‹ La cité du mal; ou, Les corrupteurs du siècleChapitre 7 sur 62 · L'HOMME SANS DIEU · texte numérisé non relu

L'HOMME SANS DIEU

Non cognoYerunt altitudincs Satanae.

Apocal., u, 24.

L^aurore avait dispersé les légions infernales; le retour de la nuit devait les rassembler aux mêmes ruines* Ainsi Tavait ordonné Satan.

Vers le déclin du jour, on vit s'accumuler du côté dli couchant de noires vapeurs qui peu à peu s'étendirent et bientôt enveloppèrent Thorizon tout entier. Sous cette voûte sombre, uniforme, immobile, tout bruit, tout mouvement, semblait suspendu dans la nature; partout régnait un morne silence, et la poitrine oppressée respirait à peine dans cette atmosphère pe* santé, où Pon eût dit que le souffle de la, vie allait s'éteindre.

Un nuage funèbre avait apporté dans ses flancs les cohortes maudites, et elles s'étaient répandues dans les salles désertes et les nefs abandonnées du vieux monastère.

Parmi ces anges foudroyés, il en est un qui, dans son audace, a osé s'attaquer directement à Dieu lui«

même; il a conçu le dessein d'anéantir son culte et jusqu'à son nom sur la terre : c'est le démon de IV théisme^ le père de Tafifreux blasphème. A sa droite se traîne le scepticisme^ spectre lâchement affaissé dans ses ténèbres; à sa gauche s'ouvre un gouffre sansfond^ c'est le noir abîme du néant dont l'écho n'a jamais répondu qu'à la voix du Tout-Puissant.

L'ennemi personnel du Très-Haut se lève, et, prenant la parole, il cherche à s'arroger la principale gloire dans le coaibat, où toutes les forces de l'enfer ont été déployées contre Dieu et contre son Christ. Pour mieux faire ressortir son triomphe, il s'applique à montrer comment, au milieu des clartés divines qui environnent l'homme, il a su pourtant épaissir les ténèbres dans son esprit et l'entraîner dans tous les écarts et dans les plus extravagantes erreurs. 11 jouit ainsi à la fois et des obscurités dans lesquelles il s'efforce d'envelopper l'existence de Dieu, et des humiliations qu'il fait subir à l'orgueil de la raison humaine.

Oui, dit l'ange du blasphème, l'homme, avili à ses propres yeux et abdiquant le sentiment de sa dignité et de sa grandeur, a souscrit le pacte de son ignominie et mis le sceau à son abjection; il a abaissé son regard dans la honte et répudié lesr honneurs de sa royauté ; il s'est prosterné devant toutes les suggestions impures de la matière, et s'est dit, en exilant de son âme le dernier rayon d'espérance :

« Oublions le ciel ! A moi les vices rayonnants et les coupes écumantes couronnées de roses 1 A moi la terre et ses fleurs et ses fruits et l'ivresse de ses joies! »

i.'homm£ sans inKV. 99

Et saisissant sa lyre^ ce fllâ de Tharmonie et de I9 lumière a essayé de ohanter; mais le feu sacré s^était éteint dans son àme> et Tinstrument^ privé de toute inspiration^ n^a pu rendre^ sous ses doigts^ qu'un sou lugubre et sourd qui raconte sa déchéance^ et sa misère et ses opprobres.

Mais comment Thomme est-il descendu dans ces avilissements de la chair ? Comment en est-il venu à subordonner tout au bonheur matériel de ce monde^ et à chercher sa félicité dans la satisfaction de ses appétits sensuels et grossiers? On ne vous le dit pas.

Quelle est la main qui a étendu comme un funèbre linceul entre le ciel et la terre^ pour y faire la nuit des tombeaux ? D'où est parti ce souffle glacé qui a flétri la foi^ cette énergie divine^ épanouissant Tâme et Tenri* chissant de parfums qui montaient comme les émanations suaves d'une fleur bien-aimée des cieux, comme un encens de bénédiction^vers les régions de la lumière et de la vie ! On ne vous le dit pas.

Pour infliger k l'homme cette dégradation morale dont on vous a tracé le tableau^ il a fallu l'amener à se regarder comme un être physique dont la pensée et la volonté ne sont que des phénomènes matériels^ et qui par conséquent n'a rien à espérer et rien à craindre au delà du tombeau ; il a fallu lui persuader qu'il n'est qu'un accident fortuit^ une étincelle éphémère^ une molécule un instant animée d'une vie propre, mais qui, à l'heure de la mort, est reprise et emportée par le torrent de la vie universelle, et qu'ainsi toute sa destinée se renferme dans la satisfaction de ses besoins, de ses instincts, dans l'assouvissement de toutes

les passions anitnales qui aboient dans son sein. La terre était pour Thomme une route vers le ciel^ il fallait la faire accepter comme un but^ comme le terme final de ses espérances.

Eh bien 1 qui a jeté dans la société cette perturba* tion profonde? qui a changé les pôles du monde moraP ? Moi^ moi seul; c'est là ma gloire^ et nul dans la Cité du mal n'oserait me la disputer.

J'ai mille artifices pour préparer de loin ces grandes crises morales. Je ne débute pas toujours par des scandales éclatants^ mais plus souvent par des défections secrètes qui atteignent au cœur la famille et la société et les minent sourdement. Youlez-vous un exemple de ces honteuses défaillances de Tàme dont j^ai fait le ver rongeur du foyer domestique ?

Voyez ce père de famille^ ce fils de la civilisation ; il a fait quelques études^ il a lu quelques livres qui ont fait de lui un demi-savant, la pire espèce d'hommes; il se pique de marcher avec son siècle, et, dans ses orgueilleuses misères, il se croit un personnage. Il ne doute pas qu'il ne possède la raison des choses; il prétend surtout savoir à quoi s'en tenir sur les progrès de l'ordre moral et religieux. A cet égard, son parti est pris depuis longtemps. Du reste il aficcte un certain modérantisme dont il se fait une vertu; c'est un air de parfaite indifférence sur les choses de Dieu et de la religion. Commet chez lui, tout est calcul, il a ses raisons pour ne troubler personne en ce point par une hostilité déclarée : ce qui ne Tempéche point d'avoir, sur ces matières, dans des circonstances dont il est juge, des sourires et des mots par lesquels il croit mar-

i/homme sans Dtov-'e :..::' V • :W'

quer sa supériorité. Vous le verrez donc à l'église de sa paroisse^ parce qu'il veut paraître remplir ce qu'il appelle les devoirs de son état; il y viendra pour ne point se compromettre et pour compatir à la pusillanimité d'une famille ou d'une épouse crédules. Il est vrai qu'il y dissimule mal son dédain et son ennui. La manière dont il s'y tient ^ son air peu recueilli^ son regard distrait^ son attitude souvent irrévérencieuse^ ses lèvres toujours muettes^ ses mains dont il ne sait que faire^ car il laisse au vulgaire le chapelet et le livre de prières destinés aux faibles d'esprit, tout ce maintien qui trahit une âme hypocrite et june pensée vagabonde, étonne un peu les uns, scandalise les autres;* car il n'échappe à personne que cti honnête homme \ù\xe là un rôle et que ce rôle lui pèse. Aussi est-il ingénieux, à trouver des prétextes d'absence pour ces jours importuns qu'on appelle dimanches; c'est ordinairement ces jours qu'il choisit pour faire un voyage , pour donner un rendez-vous d'affaires, etc.

