CHAPITRE PREMIER. — GÉNÉRALITÉS
différent, lorsque par exemple le linguiste ou rarchéolog[ie se rencontrent avec le juriste; de même pour moi, la méthode historique empruntée à l'école des socialistes de la chaire confirma les résultats de la méthode économique que j'avais voulu ignorer.
On voit quel lien intime réunit dans mon esprit l'économie marxiste et les réformes pratiques d'une part, et d'autre part ma conception idéale de la Société Future, à la politique immédiate du parti. Je ne crois pas que les socialistes doivent se désintéresser d'aucune des questions du temps présent ; il n'en n'est pas une dont la solution n'importe à l'évolution du régime capitaliste, toute mesure législative ou pratique administrative, si indifférente qu'elle puisse paraître au prolétariat, peut avoir pour résultat d'accélérer ou de retarder cette évolution.
D'autre part, je m'aperçus au cours de mes études réformistes que certaines réformes demandées dans le régime capitaliste nous donneraient la solution de telle ou telle difficulté très grave que l'on prévoit dans l'application du régime collectiviste. J'aurai l'occasion de revenir longuement sur cette idée, de montrer par exemple que les objections tirées, contre l'extension de l'action de l'Etat, de la mauvaise gestion dçs services publics doivent disparaître avant même la Révolution Sociale par des réformes indispensables et urgentes et que doivent exiger même les plus ardents défenseurs du capitalisme. Les obstacles que l'on prévoit à la réalisation de notre idéal seront levés avant le jour même du triomphe.
Ceux de mes lecteurs qui auront comme moi la conviction de la fécondité du travail auquel je les invite ne se laisseront pas ajrêter par la perspective des erreurs que nous devons commettre ffitalement dans nos prévisions ; d'a,utres les rectifieront et par des approximations successives se rapprocheront du but, mais sans l'atteindre jamais, car il reculera toujours.
Ceci m'amène à une illusion dont nous devons nous, garder soigneusement : à lire les utopies prescientifiques, ricarie par exemple, on est frappé de voir qu'elles nous
montrent les hommes vivant après la réalisation du plan communiste de l'écrivain dans une sorte de béatitude somnolente très semblable à celle que les hagiographes attribuent aux élus dans le Paradis. Rangés en rais d'o,gnons, vêtus de longues robes bleues ou roses, l'auréole d'or à la nuque, tels les élus de Beato Angelico ils louent éternellement le Seigneur qui n'est plus Christ, mais Icar. [Is semblent n'avoir plus aucun sujet de plainte, aucun désir. L'impression qui ressort de la lecture de ces œuvres d'édification agit plutôt à rencontre de l'intention de l'auteur ; elle nous dégoûte à l'avance d'un bonheur trop parfait. N'est-ce pas la mort que ce repos perpétuel, nous disent triomphants, les conservateurs !
Ne tombons pas dans ce travers et restons bien pénétrés de l'idée que nous ne pouvons prétendre arrêter à tel ou tel point la marche de l'humanité. Si heureux que nos efforts les auront faits en comparaison de ce que nous sommes, les hommes de demain aspireront encore à un mieux être, ils auront encore un idéal toujours renouvelé, toujours fuyant. Abstraction faite des régressions, la Société Collectiviste ou Communiste que nous bâtissons en esprit ne sera pas plus définitive que le capitalisme qu'elle aura remplacé. A peine achevée, elle commencera à se détruire au profit d'un nouvel ordre social que nous ne pouvons encore concevoir. Ce que nous prenons trop facilement pour la fin des choses, c'est la limite de notre pensée. Nos conceptions si supérieures qu'elles soient relativement à celles des physiocrates et des encyclopédistes, ne pourront pas plus qu'elles arrêter pour l'éternité le devenir social.
(( Certes, dit Kautsky, le Marxisme n'est pas le plus haut point que puisse atteindre la pensée humaine. Quelques progrès que le Marxisme ait fait faire à la science, la pensée humaine les dépassera et se créera des formes nouvelles et plus élevées. Mais cela ne se produira pas par la résurrection des morts ^ »
1. Préface à la traduction française de son livre sur le Marvisme et son critique Bevnstein, p. XXII.