et de la femme qui se rapprochent quand ils se conviennent^ se quittent quand ils cessent de s'aimer^ pour aller former ailleurs de nouveaux nœuds que le même caprice pourra rompre le lendemain. Cet amour sans frein^ on le déclare méritoire et grande on le dit consacré par l'Évangile : a Quand tu te sentiras^ toi^ noble et honnête homme^ a violemment épris d'une misérable courtisane^ sois « certain que ce sera de l'amour et n'en rougis pas! « C'est ainsi que le Christ a chéri ceux qui Tont sacri- «fié«».i
Eh bien! maintenant vous voilà donc plus heureux^ 7)lus contents de vous-mêmes^ vous tous qui êtes allés TOUS repaître aux saturnales de l'amour libre? Toi^ jeune homme, qui flétris la couronne de ton printemps au% souillures de la concubine; toi, jeune femme, qui
68 LA COUPE DES ABOICII^ÀTIONS.
bois Tadultère dans une coupe ruisselante de luxure^ et toi^ Sardanapale décrépit^ qui as abandonné Tépouse comme pour mieux hâter la fin de tes jours dans des caresses stipendiées!... Vous n'auriez pas trouvé plus de cbarme, plus de délicieuses émotions^ dans les embrassements d'une chaste maternité^ au milieu d'enfants qui vous auraient aimés^ qui vous auraient bénis?... Vous n'auriez pas goûté un plus noble orgueil à entendre vos amis saluer en vous les majestés conjugales?... A tous ces honneurs^ à toutes les joies de la -famille 9 vous avez préféré le vagabondage de vos appétits libidineux; vous avez mieux aimé infliger à votre nom une souillure que toutes les eaux de l'Océan ne pourraient pas laver!...
Y aurait -il encore quelque infamie à ériger en maxime?.. 11 reste la réhabilitation de la fille publique^ l'apothéose de la prostitution. Oui^ cet être souillé^ dégradé^ l'écume et la honte de la société^ ignoble instrument de passions bestiales, ils lui ont donné, dans leurs œuvres, les beaux rôles, toute la vertu, toute l'innocence, toute la sensibilité, tous les nobles sentiments, toute la candeur idéale de la jeune fille la plus chaste et la plus pure. Ils ont attribué à l'amour une foro^ réparatrice, une vertu qui rachète les âmes viles, qui les purifie de leurs souillures; et un grand poète de ce siècle a entrepris de prouver combien Vkoinme est injuste, le fait social absurde, lorsqu'ils flétrissent la courtisane. Et, par une dérision blasphématoire, c'est au Christ luimôme qu'ils font absoudre les excès et les débordements de ces pécheresses, auxquelles il pardonne parce quelles ont beaucoup aimé^^l
L^HOMMB ANIMiL. 69
Voilà donc les muscles^ le sàng^ la vie de la poésie^ la prostitution l Le vice sans remords^ marchant la tète levée ! La fille de joie fidèle^ dévouée^ héroïque^ su* blime! Quant aux femmes du monde^ elles ont toutesles ignominies : « Si leurs maris ne peuvent pas entre- « tenir leur luxe effréné^ elles se vendent; si elles ne« «savent pas bien se vendre^ elles éventreraient leurs a mères pour chercher dans leurs entrailles de quoi a briller**. »
Le siècle progresse! la civilisation marche!
Le mal^ le vice^ le crime^ dans ce qu^ils ont de plus bas^ de plus vil, de plus féroce^ voilà les sujets de prédilection de cette littérature née sous mon souffle puissant; les bouges les plus infects^ les existences les plus immondes^ voilà les tableaux qu'elle aime à peindre. Par la description des mauvais lieux et Tusage d'un cynique idiome^ die a entre{H*is de prouver jusqu'à quel degré d'avilissement l'homme peut descendre, et de quel sale limon il est pétri. 11 n'est sorte de corrup-* tion souterraine et d^bscénité mystérieuse qu'elle n'affectionne. Les grands scélérats y ont une tribune ouverte^ et de belles dames pour auditoire; on les chante dans des poèmes où éclatent toutes les beautés de l'argot. La littérature a poussé ce goût jusqu'aux dernières limites de l'horrible^ ajoutant, dans ses créations^ aux monstruosités réelles, des monstruosités ima*« ginaires.
« Comme le meurtrier y devient intére?§sant! Comme a la prostituée y gagne du terrain dans l'opinion ! Le a meurtrier a l'instinct profond du devoir, la prosti- « tuée respire cette grâce frêle et délicate qui n'échoit
«qu'aux races privilégiées* Le roman à si bien fait » que ces deux figures n'inspirent plus ni éloignement « ni répugnance. On s'y habitue sans peine : le sufa frage des boudoirs adopte une débauche si agréable a et un attentat si charmant! De là aux sonores épi- « sodés et aux expéditions sanglantes il n'y a plus que a des nuances et des transitions. On les franchit^ et les «coups de poignard > le dévergondage hideux > la <i corruption la plus repoussante^ celle de Tenfance, ^sont acceptés au même litre, et accueillis avec la a même faveur. La grande société s'est décidément « mise à l'unisson de la société déchue : on dirait que « l'on commence à se ccmiprendre, jusqu'à s'appré- « cier. L'assassin pose, et le beau monde applaudit; a le malfaiteur a son jour de Capitole et il y chante un « hymne qui ne semble pas près de finir **. »
Partout le mal triomphe, le vice règne, la scélératesse l'emporte, et partout l'homme de bien succombe. Le bonheur et l'estime sociale s'attachent au pas de l'homme pervers, et son opprobre donne l'exacte mesure de sa vertu*'* Le monde, tel que le représentent le théâtre et le roman, n'est qu'un eiïW)yab1e assemblage de toutes les hypocrisies, de toutes les abjections, de toutes les atrocités, et c'est dans le tableau dé ces tur» pitudes et de ces horreurs qu'une fouie avide et pal* pitante vient chercher des émotions, c'est dans ces té« nèbres et dans cette fange qu'elle vient éclairer Ea raison et fortifier son cœur.