Dans l'intérieur de la maison , il veut bien, au besoin même il exige que son fils et sa fille apprennent quelque prière et qu'ils aient une religion; il souffrira, que sa femme en pratique les actes. Pour lui, il rougirait de les imiter ou de leur en donner l'exemple. Aussi, aux heures de la prière, a-t-il soin d'être toujours occupé ou absent, ou, s'il s'y trouve, il est là comme un de ces dieux de pierre, habitants d'un temple païen, témoins impassibles des hommages et des vœux des mortels* Déjà ses enfants ne veulent plu$ de lim^e à l'église : Papa n'en a. pas. Ils ne croient plus à l'importance de la prière : Papa ne prie pas; au devoir

do la confession et de la communion : Papa ne se confesse pas, ne communie pas. Le lâche^ poussé à bout par la candeur et l'innocence d'un enfant, en est réduit à mentir et à répondre honteusement qu'il accomplit tous ces devoirs en secret.

Une heure arrive, une heure sinistre^ menaçante, inexorable, qui lui annonce qu'il va être tiré sans son consentement du milieu de ce monde qu'il habite... On s'alarme, on court, on s'empresse, on prépare toutes les ressources de la tendresse ; on veut décider le bon fils, le b&n époux, le bon père à reconnaître le Dieu de l'uni* vers, à croire ce qu'il a dit, à faire ce qu'il a ordonné; on veut le décider à recevoir le testament de grâce, dans lequel Dieu l'avait inscrit; mais l'esprit fort a depuis longtemps prévu tous les pièges et s'est endurci contre toutes les propositions de paix; il a juré de ne jamais se rendre à Dieu, et il meurt se complaisant dans ses désirs, s*absolvant de ses désordres, espérant dans ses espérances, et ne craignant que ce qu'il a résolu de craindre... S'il arrive,. au contraire^ qu'il se rende aux sdlicitations d'une famille éplorée et sup* pliante, s'il consent à faire fléchir son orgueil^ s'il daigne recevoir Dieu chez lui et tendre son visage au baiser qu'il lui apporte, c'est un dernier acte d'hypo* crisie; il s'y soumet par condescendance eomme à une chose assez indifférente en elle-même, afin qu'on le laisse en paix. D'ailleurs, il en a souvent fait la remarque avec un sourire supérieur, « si cela ne fait pas de bien, cela ne fait pas de mal. » Sur cette observation profonde il se i^assure et meurt stupidement tranquille*

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J'ai mis la famille sur cette pente; il n'y a qu^à laisser faire ; sous Tinfluence de l'exemple de son chef, la famHle arrivera dans des ténèbres dont Tenfer con* naît la profondeur.

Mais j'ai plus d'un secret d'un infaillible succès pour pottendans la famille l'abaissement et la dégradation morale. Vous connaissez l'influence décisive que l'é* ducation exerce sur l'enfant et sur la famille^ éléments primitifs de la société; c'est l'éducation qui fait les mœurs domestiques^ inspire les vertus sociales et prépare des miracles inespérés de restauration intellectuelle^ morale et religieuse. C'est l'éducation qui fait la grandeur des peuples et maintient leur splendeur^ qui prévient leur décadence et au besoin les relève de leur chute. Eh bien ! il n'y a plus d'éducation ; partout aujourd'hui elle fait défaut^ aussi partout les hommes on défailli; car les hommes^ les hommes faits ^ les hommes achevés, les hommes élevés, c'est l'éducation qui les enfante. Pourquoi, dans le monde civilisé, cet affaissement moral universel dont tous les esprits observateurs sont frappés? Ne peut-on pas dire des ua« lions aujourd'hui ce qu'on a dit des rois, qu'elles s'en vont? L'explication du phénomène est bien simple : «Lorsque, dès l'enfance, ou n'a pas inspiré à un homme l'enthousiasme des belles et saintes choses, ta vie se passe à végéter jusqu'à ce que les facultés énervées déclinent et soient supplantées par la matière. » Regardez plutôt passer le. jeune homme de nos jours ; dans cette tôte et dans ce cœur, au lieu de tout ce qui est pur, noble et beau, j'ai fait éclore au feu des passions, sous la mollesse et le laisser-aller du régime

éducateur, plus de convoitises jgnominieu$es qu'il ne se meut de reptiles hideux au soleil parmi les décombres d'une cité ruinée. Trouvez un homme^ si vous le pouvez, au milieu de générations atteintes d'un pareil crétinisme moral ?

C'est moi qui, sous le nom vague et prestigieux de philosophie, suscite mille problèmes, agite mille questions, organise mille systèmes. J'exalte et j'abaisse, je. trouble et je rassure, j'encourage et je désespère, j'édifie et je renverse, je fais briller d'éblouissantes lueurs et j'amoncèle de sombres nuages, je crée des perspectives qui enchantent et j'excite des tempêtes qui consternent... Dans chacune des sphères de la vérité, je suis le sphinx armé d'une énigme et tout prêt à dévorer l'imprudent qui la soulève et ne la devine pas.

Les poètes, d'une voix désespérée, redisent ces longs troubles de Tàme où les élémepts les plus opposés se heurtent et se confondent.

« Seigneur! Est ce vraiment l'aube qu'on voitéclore? « Oh ! l'anxiété croit de moment en moment.

« N'y Yoit-on déjà plus? n'y voit-on pas encore ? « Est-ce la fin, Seigneur, ou le commencement ?

« Dans l'âme et sur la terre effrayant crépuscule ! « Les yeux pour qui fut fait, dans un autre univers^ « Ce soleil inconnu qui vient ou qui recule, « Sont-ils déjà fermés ou pas encore ouverts * ? »

« Le doute ! mot funèbre et qu'en lettres de flammes^ « Je vois écrit partout^ dans Taube, dans l'éclair^ « Dans l'azur de ce ciel, mystérieux et clair, « Transparent pour les yeux, impénétrable aux âmes >. »

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« Qui ne tremble et n'hésite à de certains moments? « Quelle âme est sass faiblesse et sans accablements? « Enfants ! résignons-nous et suivons notre route. « Tout corps traîne son ombre^ et tout esprit son doute ^. »

C^est ainsi que je livre les âmes à de poignantes sollicitudes qui les font promptement défaillir dans la voie du bien et de la lumière i Le doute leur soutire toute sève. C'est là un mémorable exemple de Ténergie dissolvante du siècle et de son triomphe^ à la lon^gue^ sur les convictions individuelles les plus hardies.. On les croit indestructibles, on les laisse sommeiller en soi comme suffisamment assises, et un matin on se réveille, les cherchant en vain dans son âme : elles s'y sont affaissées comme une île volcanique sous l'Océan.

