‹ La cité future: essai d'une utopie scientifiqueChapitre 22 sur 105 · CHAPITRE PREMIER. — GÉNÉRALITÉS · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. — GÉNÉRALITÉS

Si donc, chez quelques membres de la communauté future, la violation de la loi du travail apparaît assez grave \ pour dénoter une véritable inaptitude à la vie sociale, ces \ malheureux qui sont à plaindre, non à blâmer, ne seront ni guillotinés, ni torturés dans des bagnes, mais envoyés devant une juridiction médicale qui les soumettra à un traitement psychothérapique destiné à les guérir si possible ; sinon ils demeureront sous un régime de tutelle à la fois paternel et ferme, et permettant d'en tirer, au point de vue économique, toute l'utilisation dont ils sont encore susceptibles? D'ailleurs ces déchets sociaux seront très vite ramenés à un résidu insignifiant. Les conditions économiques auront disparu, qui créent aujourd'hui une partie de ces anormaux dont le nombre sera donc réduit d'autant. D'autre part, les dégénérés, livrés à la Société Collectiviste par le régime antérieur seront mis au nom dé la loi, par le Tribunal médical, hors d'état de donner le jour à des malheureux condamnés par leur hérédité à la misère physiologique, à la souifrance et au crime. Enfin, les progrès de la science auront permis, je n'en doute pas, de constater à la naissance d'un enfant ses tares irrémédiables^ et la même autorité médico-judiciaire dont j'ai parlé n'hésitera pas, pour son bien, à le prolonger dans le néant. Pour les enfants conservés, ils seront soumis à une éducation appropriée qui corrigera leurs mauvais instincts et donnera à la Société Collectiviste les générations saines dont elle assurera le bonheur K

1. Jaurès {Organisation socialiste, Gh. ly. Esquisse provisoire de l'organisation industrielle Rev. socialiste, t. 22, août 1893, p. 141) pose et résout en ces termes le problème que je viens d'examij ner. « Tous travaillent et sont assurés de travailler, tous ceux- ' là du moins qui veulent. Car s'il est des paresseux, des réfractaires à toute besogne, leur condition sera, sous le régime socialiste, la même que sous le régime actuel; ne travaillant point ils ne recevront pas la rémunération réservée au travail ; ils seront donc réduits ou à la misère ou aux privations ou^ au vol ; et le vol sera d'autant plus justement réprimé qu'il sera maintenant sans excuse. Peut-être, il est vrai, y a-t-il certaines paresses qui sont une infirmité incurable et pour

Nous devons remarquer — et ce sera notre conclusion sur ce point — que la double formule : A chacun suivant ses besoins — De chacun suivant ses forces, correspond très exactement au régime économique qui règne dans l'intérieur du groupe familial, qu'il s'agisse de la famille restreinte de nos jours ou des grandes communautés basées sur la parenté réelle ou fictive que l'on a observées dans diverses civilisations.

Dans la famille, grande ou petite, chacun produit suivant ses forces et consomme d'après ses besoins : enfants,

celles-là la sollicitude sociale ou la pitié particulière pourront imaginer des secours; mais je ne m'arrête pas au moins en ce moment, à ce qui peut paraître sentimental ou utopique^ je reste dans la rigueur des faits et j'avertis ceux qui s'imaginent que dans le système collectiviste les fainéants vivront aux dépens des autres, qu'ils s'elïarent bien à tort ; ceux-là seuls seront payés qui travailleront et dans la mesure où ils travailleront ».

Je no saurais trop m'élever contre cette solution simplistedu problème par le; Qui non laboretnon manducet. L'application rigoureuse de cette célèbre maxime conduirait à refuser tout droit à la vie aux personnes qui par leur âge ou leur état de santé seraient incapables de travailler, ou ne pourraient fournir à la production nationale qu'une coopération intermittente et faible. Jaurès ne voit dune pas qu'ainièi entendu le Collectivisme serait inférieur aux régimes antérieurs qui ont toujours d'une façon ou d'une autre grevé la production de l'entretien des non producteurs.

En second lieu, il méconnaît trop les données do la criminologie, dont j'essaie de tenir compte. Aussi je n'hésite pas à condamner un système qui, sous prétexte de laisser aux citoyens la liberté théorique de ije pas travailler, perpétuerait dans la Cité Future, moins nombreuse, sans doute, que dans le capitalisme mais encore inquiétante, une classe de malfaiteurs contre laquelle on maintiendrait le Gode Pénal et le régime pénitentiaire, dont l'ineflicacité, et j'ose même dire l'action foncièrement démoralisante ne peuvent plus être sérieusement contestées. Plutôt que de laisser quelques-uns de nos frères, de caractère faible ou inquiet, rouler de chute en chute dans ces enfers que sont les ])agnes ou les maisons centrales, ne vaut-il pas mieux les arrêter à temps, sur la pente fatale, en réprimant leurs premières fautes par une discipline à la fois ferme et douce ?

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