‹ La cité future: essai d'une utopie scientifiqueChapitre 19 sur 105 · CHAPITRE PREMIER. — GÉNÉRALITÉS · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. — GÉNÉRALITÉS

l'apporter à des chevaux i? Les enfants seraient-ils privés des gâteaux mangés par un roquet chéri de sa maîtresse? Voici un malheureux qui vient réclamer les soins d'un dentiste : Mille regrets, cher citoyen, repassez dans huit jours, j'ai besoin de toute ma semaine pour faire le dentier d'or que le citoyen Iloaly ^ vient de me commander pour son S' Bernard préféré qui souffre de la dyspepsie ! Verra-t-on encore des tailleurs et des joailliers pour caniches?

Je ne crois pas qu'on puisse éviter de semblables infamies autrement qu'en assignant à chaque citoyen un crédit de consommation dont il usera comme il l'entendra : qu'il fasse le choix entre les jouissances qui s'offrent à lui et qu'il se résigne à compenser par des économies sur certaines dépenses les excès qu'il fait en d'autres; mais il ne doit pas prétendre tout avoir, au risque de ne rien laisser à ses frères. Il faut qu'un juste équilibre s'établisse de lui-même entre tous les hommes, sinon, je le répète, le plus grand nombre sera victime de l'impudence de quelques-uns; on verra reparaître sous une forme peu différente, l'exploitation des pauvres par les riches. Les riches seront les hommes dénués de scrupule qui, prenant plus que leur part légitime, réduiront par cela même la masse de leurs concitoyens à la portion congrue. Le Collectivisme, au contraire, doit supprimer la distinction entre les riches et les pauvres, et mettre la totalité des citoyens dans une situation qui ne sera ni celle du prolétariat

1. Il y a quelques années, au cours d'un hiver rigoureux la municipalité do Beauvais ayant fait aux indigents de larges distrii)utions de pain, le bruit ee répandit qu'un des participants nourrissait des chevaux avec ce pain. L'enquête faite prouva la véracité de ce fait: une vieille femme déménagcuse, de tenue misérable avait trouvé ce moyen de nourir économiquement ses chevaux, l'avoine étant trop chère cette annéedà, dit-elle. De même, on disait jadis que les tisserands de village utilisaient comme colle c le pain des pauvres, » revendu par les indigents secourus,

2. G'tibt le nom d'un brasseur d'atfaires anglais à qui l'on prête cette folie.

actuel écrasé par la misère et l'incertitude du lendemain; ni celle de l'infime minorité d'hommes qui, saoulés de tout ne savent pas faire un emploi raisonnable d'une fortune aussi excessive que mal acquise. J'insiste sur ce second point, car il me paraît que le communisme anarchique aurait sur tous les citoyens l'effet démoralisant que produit l'extrême richesse : à savoir, l'indifférence et le dégoût. Ayant tout à satiété, ils ne connaîtraient plus le plaisir de désirer; rien n'aurait à leurs yeux la valeur que donne aux choses les sacrifices qu'elles nous ont coûtés.

Nous pouvons nous figurer ce que seront nos descendants au spectacle des bourgeois qui, s'étant élevés à un haut degré de moralité et d'intellectualité, appliquent, dans une parfaite sécurité de l'avenir, à des besoins sagement équilibrés une aisance convenable.

Laissons à chacun la liberté de satisfaire dans des limites raisonnables la diversité de ses goûts. Ceux qui aiment la bonne chère, le Champagne et les truffes pourront contenter ces désirs d'ordre peu relevé dans la Société Collectiviste comme aujourd'hui, sauf à compenser l'excédent de leurs dépenses d'alimentation par des économies sur celles d'habillement, par exemple, qui chez les jolies filles conserveront certainement la prépondérance. L'infirme s'assurera un beau logement, et les jeunes gens avides de voyages consacreront au tourisme les disponibilités que l'homme de cabinet emploiera en livres.

Mais, diront lès anarchistes, si louable que soit votre préoccupation d'assurer dans la consommation une certaine sobriété, vous êtes trop hantés par l'idée du rationnement. C'est une mesure désespérée à laquelle on ne sera pour ainsi dire jamais obligé de recourir : la productivité de la Société Communiste sera telle qu'elle dépassera toujours les besoins. Un certain gaspillage sera tolérable, car jamais l'abus des uns ne pourra entraîner de privations pour les autres. Je répondrai d'abord en renvoyant aux très justes observations par lesquelles Menger nous a mis en garde sur les illusions quant à l'augmentation possible de la production; elle ne sera pas illimitée ni d'une façon

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