L'homme jusqu'ici avait vu Dieu dans ces radieuses sphères qui roulent d'un mouvement si harmonieux dans leur orbite immense, et qui scintillent d'un éclat si pur dans les profondeurs azurées du firmament. Il avait vu le sceau de sa toute-puissance empreint dans l'œil d'un ciron, vivant atome, comme dans le disque du soleil remplissant l'univers de ses splendeurs. Il avait senti son souffle éternel, son^verbe divin respirer dans la poitrine de toutes les générations qui, de siècle en siècle, le saluaient de tous les grands noms qui bénissent et adorent.[Il l'avait embrassé dans l'extase d'un inénarrable amour et le cœur palpitant sur le cœur du Christ qui l'appelait mon frère!...

Et voilà qu'aujourd'hui, l'homme s'en va comme une ombre lamentable, errant au sein des ténèbres.

et loin de Dieu qu'il a perdu , se heurtant à tous les problèmes qui meurtrissent son front.

Du fond de cette nuit on entend par intervalle monter des accents pleins d^abattement et de tristesse.

(T A quoi bon féconder les éthcrs et les ondes,

« Faire à tous les soleils des ceintures de mondes,

« Peupler d'astres errants l'arche énorme des eieux,

« Seigneur ! et sur nos fronts dont rayonnent nos yeux,

« Entasser en tous sens des millions de lieues

«c Et du vague infini poser les plaines bleues?

«c Pourquoi sur les hauteurs et dans les profondeurs

« Cet amas effrayant d'ombres et de splendeurs?

« A quoi bon parfUmer , chanffcr, nourrir et Inire,

« Tout aimer, et. Dieu bon ! inc^ssanunout tri^luire,

« Pour l'œil intérieur comme pour l'œil charnel,

« I/éternelle pensée en spectacle éternel !

« Si c'est pour qu'en ce siècle, où la loi tombe en cendre,

« L'homme passe sans Toir, sans croire, sans comprendre,

tt Sans rien cb»T.her dans l'ombre et sans terer les yeux

m Vers les conseils diyins qui flottent dans les cieux...

ft Est-ce que nous serions condamnés et maudits?

« Kst-ce que ces vivants, ehétivement prospères,

« Seraient déshéritée du souflle de leurs pères?

c( o Dieu! cousidérex les hommes de ce temps,

« Aveugles, loin de vous, sous tant d'ombres flottants*

« Éteignez vos soleils ou rallumez leur flamme !

« Reprenez votre mondc^ ou donnez-leur une ûme * ! »

'Pour arriver jusqu'à Dieu et en détruire la notion, il fallait d'abord atteindre son Christ et renier sa divinité. Tel a été le plan d'attaque que j'ai suivi. Mon souffle fécond pour la mort a inspiré mille hypothèses; j'ai joué aveo le génie de l'homme comme avec un hochet

sonore qui rend tous les bruits^ même les plus extra^ vagants.

Il en est qui adorent Thumanité et placent en elle Faction^ le mouvement et la vie : « L'homme doit tout a attendre de ses propres efforts; il n'y a pas d'autre' « médiateur que Fesprit humain... Au milieu de notre « respect pour le christianisme^ nous plaçons au-dessus « de lui le génie de l'humanité... Le christianisme sert « de vérité à ceux dont Tintelligence ne saurait recevoir a une parole plus scientifique et plus réfléchie; il est « vrai^ eu égard à ceux auxquels il s'adresse *. » Et ils jettent sur les épaules du Dieu de TÉvangile la pourpre d'une royauté dérisoire en attendant qu'ils aiguisent les clous> qu'ils tressent les épines, qu'ils relèvent la croix et préparent le suaire pour l'ensevelir sanglant et conspué.

Vhumtmitarisme est toute une doctrine : ses adeptes en ont tracé le programme. Suivant certains philosophes, « les Âmes particulières sont des modifications d durables d'une certaine façon et véritablement éter- « neUes de l'àme du monde \ Il faudra bien, à la fin> c( que les plus aveugles sachent où est la vraie religion, « quand nous aurons prouvé que christianisme, moa saïsme, toutes les religions positives, se résument en (c ce grand mot : Humanité ^. « La solidarité, disent-ils « encore, est seule susceptible d'organisation. Avec a elle, la terre n'est phis hoi^ du ciel; ja vie future c( ne diffère pas par essence de la vie présenté. Vivre, a c'est avoir l'humanité pour objet. La vie entière est « le perfeetionnemcnt de l'humanité. Mon-seulefli€fit cr nous sommes les fils et la postérité de ceux qui ont

« déjà vécU; mais au fond et réellement ces générac( tions antérieures elles-mêmes®. » Les romanciers opt fait écho : a Ame de celle que j^aime^ toi qui résides à « la fois dans le sein de la plus parfaite des femmes et a dans les entrailles du Diôu universel *®..w. o

En condensant ces nébulosités, on en voit sortir deux chimères qui servent de fondement à cette théo* rie : Tunité de substance qui n'est autre chose que le pantliéisme , et la métempsycose renouvelée de Py thagore. DieU; dans cette théorie, étant Tâme du monde, les âmes humaines, modification de Hêtre infini, participent à son éternité; elles sont également immortelles comme lui, puisqu^en vertu du circulus ou passage de rame d'un corps dans un autre corps de même nature, le monde n'aura pas de fin.

Dans ce système la morale a pour base Tamour de soi. Or, en vertu de l'unité de substance qui existe entre un homme et les autres hommes, l'homme ou le méchant, a en blessant l'homme hors de lui, blesse « l'homme en lui ; le mal fait à l'opprimé passe du a même coup à ^oppresseur; car son semblable est en (( lui, pour ainsi dire son semblable est lui. » Ainsi, vous donnez un soufilet à votre valet, c'est vous-même que vous avez soufileté. « Vous no vous sentez passoufc< frir,dites-vous. Mais êtes-^voussûr de ne pas souffrir ? « Poussez la métamorphose jusqu'au bout, et, devea nant tout-à-fait stupide et complètement insensible^ a vous voilà le plus pauvre de tous les hommes". » Oh ! merveilleux effet de la métempsycose ! comme l'homme, devant cet éloquent fantôme, doit s'empresser de faire èsûi bien à ses semblables, d'améliorer sans cesse la

l'homme sans I>I£U. 109

condition humaiae> de travailler au progrès de la civi« Jisationl Homm^ de bien^ soyez tranquille, la métem^ psycose vous lé rendra. E^t vous, méchants^ comme vos passions ardentes doivent se trouver mal à Paise devant ces barrières de fils d'araignée qu^on oppose à leur violence! Tremblez, pervers! la métamm^phose vous attend.

L'humanité, dans cette conception bizarre, est une suite d'existences isolées, sans lien entre elles, et n'ayant pas la conscience les unes des autres; l'humanité y est vouée au supplice de Sysiphe et des Danaïdès; elle roule éternellement le même rocher et remplit la même cuve sans fond.

Ajoutons que cette doctrine supprime le ciel etl'enfer, l'expiation et la récompeme. Elle place le paradis sur la terre; c'est au moins faire preuve de beaucoup d'abnégation et ne point se montrer trop difficile sur l'article du bonheur» Quant à l'enfer, c'est une^bien vieille idée, sans doute, nous en savons quelque chose, mais dès lors qu'on plaçait l'homme en paradis sur ce globe, l'enfer devenait inutile.