Et ce n'est pas là pourtant encore le dernier terme de ces honteuses orgiefi d'un art dégradé* Ëtaler avec complaisance, dans toute sa laideur, le vice et la cor-
niption^ exalter ce qui est odieux^ intéresser à ce qui est horrible^ c'est une œuvre ignoble sdns doute. Mais^ tourner en dérision la vertu^ Pbonnéteté^ la probité, rendre plaisante Tinfamie, rire de ce qui est immoral, de ce qui doit être flétri^ faire des quolibets sur lavie^ la mort, le tombeau; railler la famille, la paternité, le mariage, tout ce qu^il y a de pur, de noble^ de vénérable et de sacré, c'est là une débauche du talent portée à son comble, un cynisme insolent et brutal, outrageant tout ce que respectent les sociétés humaines, et préparant ainsi, par ^avilissement de Phomme et de ta société, ces grandes catastrophes qui ont ébranlé le monde et menacé toutes les institutions, toutes les lois qui servent de base à la civilisation.
Qu'est-il arrivé, en effet ? Bientôt toutes les classes de
la société, aussi bien* tes classes élégantes et dorées que les classés vulgaires, ont pris goût à ces spectacles ignobles, à ces violentes émotions, à ces acres jouissances que leur avait préparés le drame et lé roman; leur sens moral s'est perverti, et elles ont fini par ne plus trouver d'intérêt qu'à ces honteuses productions de l'esprit qui surexcitent leurs grossiers instincts et leurs appétits d^ravés.
De là ce matérialisme pratique, cette recherche du bien-être, cette soif des Jouissances matérielles, cette religion du plaisir et tout ce sybaritisme qui a envahi les mœurs. Le roman a caressé tous ces raffinements d'un sensualisme effréné ; il a déployé dans des tableaux de fantaisie toutes les splendeurs de la for-» tune, toutes les merveilles du luxe, toutes les féeries
d'Eldorado imaginaires^ irritant ainsi, à tous les degrés dû réchelle sociale, les cupidités insatiables, et les plus brutales convoitises *'.
Où est aujourd'hui le feu sacré? Où sont les émotions saintes et les nobles aspirations? Où est l'amour des grandes choses et des idées généreuses? Plus de spon- ^ tanéité et d'élévation dans les sentiments, plus de sérieux dans les caractères, plus de dignité dans les habitudes ; Tâme a perdu ses ailes, le cœur ses enthousiasmes. A toutes les gloires, à tous les parfums de la vie, ce siècle flétri a substitué les froids calculs de régoïsme, la soif des plaisirs vils et Tadoration du veau d'or. Dans son stérile orgueil, il n'a conquis que le désespoir, embrassé que la mort, enfanté que le néant.
Si telle a été sur l'individu l'action malfaisante de la littérature contemporaine, que deviendra la société sous cette meule qui dissout tous les liens, qui broie tous les principes et toutes les institutions?
Anathème à la société \ anathème à ses lois, à ses institutions! anathème à tout ce qu'elle respecte et protège! c'est le cri universel. Et ce cri de subversion, de ruines et de mort est logique. Tout n'est-il pas fatal dans l'homme, dans ses penchants, dans ses instincts, dans ses passions? Et la société les entrave !... A elle donc la responsabilité du mal qui se fait dans le monde et des souffrances auxquelles elle condamne les membres qui la composent. La société est essentiellement mauvaise, elle est absurde, elle est inique; c'est un arbre maudit qui n'a produit que des fruits d'abomina-
L^HOMMiS ANIMAL. 73
tion; il faut le renverser^ il faut jeter la hache dans^ses racines et le faire disparaître du sol qui Ta porté.
« Société^ vieux et sombre édifice^
« Ta chute ^ hélas! menace nos abris.
<( Tu Tas crouler; point de flambeau qui puisse
« Guider la foule à travers tes débris !
« Où courons- nous? Quel sage^ en proie au doute^
« N'a sur son front vingt fois passé la main ?
« C'est aux soleils d'être sûrs de leur route.
« Dieu leur a dit : Voilà votre chemin *^ )>
Sans doute ^ Dieu n'a rien dit à Phomme, rien à la société. Il a réglé harmonieusement le cours des astres dans le ciel^ mais il a livré 1q monde moral et social à Tanarchie sur la terre... Et voilà Thomme qui entre en lutte contre la société. Et^ en voyant avec quelle rage il eo sape les plus fondamentales institutions^ on se demande combien de temps la sépare encore de Theure où nous la verrons reprendre te chemin des forêts sauvages. Il s'affranchit de tous les devoirs qu'elle impose; il proclame son indépendance originelle et repousse à la fois la protection et la servitude de ses lois.
«... Dans cette civilisation pourrie jusqu'à la racine^ « vous voulez que je sois citoyen! que je sacrifie ma « volonté^ mon inclination^ ma fantaisie à ses besoins « pour être sa dupe ou sa victime *\ »
<x La société ne doit rien exiger de celui qui n'attend rien d'elle *^»
Envahissant avec toutes les violences de la passion et une audace de polémique inouïe^ le terrain de la science politique^ le roman et le drame ont donc jeté la malédiction à l'ordre social; ils l'ont livré à l'anar-
cbie des idées et des croyances^ et l'ont ébranlé dans ses bases tes plus profondes. Le sol sur lequel on mar* che a été miné , bouleversé par tant de courants contraires, qu'à cbaque pas que Ton fait, il semble que ce sable sans consistance va se dérober sous les pieds. Mille systèmes ont usé les ciments de Tédifice social et en ont désagrégé tous les éléments; ce n'est plus qu'une poussière dont les atomes s'en vont tourbillonnant au moindre souffle de l'opinion qui les agite. La mobilité des idées entraîne la mobilité des institutions» Celles-ci, dès-lors, n'offrant rien de stable, ne peuvent protéger la société qui en est réduite à composer sans cesse, pour se maintenir, avec des puissances devenues formidables, le jugement, l'opinion, le sentiment publics.
