CHAPITRE PREMIER. — GÉNÉRALITÉS
létaires, ils se consacrent à l'art ou à la science, à la propagande d'idées qui leur sont chères, à des œuvres enfin de philanthropie ou de solidarité sociale; ils acceptent encore des fonctions publiques gratuites ou dérisoirement payées. Ces hommes nous montrent par leur exemple ce que pourrait être une société dont tous les membres d'une part seraient en raison de cette seule qualité « à l'abri du besoin, » mais d'autre part devraient à la communauté leur activité physique ou intellectuelle.
Voici comment je précise ma conception de l'avenir. Aujourd'hui des milliers d'hommes appartenant à la bourgeoisie sont inscrits au Grand Livre de la Dette publique comme titulaires de rentes sur l'Etat, soit nominatives, soit au porteur. Les arrérages leur en sont payés régulièrement à échéance fixe et ils les emploient comme ils l'entendent. Eh bien, tous les citoyens seront pour ainsi dire, inscrits au Grand Livre et, du jour de leur naissance à celui de leur mort, titulaires d'une rente viagère nominative. Il ne peut s'agir en effet, de rentes perpétuelles et transmissibles, chacun ayant un droit propre personnel ne peut rien prétendre jure hereditario sur la Rente de toute autre personne, fût-ce d'un père.
Cette Rente, dont le montant sera fixé annuellement par le Parlement, variera suivant les besoins présumés, c'est-à-dire suivant l'âge. Mais en tous cas, elle sera indépendante de là situation sociale, de l'emploi du titulaire, de son activité productrice. Le Trésor paie aujourd'hui les arrérages d'un titre de 3 °/o ci un enfant à la mamelle, à l'écolier sur les bancs du Collège, à l'étudiant d'Université, aussi bien qu'à l'adulte qui travaille, au vieillard et à l'infirme qui ont cessé de produire, comme au malade dont l'activité est pour un temps interrompue. De même en sera-t-il pour la « Rente Nationale. »
Le Rentier peut « manger ses revenus comme il l'entend. )) J'accorderai également au communier le droit de^ disposer à son gré de ses arrérages. J'ai la plus profonde horreur de ce communisme grossier que certains auteurs • nous ont dépeint et qui conduirait la Société à la banque-
route par le gaspillage stupide et la démoralisation générale, de ce communisme décrit notamment par Paul Adam. Les lettres de Malaisie nous montrent des réfectoires ouverts à tous, 011 chacun peut se gorger honteusement du matin au soir. Un tel dérèglement de la consommation ne s'est jamais vu dans aucune société, sauf peut-être dans la courte folie des anabaptistes de Munster. Ne nous laissons pas davantage aller au charme du délicieux roman de Mcrris. Les News from Nowhere nous montrent les gens prenant dans les boutiques ce dont ils ont besoin, sans en payer la valeur sous aucune forme (p. 38 et s.) Le survivant du régime capitaliste voit la marchande de tabac lui donner en outre d'un excellent Lattaquié une superbe blague pour remplacer une loque de coton dont il se contentait auparavant puis « poussant toujours à la consommation » elle lui offre une pipe, véritable œuvre d'art rappelant, en plus bcair, les merveilles japonaises. Notre héros hésite à l'accepter, car il a la mauvaise habitude de perdre toutes ses pipes. « Un autre la trouvera » lui est-il répondu. Il n'est pas possible de montrer d'une façon plus saisissante comment le communisme pur conduit par l'insouciance au gaspillage. Etendu au delà des limites d'un groupe très restreint qui peut faire sa propre police, il aboutit à sacrifier les hommos délicats et pondérés à l'avidité des jouisseurs, à la légèreté des désordonnés, aux fantaisies des détraqués. Dans un piquenique dont j'étais, au tombeau d'Agamemnon les boîtes de foie gras qui auraient largement suffi à toute la société furent pillées par les premières personnes entre les mains desquelles elles passèrent et la plupart des convives n'en eurent rien. La reprise au tas, des anarchistes, conduirait au gaspillage qui lui-même mènerait au rationnement, et à une nouvelle période des vaches grasses succéderait une seconde ère de vaches maigres et ainsi d^ suite. Per- •mettriez-vous à tous les citoyens de s'abandonner aux prodigalités que nous flétrissons aujourd'hui chez les riches? Pourraient-ils, en se précipitant dès l'aube à la boulangerie, rafler le pain destiné à leurs concitoyens pour