‹ La cité future: essai d'une utopie scientifiqueChapitre 23 sur 105 · CHAPITRE PREMIER. — GÉNÉRALITÉS · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. — GÉNÉRALITÉS

malades, infirmes, sont entretenus sur le travail des valides qui non seulement apportent à la communauté plus qu'ils n'en retirent, mais encore ne reçoivent jamais une rémunération proportionnelle à l'intensité et à la productivité de leurs efforts. Eh bien, la grande communauté qui s'étendra jusqu'aux frontières d'un ou de plusieurs Etats modernes renouvellera à ce point de vue la fraternité- des communauté malaises ou américaines des zadrugas serbes et des sociétés paisibles du moyen-âge.

Je viens, par ce rapprochement, me heurter à la grave objection que les adversaires du Collectivisme répètent à l'envi et qui m'a inspiré les deuxième et troisième formules que je dois maintenant développer. — A chaque groupe de producteurs un intérêt dans la production. A chaque meynbre du groupe un intérêt à sa prospérité.

Ce régime que vous nous vantez, serait, dit-on, parfait, si les hommes l'étaient eux-mêmes. Il suppose des sentiments d'altruisme que nous ne relevons que très rarement sinon même jamais, autour de nous. Pouvons-nous espérer un changement dans la nature humaine assez profond pour que les citoyens de votre Etat idéal apportent à l'intérêt général un dévouement analogue à celui que se témoignaient réciproquement les membres des groupements communistes dont il vient d'être question.

D'ailleurs, l'individualisme, dans le pire sens du mot, n'a-t-il pas précisément amené la disparition plus ou moins rapide de ces groupements et combien, parmi nos petites familles modernes en est-il où fait défaut cet esprit de solidarité et de fraternité dont vous prétendez animer des millions d'hommes, que réunira non plus la parenté et la vie sous un même toit, à même pot et même chanteau, mais un simple lien de nationalité politique et historique.

L'égoïsme qui constitue le fond de la nature humaine ne nous fait -il pas prévoir que chacun pro tendra mettre par son travail le moins qu'il pourra dans la communauté,

et y reprendre le plus possible. Pourra-t-on équilibrer la consommation poussée jusqu'au plus honteux gaspillage par l'appétit de jouissances que vous aurez déchaîné et' la production fatalement languissante par l'eli'et de la paresse qui de jour en jour croîtra, se généralisera, le mauvais exemple contaminant les meilleurs.

N'essayons pas d'affaiblir la portée de cette objection et gardons-nous de tomber dans le ridicule, comme les utopistes de jadis, qui faisant de la fraternité la base de leur société, le principe de leur politique et la réponse à toutes les objections, prétendaient déraciner l'égoïsme de notre cœur et le remplacer par l'altruisme.

Mais d'autre part^ les apologistes du capitalisme ne méconnaissent-ils pas aussi gravement la nature humaine lorsqu'ils ne voient en nous que l'intérêt individuel et en font le pivot de la société, négligeant de parti pris tous les sentiments désintéressés qui ont une place importante même dans la mêlée furieuse présentée comme un ordre régulier de choses. Sans doute, il ne faut pas croire, dirons-nous avec Menger, que les hommes puissent être jamais déterminés par d'autres mobiles que ceux dont ils reçoivent aujourd'hui l'impulsion, mais n'est-il pas évident que ces mobiles peuvent varier suivant le milieu social, quant à leur importance relative et de même que le capitalisme développe par l'éducation et surtout par l'exemple, l'égoïsme le plus abject, de même le régime collectiviste pourra cultiver soigneusement l'altruisme en s'efforçant de restreindre le plus possible l'esprit d'intérêt personnel. Mais il est bien évident qu'en élevant les hommes au plus haut degré possible de désintéressement il ne pourra exiger d'eux des vertus suihumaines. L'intérêt individuel, n'hésitons pas à le proclamer, sera toujours le ressort le plus puissant de l'activité, d'autant plus puissant dans la Société Collectiviste qu'il aura été plus fortement bandé sous le capitalisme. Les mentalités façonnées parce régime ne pourront être modifiées que lentement.

En supposant d'ailleurs que l'on puisse changer com«

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