« Autrefois^ l'homme domptait les ours et les tigres; a aujourd'hui, il lutte contre la société : là est sa vice gueur, son audace et peut-être sa gloire. A la puis* a sance physique, a succédé la puissance morale ^^ »
Et ne vous y trompez pas. Si le roman et le drame maudissent la société, ce n'est point parce que les hommes outragent les lois de la morale éternelle. Il ne s^agit point ici de vices ou d'abus sociaux à réformer. Non. Ce qui est mis en cause, ce sont les grands prin* cipes sur lesquels repose l'ordre; ce sont les lois uni* verselles, base de la civilisation universelle et condition de son développement; ce sont les sources mêmes de la vie sociale. Ce qui est en question, ce n'est pas la forme, c'est le fond même de la société. Celle-ci est Un édifice anormal, sans raison d'être, que le caprice a élevé, que le caprice peut détruire.
l'homme AI^lMikL. 75
« Les sociétés ne peuvent exister qu'au moyen de « loiâ arbitraires, bonnes pour les masses, horribles et « stupides pour les individus *'. »
« Devoirs et vertu, vains mots *M »
ce Comparez-vous les travaux, les douleurs, les hé- « roïsmes d'une mère de famille à ceux d'une prôsti- « tuée? Quand toutes deux sont aux prises avec la vie, « pensez-vous que celle-là mérite plus de gloire qui a t eu moins de peine •*? »
Et puis, ce sont des cris de colère que Dieu justifie : « D*où vient que les malheureux ne pourraient pas « rendre malheur pour malheur?... Cela ne serait pas « juste, et Dieu est juste *•. »
Après le cri brutal, c'est la dent féroce de la hyène prête à déchirer :
(( En vérité, je vous le dis : l'homme a rarement tort, « et l'ordre social toujours. Quiconque y est traité « comme Gilbert et Chatterton , qu'il frappe > qu'il « frappe partout *'' ! »
tci se dresse, tranchante et sententieuse, la théorie qui veut que la société soit responsable de tout le mal qui est en elle. Elle est seule coupable de nos maux, de nos vices, de nos crimes. Rien n'égale sur ce point l'audace du paradoxe. Voici un homme comblé des biens de la fortune et de tous les dons de l'intelligence; il commet un meurtre dans une orgie, et il est flétri par la justice humaine. « Pourquoi, s'écrie-t-il, la société Qcfait-elie des riches et des pauvres, des voluptueux a insolents et des nécessiteux stupides?... Pourquoi a nous fournit-elle avec profusion des valets et des « prostituées?... Pourquoi soufifre-t-elle nos orgies *■? *
76 LA COCP£ hl&S ABOMIXATIÛNS.
Voici un bal masqué composé de femmes perdues :
a ... Toutes ces femmes de plaisir et d'ivresse^ c^est (( Télitc des femmes; ce sont les types les plus rares et a les plus puissants qui soient sortis des mains de la (( nature. Et c'est pourquoi^ grâce aux législateurs puer djques de la société^ elles sont ici cherchant Tillusion (c d'un instant d'amour... Les plus beaux et les meilleurs « êtres de la création sont là^ forcés de tout braver ou (( de se masquer et de mentir^ pour n'être pas outragés « à chaque pas. Et c'est là votre ouvrage^ hommes « clairvoyants^ qui avez fait de votre amour un droit et «t du nôtre un devoir *•. »
La société fait la femme esclave^ l'esclave brise sa chaîne et court à l'orgie ! C'est votre faute^ législateurs pudiques qui avez imposé le mariage à ces créatures d'élite.
On ne s'est pas borné à ces vagues récriminations contre la société en lui reportant d'une manière générale la responsabilité des vices qui se développent et des crimes qui se commettent dans son sein ; on s'est efforcé de la ruiner en sapant ses deux bases^.la famille et la propriété.
La littérature moderne veut abolir la famille; elle s'élève avec violence contre les relations naturelles qui la fondent^ contre la condition que la loi divine et la loi humaine y font à la femme^ au père^ aux enfants. Elle l'accuse de ne développer chez l'homme que les instincts égoïstes auxquels elle prétend substituer dans son coeur, la fraternité univei*selle, l'amour immense de l'humanité et le noble souci de ses destinées. Voilà les seuls sentiments qu'elle reconnaisse dignes d'une
l'hohhb animal. 77
âme généreuse et grande-* Elle s'imagine que quand rbomme aura cesse d'aimer sa famille, son épouse^ son enfant^ il se sentira épris d'une extrême tendresse pour la patrie et pour Thumanité^ ces deux grandes abstractions. C'est ainsi qu'elle comprend les instincts de la nature et les premières lois dii monde moral.
Infatués de ces idées d'une philanthropie mensongère et ridicule 9 nos sophistes déclamateurs se sont livrés aux plus violentes diatribes contre ce qu'ils appellent l'esclavage de la femme et son exploitation par l'homme^ contre la tyrannie de la puissance paternelle^ contre cette grande iniquité , r héritage et la propriété ^^, A bas l'héritage ! Guerre à la propriété^ base et condition de la perpétuité de la famille! Magnifique thèse pour passionner les esprits^ pour enflammer les convoitises ! Aussi de quelles couleurs nos auteurs peignent-ils le double tableau de la misère laborieuse et de l'oisiveté opulente ! Ouvrez leurs livres^ vous y trouverez à chaque page des doctrines comme celles-ci :
« Il y a dans ce fait^ de rendre nos enfants maîtres a d'une fortune qu'ils n'ont pas acquise par leur tra- « vail, quelque chose de révoltant"... »
« Nul n'a droit au superflu^ tant que chacun n'a pas « le nécessaire '*. »
a Voulez-vous que je vous dise comment s'est établie a la richesse^ et comment s'est perpétuée la pauvreté ? « par le savoir-faire des uns^ et par la simplicité des a autres ^^. »
Telle est l'origine de la propriété. 11 y a des riches^ parce qu'il y a des fourbes et des spoliateurs; il y a des pauvres^ parce qu'il y a des dupes et des lâches.
La béte fauve s'essaio aux brutalités et fixe, en grondant^ son regard sanglant sur sa proie.