C'est ainsi que l'humanitarisme a su embrouiller Dieu, l'homme, la religion et toutes choses, de monade, de dyade, de triade pythagoriques, de circulus, de mé« tempsycose, de progrès continu et de toutes sortes d'illuminations métaphysiques et erotiques, pour sortir de ce rêve par le mot d'un plaisant.

« L'humanité, privée de Dieu, s'adore aujourd'hui de « la meilleure foi du monde. Combien cette infatuation a durera- t-elle? qui le sait ? qui se soucie de le savoir? a et qui voudrait le dire? Ce qu'il y a de sûr, c'est que

liO LE DSLIAë des systèmes.

<r ce Dieu nouveau se réveillera un jour après la fète^ « sur son autel ^ pauvre^ nu^ pleurant ^ gémissant, et « Gros-Jean comme devant *'. »

Nous retrouverons plus loin cette grande idole.

D^autres vont plus directement au but et sans s^em*barrasser de l'organisation d'une religion nouvelte, eé qui nécessite toujours certains frais d'imagination; ils concluent tout de suite à Tanéantissement du christianisme^ s'en rapportant d'ailleurs à l'aube^ qu'ils disent poindre à l'horizon^ pour enfanter l'astre nouveau qui doit briller sur le monde sans doute avec plus de chance de succès et de durée que tous ceux qui l'ont précédé.

% Tant qu'il y aura un catholicisme et une Église « catholique^ dit une sibylle échevelée^ il n'y aura nt « foi> ni culte> ni progrès chez les hommes» Il faut que « cette ruine s'écroule, et qu'on en balaie les débds^ « pour que le sol puisse produire des fruits là où il n Y a a que des pierres... Une philosophie nouvelle^ une a fol plus pure et plus éclairée va se lever à Thori* « zon *®. »

Oui, un Évangile nouveau est annoncé; on s'élance vers des manifestations nouvelles; on y appelle, on y convie les populations. On se balance dans je ne sais quels songes d'un travail qu'on dit s'accomplir au sein des peuples^ créateurs d'une religion future. Et quelles sont ces voix qui prophétisent ainsi? Par qui envèjTées? Sur quoi fondées? Sur quelles raisons, sur quels faits? Contre la raison de dix-huit siècles; contre les faits les plus authentiques qui se soient accomplis dans l'uni* Vers... Alexandrie, Ârius, Mahomet, Lutber, voilà de

L^HOMMË SANS DI£U. lii

grande révélateurs contre l^glise et sa foi; voilà de grandes personnifications d'antagonisme ; eux aussi lis voulaient refaire la religion dp Ohfist... Je les ai jetés contre cette pierre où ils se sont brisés... Eh! combien de fois Forgueil déçu^ les passions^ abusées^ le génie égarée Tenthousiasme^ le fanatisme et aussi ^inspiration prétendue des masses n^ont^ils pas fermenté pour retremper^ disait^on, la race humaine^ pour la revêtir enfin de bonheur et de gloire? Mais alors^ du puits de Pablme^ je faisais monter à la surface une lie impure^ qui souillait l^umanité de sang et dlnfamie^ tandis que du seul foyer catholique rayonnaient toutes les splendeurs divines de gloire et de prospérité.

Que de robustes génies j^ai précipités ainsi des plus éclatants sommets dans les plus ignominieuses ténèbres! Ma joie est de mettre à nu ce fonds de néant sur lequel semble avoir été assise l'àme humaine^ même dans les natures les plus éminentes et les plus fortement trempées.

Parmi ces oracles qui s^empressent de prophétiser la défaite du Christ, il en est un surtout que j^aime à citer. Un jour, il vous en souvient, tout Tenfer s'émut en voyant un simple lévite, revêtu des armes du Christ, s*élancer du fond du sanctuaire et s'avancer au combat: l'éclair briHait dans ses yeux et de sa bouche sortaient des pariffës enflammées qui faisaient saigner nos plaies sur nos fronts meurtris. Un de nous, qui s'était attaché à ses ^as, découvrit enfin Tendroît vulnérable de notre terrible adversaire; il le blessa au cœur par une pensée d*orgueîl qui grandit comme un incendie, et dévora Celte vigoureuse intelligence. Le soldat du Christ en

112 L£ BÉLIAE J)£S SYST£ai£S.

déposa les armes pour se couvrir des nôtres; c'est le plus éclatant suicide intellectuel des temps modernes; ce jour-là les anges de Dieu se voilèrent la face et pleurèrent dans le ciel ; Penfer tressaillit de joie^ et tous nous chantions naguère sur sa fosse sans honneur :

a Eh quoi ! tu as été blessé comme Vnn de nous! Tu « es devenu semblable à nous !

« Comment es-tu tombé du ciel^ astre brillant^ fils « deTaurore?.. »

Et dans le vent de la nuit on entendait comme une voix lugubre^ sombre^ désespérée^ qui disait ;

(( I«e génie n'est qu'un roseau qu'un souffle brise s'il ne fléchit sous la main de Dieu qui l'incline. »

Dans ce siècle des défections, nous avons vu d'étranges fascinations^, des illusions surhumaines, d'incroyables chutes, des erreurs et des débauches d'esprit sans nom dans aucune langue; mais parmi tant d'étoiles qui se sont détachées du ciel, il n'en est point qui soit allée, chargée de plus de feux, s'éteindre dans l'éternel abîme.

Depuis qu'il se fut rangé sous nos drapeaux, l'enfer n'eut qu'à s'applaudir de sa brillante conquête.

Ecoutez comme il chante les funérailles de la religion* du Christ, lui qui avait célébré ses triomphes avec l'éloquence de Tertullien^ ce lion de l'Atlas dont la grlfTc inexorable mettait en lambeaux un redoutable ennemi.

Cette reine d'un passé qui ne fut pas sans gloire^ « ne rencontrant presque de toute part, suivant lui, que « l'indifférence avec une sorte de pitié méprisante^ « sans action réelle sur les peuples que l'habitude re^

1'H0MM£ SÂliS DIEU. ii3

a tient encore extérieurement sous son pouvoir dé- « pouillé de tout prestige^ se tait et ne défend plus que « sa vie matérielle. Le sacerdoce déchu devient pour « ses chefs un moyen d'ambition terrestre, pour les « autres un métier. Etrangère au mouvement des « choses, au monde qui cherche à naître, celle qui « jadis guidait le genre humain, ne le suit pas même « dans les voies où le pousse une main toute-puissante. « Assise sur les ruines du passé, elle ramasse autour «d'elle les reliques telles quelles de son ancienne a grandeur, les débris de sa richesse, suaire splendide a où il semble qu'aux approches du moment suprême, « sa seule pensée, son seul désir, soit d'être enseve- «lie»*.

