CHAPITRE PÏIEMIER. -— GÉNÉRALITÉS
)) qu'elle semblait vouloir dévorer. Mais en y songeant, )) on trouve que ce travail n'était pas si vain qu'il sem- )) ble, car chaque vague en expirant gagne toujours quel- )) que chose et toutes les vagues réunies font la marée )) montante contre laquelle le ciel et l'enfer seraient im- » puissants. »
Je ne crois pas d'ailleurs que les facteurs nouveaux qui doivent intervenir plus tard dans le problème social puissent en modifier la position ; ils peuvent seulement agir sur quelques éléments, en changer Timportance relative. C'est sur cette importance relative que porteront nos erreurs inévitables, bien plus que sur la direction générale de révolution.
L'utopiste peut donc serrer la vérité d'assez près pour ne pas commettre de trop graves erreurs si, se conformant à la règle de Descartes sur les dénombrements parfaits, il isole soigneusement tous les éléments du problème et s'efforce de leur donner la solution qui lui paraît la meilleure, tout en maintenant ces solutions, bien entendu, dans le cadre de son système. S'il est aussi légitime que nécessaire d'avoir un système au sens étymologique du mot «Tvo-Tvj/jtK un assemblage, il faut se garder de l'esprit de système qu'on a pu définir la recherche exagérée de l'unité de principe. C'est l'écueil principal de l'utopiste qui ne voit trop souvent qu'une seule des faces de la question sociale et s'y attache à l'exclusion de toutes autres. Si au contraire nous nous efforçons d'embrasser toute la souple complexité des faits sociaux, la connaissance aussi parfaite que possible de la réalité d'aujourd'hui nous permettra de concevoir la réalité de demain non moins souple et aussi complexe. Sans pouvoir déterminer la proportion exacte des éléments du régime futur, nous risquons moins de négliger un de ceux qui y doivent dominer ou de tout faire reposer sur un facteur qui n'aura qu'une importance faible ou nulle.
Si j'ai été amené à bien sentir cette complexité des faits sociaux, cela tient précisément à ce que pendant longtemps je me suis attaché à l'étude des réformes pratiques
en dehors de tout idéal préconçu. Je ne pouvais pas aborder l'étude d'une question de droit public ou de droit privé sans passer immédiatement de la loi telle qu'elle est à la recherche de ce qu'elle devrait être. C'est par cette voie peu commune que je suis arrivé lentement au socialisme^ lorsque j'eus constaté que toutes les réformes empiriques el sans base doctrinale proposées dans le sein de la société capitaliste par des hommes qui veulent conserver cette société et n'en conçoivent même pas d'autre, que ces réformes, dis-je, se tiennent et que par leur évolution naturelle elles convergent toutes vers un point idéal certes fort éloigné, constituant une sorte de limite au sens géométrique du mot et qui me parut correspondre au Collectivisme. Voici quelle avait été jusqu'alors mon attitude à l'égard des doctrines économiques. Dès mon premier contact avec l'économie politique libérale, elle m'inspira le plus profond dégoût. Malgré leur prétention à enseigner une science parfaite et définitive, ses protagonistes m'apparaissaient comme les défenseurs professionnels des pires abus. J'éprouvais plus de sympathie pour les socialistes, mais n'étaient-ils pas simplement d'excellents logiciens habiles à retourner contre les orthodoxes les armes que ceux-ci avaient forgées et les adversaires en présence me semblaient s'agiter dans l'abstraction. Je craignais que la doctrine marxiste ne fiU une entrave pour l'étude scientifique et la solution pratique et immédiate des questions du jour. Cette étude m'a permis de constater au contraire que loin de contredire les résultats de mes travaux^ cette doctrine les réunissait, les synthétisait, que je pourrais y adhérer sans rien abandonner de- ces travaux, sans mutiler ma modeste personnalité.
Dans les sciences sociales comme dans les sciences de la nature une hypothèse peut être considérée comme démontrée lorsqu'elle est vérifiée et pour ainsi dire retrouvée en dehors de l'ordre des recherches où se plaçait celui qui l'a formulée par d'autres travailleurs opérant séparément avec des méthodes spéciales et dans un esprit