« L'argent du riche ^ il n'a pas été gagné par le tra« « vail du pauvre : c'est de l'argent volé.». C'est l'héri- « tage des rapines féodales de ses pères. C'est le sang a et la sueur du peuple qui ont cimenté leurs châteaux a et engraissé leurs terres... C'est toujours l'aif^ent a du pauvre^ puisqu'il lui a été extorqué par le pillage^ a la violence et la tyrannie '\ »
Ce n'était pas assez de persuader au malheureux que tous ses maux^ que toutes ses douleurs^ avaient leur source dans Vexca^able insouciance '' de la société ; il fallait mettre en présence le riche et le pauvre^ la mansarde en face de l'hôtel somptueux, la cabane à côté du château opulent; montrer au pauvre un en« nemi^ un oppresseur dans l'homme qui possède et faire monter aipsi^ dans son cœur, une inimitié féroce et d'implacables vengeances.
« Le pauvre a-t-il une patrie ?
« Que me font vos vins et vos blés? »
c< Comme un insecte fait pour nuire^ » Hommes^ que ne m'écrasiez-vous?...
« Vieux vagabond^ je meurs votre ennemi >«; »
C'est le refrain sinistre du poète populaire.
Et c'est au nom de Dieu que s'élèvent ces cris de malédiction :
a Dieu> si grand, si clément, si prodigue, si bon, n'a « pas voulu, lui, que ses créatures fussent à jamais « malheureuses ; mais quelques hommes égoïstes, dé-
l'homme animal. 79
« naturant son œuvre, réduisent leurs frères à la mfa sère et au désespoir ^^... »
Puis ce sont des rugissements, Porgie, du sang, d'atroces provocations dans un lyrisme que Tenfer seul pouvait inspirer :
a Et toi, vassal, victime, porteur de haillons; toi, «esclave, toi, travailleur, regarde-le... regarde-moi, a pâle, échevelée, désolée à cette fenêtre... regarded nous bien tous les deux : un jeune homme riche et a beau qui paie Tamour d'une femme, et une femme (( perdue qui méprise cet homme et son argent ! Voilà tt les êtres que tu sers, que tu crains, que tu respectes, u Ramasse doue les outils de ton travail, ces boulets a de ton bagne éternel, et frappe ! Écrase ces êtres tf parasites qui mangent ton pain et te volent jusqu'à a ta place au soleil ! Tue cet homme qui dort bercé a par régoïsme; tue aussi cette femme qui pleure, « impuissante à sortir du vice ^^ ! »
L'esclave, le travailleur en haillon, le pauvre, répond à l'appel; il arrive et il formule ses griefe et sa haine, sa haine d'opprimé contre son tyran, de victime contre son bpurreau : c'est le sang-froid du tigre qui aiguise ses dents, prêt à dévorer sa proie :
<( ... Ah ! je vous hais de nature et d'instinct ! Le jour « où nous sommes nés, vous riche et moi pauvre, nous « étions ennemis^ Je vous hais! je vous hais! Et ne (t croyez pas que cette haine soit une colère, c'est (( toute mon âme; elle a grandi avec moi heure par « heure. Toujours, depuis quinze ans, je vous ai trouvé « à côté de moi, opposant votre bonheur à ma souf- « france. Enfant, vous étiez élégant et recherché de
80 LA Goura: bes abominations.
*« tous; moi, couvert de haillons ^ raillé de tous. Vous « étiez beau de la beauté des riches^ moi, j'étais laid « de la laideur des pauvres. Nous sommes devenus des « hommes^ et je vous ai encore trouvé sur ma route, « étalant l'insolence de votre prospérité en face de « mes misères. On vous a accueilli , quand on me « repoussait; on vous a jeté un pont sur les préci- « pices, et on m'y a laissé tomber. — Quinze ans, j'ai « résisté, j'ai été patient, j^ai blanchi mes cheveux à « me bâtir un nid sur l'abîme..., et pendant que je «joins les mains pour remercier Dieu, il vient un a homme qui n'a rien fait, rien souffert, rien désiré, a un homme heureux par droit de naissance , qui « étend vers mon bonheur sa main gantée et me le u ravit*' î...»
Dans ces lignes impitoyables, ne voyez-vous pas le spectre des révolutions prêt à s'élancer armé du fer et de la flamme ? N'entendez*vous pas le tocsin appeler aux armes et remplir les cités d'épouvante ?
La littérature se rue avec fureur contre le corps so* cial; elle en trace des tableaux pleins d'horreur. U est un instrument de guerre qui devient surtout redoutable entre ses mains; c'est le contraste entre ce qu'elle appelle la partie saine et la partie malade de la société : la partie malade, gangrenée, pourrie, ce sont les grands, les riches; la partie s^aine, vigoureuse, ce sont les pauvres, les prcdétaires. La courtisane écrase de son mépris la grande daiqe :
a ... Nous ne trompons personne, nous ! Vous, vous <x trompez tout le monde, vous trompez vos familles, «c vous trompez vos maris, vous tromperiez le bon
l'hommb antmal. si
« Dieu^ si vous pouviez ! Oh ! les vertueuses femmes « qui passent voilées dans les rues ^^ !... »
Toujours le fripon est né dans l'opulence , et l^onnéte homme manque de pain ; tous les dévouements sont le partage de l'homme du peuple; toutes les infamies souillent le prêtre^ le religieux, le riche ; c'est une âme d'élite qui se cache sous Thabit d'un valet, c'est une âme de boue qui habite sous le pourpoint doré. Le boui^eois, c'est Tégoïsme sourd aux cris de la misère; le négociant^ le manufacturier, c'est la cupidité sans entrailles qui exploité le travailleur et le pousse au désespoir quand il est vieux ou infirme.
« Quel fruit tirons-nous des labeurs « Qui courbent nos maigres échines?
« Où Tont les flots de nos sueurs?
« Nous ne sommes que des machines.
H Nos Babels montent jusqu'au ciel ; V La terre nous doit ses mcryeiUes; « Dès qu'elles ont fini leur miel^ (( Le maître chasse les Abeilles...
« Que le canon se taise on gronde^
« Buvons « A l'indépendance du monde ^^ ! »
Avec quel effroyable q)pareil de sophismes haineux, de calomnies et d'insultes, cette hideuse littérature conspire^ flétrit, frappe, traîne aux gémonies tout ce qui se distingue par le rang, la fc^^iune ou les lumières. Le peuple lit, écoute, s'émeut, applaudit; il regarde ses mains calleuses, ses haillons; il voit des jeunes gens, des jeunes femmes, des hommes riches, titrés.