« Je vous le dis, le Christ est encore sur la croix, àt- « tendant ses apôtres. Qu'ils se hâtent, qu'ils viennent c vite, car l'angoisse est grande ; et les yeux se lassent a de regarder à l'horizon pour y découvrir l'aube qui a annoncera le commencement de l'année du 9ei- « gneur **. »

Aveugle et tristement enivré de ses propres fantômes, il prend ce flot qu'on appelle un siècle pour le mouvement général des âges ! II ne comprend pas, au milieu de cette turbulence de son époque, que le règne de l'erreur est toujours à courte échéance et que la vérité seule est éternelle. Qui de nous né sait ce qu'il en coûte d'audace et d'efforts pour jeter, dans ses éblouissantes clartés, de ces obscurcissements qui se succèdent et passent et renaissent pour fuir de nouveau comme des nuages inconsistants devant les immuables splendeurs du soleil.

iU I;E l^timt DES SYSTÈMES.

Et après avoir creusé ce ftépuldre pour y faire des^ cendre cette grande ombre du Christ^ il regardait avec anxiété autour de lui^ et plongeant le regard avec effroi dans le vide qu'il avait fait^ il prenait les éblouissementa du vertige pour les reflets d'un jour naissant,

a Maintenant c'est la nuit^ mais Is^ lumière se ftyra^ a et déjà elle comornence à poin4re^ elle-^'epand au (( milieu des ombres, moins noires, comme les vagues a lueurs (fe l'aube. Une foi destinée à unir les peuples^ a actuellement privés de liens^ se forme peu à peu dans « les profondeuf s mystérieuses de l'bumanité, ainsi^cpie c( l'enfant dans le sein de sa mère, a

humanité^ qui faites et défaites tant de choses^ t&« chez de mener à bonne fin cet embryon précieux que vous porte? dans vos flancs. Que ce nouveau fils de vos entrailles soit plus heureux que ses aînés qui ont passé comme des fantômes et que leur mère a fini par dé^ vorer.

On ne peut se rassurer à cet égard. « Quelque grande a vérité, quelque dogme fécond cherche à naître; les a peuples en ont le pressentiment, ils l'entrevoient vaa guement au fond de l'avenir obscur; et en même (( temps, il sembl^ qu'au lieu de se porter avec amour a vers le bien futur dont le germe mystérieux se gonfle a chaque jour d'une sève plus abondante, au lieu d'éa chauffer de leur haleine la, plante céleste afin d'en « hâter l'épanouissement , ils soient partout livrés à a l'esprit de destruction, purs instruments de ruines^ a manœuvres de la mort, occupés sans relftche à creu- « ser la fosse où doit s'engloutir tout ce qui est. »

Ceci est de mauvais augure. Et s'ils allaient prendre

• L^OMMS BAm PIEU. 115

le nouveau-né qu'on attQud pour un produit illé^ gttime...

Dans tous les eas^ armez^vous d'une foi robuste.

« Semez. Mais en sachant que vous semez pour un a temps que vous ne verrez point. La plante céleste « crottra , mais son ombre ne recouvrira que vos « cendres. »

Cette obscurité sur les dogmes à venir est peu en*» couragetante, et l'on ne sait ni ce qu'il faut semer, ni ce que vaudra ta récolte. L'hiérophante a peu d'haleine.

Quoi qu'il en soit, « dans ce vaste naufrage des s croyances et des cultes, en attendant qu'il se recon* a stitue une religion publique, chacun, moins un petit « nombre qu'on ne sait comment nommer, recueillant a sur la plage quelques sacrés débris, en a élevé soli< ft tairem^nt un autel au Dieu inconnu. &

Y a^-t-il misère comparable à h misère de cet homme de génie, assis, dans su nudité profonde, sur les ruines d'un monde écroulé, et réduit à sacrifier au Dieu inconnu !

«(Quand on en vient jusqu'à s'attribuer les dons de u Dieu, Dieu qui résiste aux superbes se retire, et aban<« a donne cet insensé h son orgueil. Alors arrivent ces a ohutes terribles qui étonnent et qui consternent ; ces «chute» inattendues, effrayants exemples des juge*^ a ments divins ^^. d

J'ai appelé à eette nouvelle Passion du Christ, parmi ceux qui se disent les initiés k la science, tous ceux dont le cerveau peut produire, en matière de religion, quelque idée paradoxale, erronée j» impie, blasphématoire •

Ii6 LE HÉLtRE DES ÔTSTiME».

Ceux qui occupent les chaires et enseignent la jeu« ncsse sont venus ; ils ont inoculé le venin de Terreur sous toutes les formes aux générations du siècle et flétri Thomme à Torigtne même de la vie. Interrogé sur le Christ; Tadolescent s'est levé et a répondu : a Je ne connais point cet homme ! »

Les philosophes sont venus; enfermés dans leurs pr^res pensées^ comme dans le sombre et triste séjour des réves; ces prétendus sages, ces artisans de men^ songes^ ont assemblé les nuages, épaissi les ténèbres, enveloppé le ciel et la terre d'une nuit impénétrable. Dans cette nuit, Thomme n'a aperçu que des ombres et s'est écrié : « Le Christ! c'est un fantôme ! »

Les utopii^s sont venus ; ils ont apporté des théories couronnées de roses, avec lesquelles ils allaient, disaient-iis, réaliser ici-bas l'idéal d'un bonheur tant rêvé : L'homme serait parfait, la terre parfaite, la science humaine remplacerait la sagesse divine et opérerait des miracles. Et Thommefasciné, jetant le dédain au Dieu couronné d'épines, a embrassé l'idole impure, cachée sous les fleurs; elle devait le nourrir de nectar et d'ambroisie; elle ne lui a laissé dans les mains qu'un peu de cendre stérile.

Les poètes sont venus ; il en est qui ont apparu à des hauteurs infinies, par delà la région des étoiles, et là, s'enivrant de gigantesque et de fantastique, ils ont entendu des choses étranges qu'ils ont essayé de redire à la terre, et la terre et le ciel et l'enfer en ont été également stupéfaits. Ils chantent l'aurore de la rédemption générale et le pardon universel; les abîmes s'entr'ouvrent, les hydres fofmidables en sortent, les monstres

l'homme sans dieu. in

s'azurent; ceux qui ont des cornes les sentent fondre dans les auréoles; ceux qui ont des griffes tiennent des rayons semblables à des palmes; les gueules baisent//. Tibère était un rocher. Octave un silex, Néron une flamme, Cléopàtre un ver, Attila un chardon ; tout est plein drames échelonnées dans la création selon leurs mérites et leurs fautes ; eh bien ! tout cela se transforme un jour et monte au ciel :

« Jls viendront, ils viendront, tremblants, brisés d'extase, « Chacun d'eux débordant de sanglots comme un vase,

« Mais pourtant sans effroi :

« On leur tendra les bras de la haute demeure, « Fà Jésus, se penchant sur Bélial qui pleure,

« Lui dira : C'est donc toi !

« Et vers Dieu par la main il conduira ce frère; « Et quand ils seront près des degrés de lumière

« Par nous seuls aperçus, « Tous deux seront si beaux, que Dieu dont l'œil flamboie, « Ne pourra distinguer, père ébloui de joie,

ir BéUal de Jésus!! ^^ »

L'enfer enviera au poète ce blasphème nouveau. 1 D'autres fils de la muse ont formulé d'autres outrages : ils ont nié audacieusement les miracles du Verbe fait chair, et Tont chassé de ses tabernacles comme une chose immonde.