Alors il se met en regard de ces. classes supérieures^ il songe^ il compare ; il s'arroge toutes les vertus, la dignité, la probité, l'honnêteté, la noblesse de sentiments; il ne voit chez les riches, chez les grands, que les bas instincts de ràme^ et les sales intrigues et tous tes vices et tous les crimes *^ Il se dit :
Cette belle dame qui passe en m'éclaboussant dans sa voiture, que de turpitudes ne cache-t-elle pas au fond de son cœur! Ces jeunes hommes si fleuris, si superbes^ si arrogants, que de pauvres filles du peuple n'ont-ils pas séduites ! Qu'ont-ils fait pour se rendre dignes de leur position ? A quoi exercent-ils leur intelligence ? Quel emploi font-ils de leur temps^ de leur fortune? Et ces hommes titrés, décorés, banquiers, capitalistes^ propriétaires, qui sait, pour s'enrichir, combien ils ont volé, dépouillé de malheureux! misère et dégradation de Tâmel vices immondes^ crimes odieux, société pervertie qui écrase de son insolence ces pauvres ouvriers si honnêtes, si courageux, si résignés, si patients ! Et Theure ne sonnera pas où chaque chose sera remise à sa place, où le crime sera puni et la vertu récompensée, où Phonnête homme sera considéré, où on lui rendra justice, où il pourra enfin saisir cette société criminelle, la jeter à ses pieds, lui lancer à la face toutes ses turpitudes, et Fécraser de tout le poids de son mépris et de sa colère ?
Ces calomnies, ces scènes atroces, ces tableaux infâmes, on ne cesse de les jouer avec une sauvage énergie sur les théâtres, de les peindre en traits de feu dans de monstrueuses conceptions. Or^ ne cesse de |iii>irsuader au peuple que lui seul est grand, digne.
l'homxe animal. B3
noble, pur; on irrite de mille manières son envie, son mépris, sa haine contre tout ce qui s^élève au-dessus de lui par Téducation ou la science, par la naissance ou la richesse. Ck>mme ces picadors qui courent devant le taureau en agitant un drap rouge pour enflammer sa colère, on a fait passer devant le peuple ces tableaux tout remplis de sang et de crimes. Le taureau a mugi, ses yeux ont lancé des éclairs, ses pieds ont battu la terre que ses cornes creusaient avec rage. Toutes les
6>is qu^il s^élance, il jonche la terre de cadavres
N^entendez-vous pas ses mugissements? La terre ne tremble -t- elle pas sous vos pieds ? Demain, après de* main, nerecommencera-t-il pas, animé de toute la force que donne le désespoir, la conviction de la justice de sa cause et de la dégradation de ses adversaires ^' ?
J'ai longtemps arrêté vos regards sur ces régions souillées, où, comme la colombe, planant au-dessus du déloge, dont les flots roulaient d'impurs cadavres, Fâme honnête se trouble et ne sait où poser sa pensée.
Cependant, je ne veux pas finir sans vous montrer, comme dans un dernier tableau, toutes les dégradations morales concentrées sous ^inspiration de mon souffle dans une seule âme, et formulées en cyniques couplets par le poète le plus populaire de la nation qui se pro« clame la plus civilisée du monde.
Un jour, je me dis : Parmi tous les peuples dont j'ai sondé les reins , il en est un qui m'a frappé par la dignité morale et la grandeur de son caractère. JusquHci, il a semblé dédaigner mes suggestions, mais il commence à fléchir sous l'orgueil d'une fausse sagesse
qui le travaille et d'une prospérité qui Famoltit. L'heure est venue ; je veux faire boire ce peuple à la coupe des abominations...
Et, m'élançant du puits de Fabtme à l'heure som* bre où le sommeil endort le plus profondément les hommes, je parcourus longtemps les carrefours et les places publiques d'une grande cité; puis, pénétrant dans un obscur réduit, je m'arrêtai près du berceau d'un petit enfant, et je dis :
a Tu vas grandir ; à mesure que ton ftme se développera, je verserai en elle toutes mes ténèbres; je l'enivrerai de tous mes poisons; je pétrirai ton cœur de toutes les ignominies*
a Chez le peuple qui t'a donné le jour, à un règne de gloire, mais payée avec du sang, des désastres et des raines, succédera une ère nouvelle, une ère de paix, de liberté, de prospérité. Ta patrie, qui, depuis longtemps, traînait les longs voiles de son deuil sur le tom^ beau de ses enfants, voyant enfin ses plaies se cicatriser sous un régime régulier et tutélaire, renaîtra à l'espérance, à la joie, à la vie...
« C'est ce moment que nous choisirons pour la frap* per au cœur. Je te dicterai alors de ces refrains plus meurtriers que le venin des vipères, et auxquels les multitudes, dans leur brutal hébétement, ne manque* ront pas de prêter une oreille crédule.
a Tu auras des refrains pour appeler à la révolte ; pour glorifier l'indiscipline; pour plaindre avec une hypocrite et homicide sensibilité le sort du guerrier devant qui on ne jettera plus des royaumes comme une proie à dévorer ; tu en auras pour démolir toute
autorité établie, roi, magistrat, prêtre; pour insulter même au proscrit, rentrant pauvre et mutilé dans le pays de ses aïeux.