« Si quelqu'un de ceux que vous écouterez

« Prétend vous éblouir de prodiges sacrés; « S'il vous dit que le ciel, dont il est l'interprète, (c A mis entre ses mains la foudre et la baguette; « Que la marché des cicux se suspend à sa voix^

it8 LE DÉLIRE m» 8T8TiM£S.

tt Que la sainte nature intervertit ses lois | « Que la pierre et le bois lui rendent des oraeles^ a Et que pour la raison il est d'autres miracles « Que Tordre universel, constant, mystérieux, « Où la volonté sainte est palpable à nos yeux ; <f S'il attribue à Dieu l'inconstance de rbomme, « Par les noms d'ici-bas si sa boucbe le nomme, « S'il vous le donne à voir, à sentir, à toucher, « S'il vous fait adorer le marbre de sa chair, « Étouffez dans son cœur cette parole immonde ! « La raison est le culte, et l'autel est le monde ^^. »

Ici le poète se donne à Ini-méme un sanglant démenti ; car il a dit ailleurs :

u Règne à jamais, ô Christ, sur la raison humaine, « Et de l'homme à son Dieu sois la divine chaîne.

« Dieu de mon berceau, sois le Dieu de ma tombe ! i ^ »

Ces superbes géniesj créés pour chanter et pour bénir^ en désertant les autels du Christ, ont déserté la gloire et perdu les ailes qui les soutenaient dans les régions de la lumière. lis ont quitté les échos divins pour ceux du temps^ et ils croient prophétiser encore parce qu'ils redisent au lendemain le bruU de la veille ! L'apostasie a mis un sceau sur leurs lèvres d'or, et ils s'en sont allés boire ^inspiration à tous les courants souillés du siècle. Au lieu d'une immortelle ambroisie^ c'est un résidu infect qu'ils offrent aujourd'hui à la génération altérée qui se presse autour de leur banquet poétique devenu l'orgie d'une imagination flétrie et blasée.

^En vain, des voix amies leur ont rappelé, eomme un

ifnOUUt SANS DIEU, 119

écho douloureux^ les beaux vers qu'ils chantaient autrefois ; elles ont dit à l\in :

« Roi des cbantfi immortels^ reconnais-toi toi-même ; o Laisse aux fils de la nuit le doute et le blasphème ;

« Viens reprendre ton rang dans ta splendeur première^ c< Parmi ces pur* enfants de gloire et de lumière^ « Que d'un sonffle choisi Dieu voulut animer^ « Et qu'il fit pour clianter^ pour croire et pour aimer <^. »

Elles ont murmuré à Toreille de Tautre les ospé* rances qu'il fit concevoir à son début :

((.... Ma douce Muse est innocente et belle;

« L*astre de Bethléem a des regards pour elle ;

(c J*ai suivi l'humble étoile^ aux rois pasteurs pareil.

« Le Seigneur m'a donné le don de sa parole,

f< dur son peaple FoubUe en un làebe sommai ;

« Et soit que mon luth pleure, ou menace, ou copsole,

(( Mes chants volent à Dieu, comme Taigle au soleil ^^ »

Ils n'ont pas compris. Au lieu des cantiques^ pleins de sérénité^ auxquels ils préludaient autrefois avec l'aigle sacré de Patmos^ ils ont poussé une clameur sauvage et fait entendre de fatales paroles.

En proie à une détresse morale désespérée qui excite ua sentiment de pitié profonde^ ils ressemblent à ces infortunés que poursuit un mal inconnu, et qui s'en vont, par les nuits d'orage, mêler des cris étranges aux bruits sourds de la tempête, sous la violence d'un ciel en courroux et parmi les ruines d'une nature dévastée par les vents, les torrents et la foudre.

' La vie qui suit la tombe n'est plus dans leurs chants qu*un crépuscule sombre qu'aucun astre ne console ;

430 * LE Mlire des ststèhes.

on dirait ce cercle de l'enfer où mugit un éternel chaos; des faces mornes y passent et repassent dans les ténèbres^ et Ton sent à leur soufSe glacé ce frisson qui hérisse le poil dans ITiorreur d'une vision de nuit.

Les mythicistes sont venus; ils ont introduit la machine pneumatique dans Thistoire du Christ et après le jeu de ringénieux instrument^ ce qu'il est resté de cette histoire ne pèserait pas dans la balance le poids d'un atome. Yoici comment ils expliquent eux-mêmes le procédé qu'ils suivent. « La réalité et la crédibilité des Ecritures sont attaquées; la possibilité d'erreurs volontaires^ du moins d'illusions^ d'obscurcissements historiques par des légendes ou des mythes^ se présente naturellement; l'Écriture ne parait plus qu'une agglomération d'écrits fort divers et de valeur trèsdifférente. Les prophéties disparaissent devant l'absence des événements^ les miracles se dénouent devant l'explication mythique^ et ce qui en reste retombe dans le domaine du naturel; enfin^ dans la révélation^ l'homme finit par reconnaître ses propres lois^ sinon celles de sa raison^ du moins celles de ses sentiments et de son imagination ; et voilà que^ tendant les mains à cette image de lui-même, il la voit disparaître à mesure qu'il se considère intérieurement **. » Par ce tour de subtile prestidigitation, le Christ s'évanouit dans cette nuit, peuplée de fantômes, où vont se perdre tous les songes de cette pauvre humanité, qui toujours sommeille et toujours rêve, sans jamais se réveiller.

Tous sont venus,. et avec eux une multitude frémissante, et, comme les soldats du prétoire et les juifs in- « sulteurs qui passaient au pied de la croix^ chacun a

l'hokme sans dieu. 121

jeté son crachat, son soufflet^ son blasphème à ia face du Dieu rédempteur^ et pendant que le Christ inondait les âmes de la lumière de sa parole et de la suavité de son amour et de ses espérances, eux exprimaient le fiel et Tabsinthe, et lui versaient à flots l'amertume.