(( Rien de pur, de beau, de vénérable et de sacré n'échappera à Toutrage, à la souillure.
tt Pour dégrader Tâmc du peuple, pour avilir tous ses instincts et les faire descendre au dernier degré de Finfamie, tu parodieras les paroles de la prière chrétienne ; tu tourneras en ridicule la foi, les sacrements, la pudeur et la mort; tu te glisseras jusqu'aux pieds des autek pour y grimacer des impuretés et des blasphèmes. Ton cynisme n'épargnera ni la tiare, ni la couronne, ni les reliques des saints, ni la robe des sœurs de charité.
a Oui, tu mettras sur la même ligne, parmi les bienfaitrices de rhumanité,Ja fille de Saint- Vincent de Paul et la vile courtisane, la Providence et la pourvoyeuse de rbôpitat, toutes deux gagnant le ciel, la fille de joie par les excès de la débauche, la sœur grise par l'héroïsme de sa charité et de son dévouement. Ce sera le sublime de Todieux.
a Mais voici le comble. Tu feras descendre Dieu luimême jusqu'au niveau de tes ignominies ; tu le dépouilleras de sa majesté pour en tracer une image bouffonne. L'Éternel ne sera plus, dans tes refrains, qu'un fétiche impuissant qui calomniera son propre ouvrage, désavouera le culte qu'on lui rend; se moquera des plus saintes institutions et ne donnera aux hom« mes, pour toute règle de conduite, qu'un précepte de libertinage. Tu l'appelleras du nom grotesque de Dieu des bonnes gens ; tu t'en feras le grand-prêtre, et, dans
86 lA COUPS DES ABOlflNATIONS.
son Elysée^ les places d'honneur seront pour les poètes du caveau^ les filles de TOpéra, et ceux qui^ comme toi; auront; dans leur jeunesse^ dansé et dlné^ les dimanches; à Vlle-^ Amour ^ et vécu soixante ans dans la chasteté du concubinage.
« Ainsi donC; il ne descend pas dans le cœur de Phomme une seule image consolatrice et douce que ton souffle délétère n'atteigne et ne flétrisse. . a Empêcher à tout prix que le pauvre se résigne; le déshériter de toute .espérance au-delà de cette vie où il souffre; livrer aux railleries DieU; sa religion; ses dogmeS; ses ministres; discréditer la charité céleste et la charité humaine; Tange et la sœur grise; tenir Tin* digence sans cesse suspendue entre Tironie et la haine; et pousser ainsi les populations abusées vers un socialisme hideux... Voilà ce qu'on appellera ton patriotisme! voilà tes titres à la gloire!...
«La gloire i elle ne te manquera pas. Toutes ces perfidies; toutes ces impiétés; toutes cesbonteS; modulées en légers refrainS; seront encenséeS; applaudies^ chantées en chœur dans les chambrées d'ouvrierS; dans les bi* vouacs du soldat ; elles feront les délices de tous ces adolescents mal surveillés de la famille ou des écoles ; fan* farons imberbes de luxure et de vice.Tu seras proclamé le poète national; le chantre bien-aimé de la patrie!
« Une foule d'hommes puissants pour le mal; mais adorés du siècle; viendront lier amitié avec toi; le poète de TinjurC; du blasphème et de l'obscénité.
« Quand les affreux débris de quelque proie dédaignée d'un noble animal; exhalent au loin l'infection; avertispar l'odeur; leschacals accourent etse repaissent.
l'hOXHE ANfMAL* 87
a Esi*ce assez de scandale^ et l'enfer est-il satisfait?
a Non...
a Lorsque, courbé par Tàge, devenu libertin émérite et froidement immoral, tu essaieras encore aux lubriques refrains ta veine sénile et ta voix chevrotante, j'amènerai à ton bouge le génie le plus brillant du siècle pour infliger à son nom radieux une tache indélébile. Lui, dont la gloire aura retenti plus puissamment dans le monde que le bruit pourtant si solennel des vagues qui saluèrent sQn berceau et qui viendront saluer aussi sa tombe de si profonds murmures, lui-même mettra sa main de noble chevalier et de défenseur de la foi dans ta main de cynique blas* phémateur. Oui, la main qui écrivit, aux sons mélodieux des harpes de Sion, le Génie du Christianisme , pressera la main qui osa tracer au bruit de lorgie, les couplets de la Bacc/uinte et du Bon Dieu à sa fenêtre I Et, comme châtiment de son incommensurable vanité, cette grande illustration s'entendra adresser un jour ce sanglant reproche :
«Réjouis-toi, Chateaubriand! tu es loué par celui a qui a souffleté ton roi et ton Dieu. »
a Quel est ce petit vieillard tout osseux, perdu dans un grand fauteuil au coin de ta cheminée?... visage triste, traits flétris, regard inquiet, mouvement tout d'une pièce, bras collés au corps... On dirait un homme de bronze... On le reconnaît facilement au signe mystérieux et redoutable qui stigmatise son front. De ces mêmes lèvres, qui jadis furent rougies du sang de l'Agneau sans tache, il sourit aux propos de la Bonne Vieille concubine, et appelle mon bon amiy l'homme
88 LA COUPE DES ABeKlNÂTIOIfS.
qui a livré aux plus viles injures de la plus abjecte populace ses frères^ ses martyrs, ses autels et son Dieu ! . . . C'est le grand apostat de notre âge^ c'est ce prêtre sur qui le monde s'est chargé d'exécuter les sentences de Dieu. Il célébra autrefois les triomphes du Christ dans des ouvrages immortels^ Il traduisît ce beau livre^ « le plus beau qui soit sorti de la main des hommes >)^ et y ajouta des réflexions d'une suavité céleste. Il déployait alors toutes les palmes du génie chrétien; son.àme^ embaumée des divins parfums du sanctuaire^ s'épa» nouissait en hymnes de bénédictions... Mais U vint une heure où l'on entendit sonner le tocsin lugubre qui annonçait à l'univers l'incendie funèbre qui dévorait sa gloire en consumant sa foi... Des-lors^ sombre et dévastée^ cette âme que traversent des torrents d'angoisses, éclate en frénétiques colères; elle exhale en pages amères ses haines implacables et ses inénarrables tristesses: Le prêtre apostat rugit sous l'aiguillon qui déchire ses entrailles ; il a des visions qui l'épouvantent... Dans ses tressaillements et ses cris de détresse^ s'il se tourne encore quelquefois vers le ciel, ce n'est pas pour y chercher la sérénité d'un rayon, c'est pour y lancer le blasphème de l'impie!...
a Maifi c'en est fait I l'heure est venue pour toi : l'heure qui proclame^ dans la mort, le triomphe de Satan sur toutes les générations humaines...