Et tous, se précipitant sur la robe sans tache de son épouse bien-aimée, ils Pont couverte de souillures, ils Tont mise en lambeaux qu'ils ont jetés en dérision comme un jouet aux enfants des carrefours. « Ce n'est â plus une religion, ce n'est plus une philosophie, ce a n'est plus une poésie; c'est un débris de tout cela en* a semUe, une science sans nom, une foi sans nom, « une poussière divine. Pour cette poussière, creusez a un grand tombeau *^. »

Et celui qui pousse ce cri de mort est le même qui naguère s'adressait en ces termes à Rome d'où rayonne sur le monde cette religion qu'il jette au sépulcre : « Tu es pour moi l'éternelle madone assise sur tes « ruines, et pleurant dans ta campagne sXl pied de la « croix du monde... Mon cœur privé de toi est plus « vide en te quittant que ta vide maremme, et mon a désert plus grand que ton désert, depuis le pied des a montagnes jusqu'aux rives de la mer. »

Quoi qu'il en soit de la contradiction, c'en est fait du christianisme. 11 ne reste rien de la vieille foi des ancêtres, rien que des ruines!.. « Les réactions qui, de tempsàautre, se font en faveur delà religion chrétienne^ ne lui rendent ni sa vertu primitive^ ni sa vieille auto^ rite. Les restaurations qui se tentent en son nom ne la font pas rentrer dans ses anciennes conquêtes. Elle en est réduite à ses symboles, à ses mystères, à ses mira-

i%i LE DÉLIÉE ms StBTiMES.

elQs, à une foi aveugle^ à miô autorité qui a perdu son prestige, Le christianisme règne toujours dans le temple vide ou peuplé de faux croyants; mais il n'a plus la parole dans la science^ et il n'a plus guère d'empire sur la société des ftmes et des intelligences. 11 peut traîner longtemps encore un reste d'existence. L'histoire nous apprend combien le paganisme a eu de peine k dispa«r raitre de la scène du monde. Il était frappé au cœur^ mort depuis plus de six siècles^ qu'il végétait encore dims les traditions et les mœurs populaires où il s'était retranché. Mais^ sauf quelques ftmes faibles ou MU gaée&f l'^prit moderne va chercher. à la source de la science et de la philosophie la lumière et l'inspiration. Je ne parle pas de la foule^ qui se laisse conduire au temple par l'habitude ou l'imitation (i). »

Tant de siècles n'ont tant souffert que pour un rêve, n'ont tant combattu que pour un fantôme !!!

Ai^e, de ce côté, assez épaissi les ombres? Ai-jo ac<r cumulé asseï de nuages sur les divines auréoles! Le siècle, déeouronné des clartés qui illuminaient savoie^ est'il descendu assez avant dans cette nuit funèbre où l'on n'aperçoit plus que de sinistres météores, allumés au-dessus des abîmes pour en éclairer la profondeur!.. Non ; il restait encore à l'homme,^ après cette ruine, un dernier rayon des eieux^ j'ai entrepris de l'éteindre. Le christianisme a disparu, broyé par les systèmes, mais un vague déisme règne toujours; l'humanité^ dans ce vaste naufrage des croyances, pouvait essayer

(i) La Métaphysique et la Science, par £. Vacherot^ ancien di< recteur des études à l'École normale, t. î, p. 133, Paris, Chamerot,

i'AOV]l£ SANS DIEU. 1)3

de 96 rattacher àce suprême débris; je le lui ai enlevé. Par une suite de spéculations^ de transformations dia* lectiques et de théories habilement combinées^ je suis parvenu d'abord à dénaturer dans Tesprit humain la véritable notion de Dieu; puis^ comme Tablme ai^lle Ta^tme^ une conséquence finale^ inévitable^ a précipité Dieui '.comme toute vérité^ dans les sombres profon-* deurs d'un scepticisme universel.

Vous applaudirez à Tartigce du procéda que j'ai suivi.

U est un pays où les sophismes se développent dans Pesprit de ses habitants comme les champignons et les mousses dans les humides forêts aux jours brumeux de Tautomne, Là^ en moins d'une heure^^ le premier venU; armé de formules métaphysiques tombées dans le domaine commun^ p^ut convertir le fait le plus simple^ la mouche qui vole^ le chien qui jappë^ l'enfant qui pleure^ en un système d'abstractions vides dans lequel le phénomène et l'auteur lui-même s'évanouis* sent à la fois. C'est ce qu'on appelle transcendantalisme^ J'ai donc été frapper à la porte des sages de cette con* trée. Le premierqui m'ouvre estun grave philosophe (i); je vais m'asseo^r à son chevet et je lui dis ;

Maître^ vous avez sans doute remarqué^ comme moi^ la variété des systèmes que présente la science que vous cultivez^ l'incertitude et la contradiction qui régnent entre tous ces systèmes^ les vicissitudes et l'instabilité d'une science qui prétend donner aux autres leurs bases et leur direction, D'où vient celât En

(i) Kant,

voici; je crois^ la raison. Jusqu'ici les philosophes se sont attachés à Tobjet de la connaissance et ont poursuivi la solution des plus hautes questions^ telles que celles de l'existence de Dieu^ de la spiritualité de VAme, de la vie future^ sans s'occuper du sujet même qui donne naissance à tous ces problèmes^ c'est-à-dire de l'esprit humain^ de la faculté de connaître ou de la raison. Us ont négligé de constater ses lois^ les condi^* tions qui lui sont imposées par sa nature^ les limites qu'elle ne peut franchir^ les questions qu'elle doit s'interdire, afin de s'épargner de stériles recherches. Voilà ce qui perpétue sans fruit les débats et les disputes. Ce serait donc rendre le plus important service à la phi* losophie que de la ramener à ce point de départ, d'a*^ bandonner l'objet de la connaissance pour s'attacher à la connaissance elle-mém^, d'analyser sévèrement les formes de celle-ci et ses conditions, de déterminer sa portée et ses véritables limites. Cette belle tâche est digne de votre rare talent pour les études philosophiques. Vous auriez donc soin d'écarter, ainsi que je viens de le dire, tout ce qui n'est pas la connaissance, tout élément étranger. Par là vous parviendrez à fonder une science indépendante de toutes les autres sciences, une science qui ne reposera que sur elle-même, et dont la certitude égalera celle des mathématiques, puisqu'elle ne renfermera' que les notions pures de l'entendement. Vous bannirez ainsi de la philosophie le scepticisme et vous remplacerez de vaines opinions, érigées jusqu'ici en dogmes, par des principes que toutes les attaques du sophisme seront impuissantes à ébranler. Et voilà le philosophe qui se met à l'œuvre. II ana-

L'HOMMiB SANS DIETT. 195

lyse d'abord les éléments de la connaissance humaine qu'il réduit à deux sources^ la sensibilité et Pintelli' gence ; puis il décompose Tintelligence en deux facultés distinctes : Fentendement et la raison ; enfin il étudie la faculté de connaître comme moyen de juger et de raisonner. Après l'analyse vient la critique. Après avoir énuméré et classé les idées et les principes de la raison , il se demande quelle est leur valeur objective. Ces idées ont-elles^ hors de l'esprit humain, un objet réel, une réalité extérieure, qui leur corresponde, ou bien ne sont-elles que les lois de l'intelligence, lois que celle-ci transporte nécessairement dans les objets et qù^elle leur impose, règles qui gouvernent les jugements et les raisonnements humains, mais qui n'existent que dans Fesprit et sont purement subjectives? C'est dans ce dernier sens que notre auteur résout le problème et rouvre ainsi une large issue à un scepticisme plus profond et plus redoutable que celui contre lequel il avait dirigé tous ses efforts*

En effet, selon lui, les objets de toutes les concep* tions, l'espace, le temps, la cause éternelle et absolue. Dieu, l'âme humaine, la substance matérielle même, ne sont que de simples formes de la raison et n'ont pas de réalité hors de l'esprit qui les conçoit; la notion de l'être ne correspond pas à un être réel, infini, né« cessaire, les idées absolues ne sont que de mensongères fictions, les croyances qui s'y rattachent sont nécessaires sans être vraies, et toute la connaissance qui s'appuie sur elle demeure illusoire et vaine. L'irrésistibilité ne fait plus la certitude, il n'y a plus de vérité pour l'homme^ car il ne voit plus les objets tels qu'ils

i26 LE DÉLIRB P£S SYSTBIUSS.

sontj il les inaagine^ sans pouvoir étr^ sûr de leur réa« lité. Ainsi s'écroule la base si laborieusement cherchée h rédifice des sciences humaines. La théorie transcen* dantale aboutit au doute sur les objets qu'il importe le plus à l'homme de connaître^ Dieu^ l'âme humai ne> la liberté. Notre philosophe avait entrepris une réforme de la raison pour s'opposer au progrès du scepticisme et le bannir pour jamais de la science; il se trouve qu'il lui a construit comme une forteresse iœxpu^ gnable dans la science même '^.

En possession de cette théorie^ j'aborde à quelque temps de là un autre philosophe^ lequel avait la répu« tation d'un «aétaphysicien profond et d'un inflei^ible logicien (i).

Yoici^ lui dis^je^ un système philosophique dans lequel on affirme que la pensée ne garantit que la pensée, 'He pourriez'vous pas faire avancer cette théorie ^n la dégageant de toutes les réserves et de toutes les contradictions que le sens commun y a mêlées ? La pen^ sée^ dit-on j ne garantit que la pensée. £h bien ! ren* fermez-vous dans la pensée et faites-en naître le prin* cipe unique^ absolu^ dont la science a besoin.

Le philosophe tudesque rêve trois jpurs^ et il arrive triomphant avec la théorie suivante^ édifice gigantesque qui repose sur la pointe aiguë que vous ailes voir.

Le principe que cherche la science^ s'écrie-t-il> ne peut être autre que le moi, qui se pose en concevant l'idée de lui-même et se crée par l'acte même de cette conception. À la fois sujet et objets ense développant^ll

(4) FlC»TB.

l'homme sans dieu. 127

tire de lui-même Tobjet de la connaissance. Tout $ort de lui en même temps que sa pensée; h moi seul existe» et son existence n'a pas besoin d'être démon« trée ; il est parce qu'il est ; tout ce qui «st est par le moi et pour le moi. Par opposition à lui, le moi con«çoit, pose et crée le non-moi, ou le monde extérieur, comme une limite ou une négation de son être \ puis il conçoit et crée de même Dieu ou l'absolu qui n^est qu'une forme de notre raison. Ainsi le moi est Créateur, il est l'absolu, il est JDieUi il est tout ; car tout est en lui, tout émane de lui, rien n'existe que lui , en lui et par lui.

Telle était l'œuvre tout artificielle de raisonnement et de dialectique que notre docteur avait conçue; il était arrivé ainsi à un panthéisme subjectif, destructeur de toute morale et de toute religion : c'était la déification du moi humain. Il n'y avait plus d'autre Dieu que le moi,

A peine l'idéalisme transcendantal fut-il entré dans cette nouvelle phase, que je lui suscitai un brillant an« tagoniste (1) qui en montra le vice fondamental et en* treprit d'y remédier en le poussant dans une direction opposée. Il lui répugnait souverainement d'admettre que le subjectif, le fini, le relatif, le contingent produisit l'objectif, l'infini, l'absolu, le nécessaire , et que le monde extérieur, avec sa cause, sortit de la pensée individuelle de chaqi^e homme ; il se refusait à croire, ou que le moi se crée lui-même, ce qui implique con-< tradiction, ou bien qu'il admet, simplement pour se

(1) SCBELLINC.

128 LE PÉLTRE DES STSTÉtfES.

satisfaire^ Phypothèse de sa propre existence^ sans pouvoir arriver à changer cette hypothèse en certitude^ ni par conséquent acquérir jamais aucune autre vérité. Là^ se montrait à découvert Tabsurdité et Timpuissance de Fidéalisme subjectif. Aussi est-ce dans un sens tout contraire que notre nouveau docteur tranche le problème de Forigine des choses et des idées. Au lieu de faire sortir Tabsolu du relatif^ Dieu et le monde du moi^ il renverse les termes du rapport^ c'est de Tabsolu ou de Dieu qu'il fait sortir le monde et le moi avec la pensée. Au lieu d'identifier dans le moi le sujet et Tobjet^ ridée et l'être^ la connaissance et la réalité^ il les identifie dans l'absolu. L'absolu^ c'est pour lui ce en quoi se confondent toutes ces choses que nous jugeons différentes et opposées; dans l'absolu s'efface toute différence, disparaît toute opposition. Il le définit /'t^ntVe et l'identité absolue de laquelle tout sort et dans laquelle tout revient se confondre. C'est l'être unique qui^se révélant dans la multiplicité et la variété des choses^ dans la nature et dans l'homme^ s'y montre sous des formes diverses^ sous des aspects souvent opposés. L'absolu se développe ainsi par deux voies et dans doux ordres contraires en apparence^ mais qui ne sont au fond que les deux faces d'un même tout : dans l'ordre réel ou dans la nature^ par la série des phénomènes où se manifeste la matière^ le mouvement et la vie; dans l'ordre idéal ou dans la pensée^ par la série des faits intellectuels et moraux^ qui produisent la science^ l'art et la religion. Chacun de ces ordres^ étudié à part^ fournit une philosophie; de là^ la philospphie de la na^ tnre et la philosophie de la pensée, deux branches qui

l'homme SAKS DIEU. i29

vont s'unir dans un tronc commun, dans une science plus profonde^ science fondamentale^ à savoir : la philosophie de l'absolu ou de Videntité,

Y a-t-il encore place pour quelque système transeendant^iement absurde dans ce monde d'illusions dialectiques^ où je me suis fait un jeu d'égarer l'un après l'autre tous les esprits spéculatifs que j'ai trouvés aptes à se lancer dans cette voie des abstractions creuses? Sans doute; l'esprit humain sous ce ciel vague et gris-bleu de la Germanie^ est comme un kaléidoscope que je tourne et que je retourne sans cesse pour y faire apparaître une suite infinie d'images fantasti^ ques qui l'éblouissent et l'abusent par un vain et stérile prestige. Je me rends donc auprès d'un des disciples (I) de l'éminent auteur ùqXb^ philosophie de V absolu et je lui dis :

Votre mattre place à la cime des choses un principe qu'il appelle Videntique absolu, le sujet-objet. Ce principe se détermine^ s'objective par sa nature^ et se donne ainsi à lui-même une première forme qu'il brise aussitôt pour en revêtir une autre^ jusqu^à ce qu^il ait épuisé sa puissance d'objectivité et soit entré en pleine possession de son être. Mais ici votre maître n'est-il pas infidèle aux conditions de la science absolue? Celle-ci ne doit-elle pas tout expliquer et tout démontrer ? Or, elle débute par une hypothèse et par une énigme : l'absolu se divise, l'identique se différencie* Pourquoi cela et comment? Qu'est-ce que l'absolu qui se divise ? Qu^est-ce que l'identique qui se différencie ? Le

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