a Chargé d'un poids immense d'ignominies, à ce moment formidable, tu tourneras tes regards, inondés de larmes, vers le Christ tant de fois outragé; tu déploreras tes égarements avec des sanglots, mais les chacals seront là et ne voudront pas lâcher leur proie :
L^HOMME ANIMAL. 89
an lieu des paroles de repentir qui auraient édifié le monde plein de tes scandales ^ ils te feront dire au prêtre saint qui t'apportait le pardon : a Je ne me rap* i< pelle rien dont j'aie à rougir devant Dieu. »
« Mais vers ton cercueil à peine fermé je vois s'avancer un poète fameux. Que vient chercher ici le chantre •des hautes aspirations? Que veut sa muse^ ce glorieux séraphin qui piane dans lés cieux^ à cette muse avinée qui traîne l'aile dans les bas-fonds des cités malsaines? Auraif-il oublié en quels nobles vers il a parlé autrefois de la vierge harmonieuse qui lui dicta ses plus beaux chants :
V Prostituant ses vers aux clameurs de la rue, « Je n*ai pas arraché la prêtresse au saint lieu ; c A ses profanateurs je ne l'ai pas vendue « Comme Sion vendit son Dieu !
« J'ai couronné son front d'étoiles immortelles^ « J'ai parfumé mon cœur pour loi faire un séjour, « Et je a'ai rien laissé s'abriter sous ses ailes « Que la prière et que l'amour I »
« Serait-it^aujourd'hui'si ruiné dans sa gloire qu'il fût réduit à venir ici mendier un rayon ?
<( Et je tenterai le poète illustre; j'approcherai de ses lèvres la coupe des abominations^ et le poète y boira un large trait. Après cela^ il paraîtra comme en délire^ et, d'une voix étrange,. il <lira :
a Le chansonnier, dont la France, cette terre des a grands sursauts de l'humanité, célèbre les funérailles
« graadiosesi^ n^a pas fait que des chansons^ il a fait (( pluS; il a fait exemple 1 II a fait plus encore^ il a fiût a Pâme d^un peuple I...
a Sa popularité^ c'était son patriotisme ; sa puis- « sance, c'était son humanité!*.. Il était l'écho de la a révolution, Técho de l'armée ; le peuple et Tarmé^ a s'écoutaient sentir, penser, aimer, haïr, conspirer en « lui : c'était l'homme-nation...
a La France lui doit élever un mausolée œrê publieoy a sou par sou, avec le denier du pauvre et du riche, «afin que ce sépulcre impartial, voté par les uns,
a adopté par les autres, soit l'autel de la concorde
a Je serai bien aise d'être représenté dans le dernier et <{ le plus obscur des médaillons, agenouillé et pleua rant, non des larmes politiques, mais des larmes a cordiales... »
« Ici je mettrai en pièces l'auréole du poète illustre, et des débris que j'imbiberai des poisons de ma coupe, je marquerai au front l'homme de génie d'une impérissable flétrissure (1). »
Oui, le monde assiste au spectacle d'une immense orgie. L'art dégradé , comme épris de la splendeur du mal et se passionnant pour l'horrible, s'est imposé l'abominable tâche de soulever dans les âmes tout ce qu'il y a de grossier limon au fond de la nature humaine, de verser sans mesure le vin de la prostitution
(1) Yoir à la lin du Tolume les l^otet critiques sur Béranger, Chateaubriand; Lamennak, Lamarttna.
LUCmUE ANfJfAt. 91
aux nations enivrées. La poésie^ cette vie des beaux arts> a péri dans cette région fangeuse^ comme une flamme s'éteint dans une atmosphère méphitique. Tout un peuple a respiré ces vapeurs de corruption et de mort; cette pâture immonde est devenue comme son pain de chaque jour. À le voir se tn^ner d'une aube du jour à Tautre sous le poids des affaires^ dans les spéculations et les industries^ on croirait qu'il n'a pas un moment à perdre^ mais l'heure du roman et du drame makains est toujours respectée ^*. Ces poisons^ dont il se sature, l'ont plongé dans une ivresse effrayante^ dans de meurtrières hallucinations^ d'où il ne sort que par un tressaillement de terreur^ au bruit de la foudre dont les lueurs funèbres lui montrent un abtme ouvert sous ses pas... Mais bien vite il se rassure et se met à marcher dans les mêmes voies de perdition. Les mêmes productions corruptrices et incendiaires versent toujours à flots l'immoralité et le mépris de tout principe^ et l'impression ne cesse de multiplier ces œuvres de tous les délires. La terre en est inondée, et la vapeur qui s'en exhale monte comme un nuage sinistre qui pèse sur l'horizon, toujours chargé des mêmes foudres ^^.
Et mon esprit, à moi, l'instigateur de tous ces maux^ mon esprit est là aussi, toujours là^ ardent à son œuvre. Dans cette lutte gigantesque engagée entre le ciel et l'enfer^ je ne me reposerai pas ; je saurai bien inventer de nouveaux fléaux^ multiplier les désastres^ les catastrophes et ces soudaines et formidables explosions qui viennent^ comme les éruptions d'un volcan, secouer, sur leurs fondements, les sociétés épouvantées. ..
Oui^ l'orgie^ le sang^ Fangoisse^ le tocsin lugubre sonnant le glas de mort de la société, c'est le combait, c'est ma joie, c'est le triomphe de Tcnfer !... »
Des acclamations forcenées accueillirent le discours de l'impur démon, et, comme au jour où il entraîna dans sa ruine le père du genre humain, on vit Taffreux sourire du mal plisser les lèvres de Satan.
Puis l'on. entendit s'élever, comme du fond d'un abîme, un bruit sourd, confus, étrange, qui peu à peu aUait croissant; et à mesure qu'il croissait, on distinguait des voix lamentables, des cris d'angoisse, des hurlements de désespoir : c'était l'immense multitude des âmes réprouvées, victimes des artifices du démon de la chair et du sang. L'esprit immonde les rappelait du fond des régions désolées pour les faire servir à son triomphe et insulter à leur malheur. Aux sombres lueurs du feu de l'éclair, on voyait s'avancer tous ces fantômes impurs et sacrilèges , traînant après eux un hideux cortège d'impiétés, de Uasphèmes, d'adultères, de voluptés et de sang. Avec quelles horribles imprécations ils maudissaient ces exécrables auteurs dont la lecture les avait perdus ; ces drames et ces romans, véritables scènes de l'enfer, où les rires, les sanglots, les hurlements, les convulsions, et Vorgie, et le désespoir, et le meurtre, et le suicide, éclatent, se mêlent, tourbillonnent et jettent dans le vertige le lecteur coupable qui ose toucher à ces œuvres de mort *•.
Et, prêtant l'oreille, j'entendis une grande voix qui criait aux générations humaines, de siècle en siècle, à travers les ftges :
^'UOMMfi ÂNIMAi» 03
« Dieu fera éclater sa justice surtout contre ceux qui^ < pour satisfaire leurs désirs impurs^ suivent les mouci vements de la chair^ qui méprisent les puissances^ et c( qui> pleins d'orgueil et d'audace^ blasphèment contre « sa loi sainte.
« Ce sont des fontaines sans eaux^ des nuées agitées et par des tourbillons^ la profondeur des ténèbres leur « c^ réservée *\»
L'Orient commençait à blanchir. Bientôt le soleil illumina de ses pâles rayons le sommet des coteaux et la cime des grands bois qui environnaient Tabbaye.
Un vieillard^ qui avait été longtemps aux premiers rangs dans la société^ s'était construit un asile parmi les ruines du vieux monastère. Fatigué des vains fracas du monde et désabusé de ses tristes plaisirs^ il était venu, dans la solitude et le silence, loin du mouvement et * du bruit, goûter, dans ses dernières années, combien le Seigneur est doux. Là, Dieu parlait à son cœur, et le divin langage tombait sur son âme comme une rosée rafraîchissante... Qui de nous n'a point aspiré à cette douce paix de la solitude ? Qui n'a pas, plus d'une fois, tourné ses regards vers le désert, et rêvé le repos en un coin de la forêt, ou dans la grotte de la montagne, près de la source ignorée où se désaltèrent les oiseaux du ciel?... Heureux celui qui vient ainsi s'asseoir dans le repos et méditer dans la retraite : la foi le nourrit et l'épure, Pespérance le fortifie et l'élève au-dessus de tous les soins et de tous les soucis terrestres, et l'amour qui possède son cœur^ le tient étroitement attaché à ce bien suprême, seul digne d'être aimé pour lui-même !
t34 LA COUPE DBS ABOMINATIONS.
Alors il se fait un gnind calme ^ un recueillement profond saisit et absorbe tout Pétre intelligent et sensiUe; le ciel s'abaisse^ Phomme un moment se fait ange^ et Dieu se donne à lui^ et les anges le con* templent.
Le vieillard sortit de sa demeure^ et il disait^ en promenant ses regards sur la vallée :
(( Quelle nuit!... Comme les arbres se tordaient sous la violence de la tempête!... Quels mugissements autour de ces^vieux cloîtres!... t'ar moment des pierres s'en détachaient et roulaient avec fracas sur les pentes. On entendait des bruits étranges^ on eût dit des voix sinistres^ répandues dans Pair^ qui tantôt gémissaient et tantôt blasphémaient. On se serait cru sous Finfluence de ces esprits malfaisants^ dont la présence se révèle par un trouble indéfinissable et je ne sais quels tristes pressentiments qui pèsent douloureusement sur Pâme... »
Le vieillard descendit dans la vallée > et à mesure quil avançait^ il signalait de nouveaux ravages de la tempête :
a Des arbres robustes renversés^ d'autres lacérés... Leurs branches jonchent le sol... Les dernières fleurs dont Pautomne s'était joyeusement couronné^ sont brisées sur leur tige ou souillées par la tourmente...
a Mais que vois-je gisant au pied de ce buisson?... Un pauvre petit rouge-gorge 1... Il a trouvé la mort dans cette nuit funeste... Douce et innocente créature! C'était mon compagnon dans cette solitude. Toutes les fois que je me promenais dans ce sentier, il apparaissait et venait se percher sur une des branches de cet
ormeau^ et son doux ramage avait pour moi^ à Fheure du soleil couchant^ un charme inexprimable.
« Hier encore je ^interrogeais.
c( Pauvre petit oiseau^ disais-je, pourquoi n'as-tu pas suivi tes frères partis pour un climat plus doux?
« Voici Fhiver; où trouveras-tu un abri contre la bise si pénétrante^ et un grain de mil pour apaiser ta faim^ quand la neige couvrira les campagnes ? »
a Mais lui semblait me répondre :
c< De toutes ces choses vous prenez trop de souci ; « la Providence a des ressources que vous ignorez.
a II est vrai, je n^ai pas prévu le temps du départ; (c dans mon inexpérience, je ne me doutais pas que eàes jours mauvais viendraient si tôt remplacer les ce jours si beaux du printemps qui m'a vu naître.
(c Mais j'ai confiance en celui qui donne l'agilité à a mes ailes et la douceur à mon chant.
(( II n'y a plus, je le sais, d'insectes succulents sur les c( plantes; mais il y aura longtemps encore des mûres c( savoureuses dans les haies et des alizés dans les bois.
« Et derrière les buissons, sur le revers des fossés a oii croissent la pâquerette et la mousse en abon* a dance, je connais de secrets asiles contre la rigueur (( des frimas,
a Mais si le froid est extrême et si la faim me presse, j'irai demander au bûcheron une place à son feu et a les miettes de son pain.
((Le compatissant bûcheron accueillera un petit « oiseau malheureux, et la reconnaissance me dictera (t des airs qui réjouiront mon hôte dans sa solitude et a le paieront de ses bienfaits, d
90 LA. GOUFË D£S ABOMINATIONS»
(( Et j'ai compris alors ces paroles du MaHre : «Gon« <![ sidérez les oiseaux du ciel^ ils ne sèment points ils « ne moissonnent point; ils n'ont ni ga^enier ni cellier^ jK et Dieu les nourrit,
<x N'étes-vous pas plus qu'eux ? »
Et le bon vieillard marchait tout pensif dans Thumide sentier de la vallée.