CHAPITRE PREMIER. — GÉNÉRALITÉS
plètement la nature humaine, supposition absurde en soi, y aurait-il un avantage à le tenter? Cela est douteux. Aujourd'hui, a dit un auteur qui partage mon scepticisme, quand deux hommes débattent un marché, l'un veut obtenir le prix le plus élevé, l'autre payer le moins cher possible. Extirpez par la pensée de l'âme de ces deux hommes tout vestige d'égoïsme; supposez-les devenus l'un et l'autre de parfaits altruistes ; c'est le vendeur qui proposera le chifïre le plus bas et l'acheteur prétendra lui faire accepter le plus élevé. Qu'aurez-vous obtenu par cette interversion des rôles? Le résultat sera le même dans votre paradis qu'aujourd'hui dans notre enfer. Restons donc ce que nous sommes, véritablement hommes !
Le Collectivisme ne cherchera pas à faire de nous des anges de peur de nous muer en bêtes, mais sans prétendre supprimer l'intérêt individuel qui restera, je le répète, le moteur principal des hommes, il lui donnera un caractère tout opposé à celui qu'il revêt aujourd'hui, achevant ainsi une transformation déjà commencée sous nos yeux.
L'intérêt individuel deviendra, d'antagoniste, solidariste. Il est conçu par l'économie bourgeoise comme étant et devant être en perpétuelle opposition avec l'intérêt de tous; l'équilibre résulte de ces heurts, la paix sort de cette lutte incessante. Les hommes qui, aujourd'hui, croient que leur bien ne peut résulter que du mal d'autrui, prendront conscience à la Révolution Sociale de leur solidarité, le bien-être de chacun sera inséparable du bonheur général, l'individu saura qu'en travaillant pour tous, il travaille pour lui-même.
Cela sera toujours de l'égoïsme, mais un égoïsme non plus étroit et combatif, lançant les hommes contre les hommes mais un égoïsme large, pacifique, rapprochant dans une utilitaire fraternité les membres de la même communauté. A l'égoïsme individuel se substituera l'égoïsme de groupe.
On ne peut nier l'existence et même l'acuité de cet égoïsme de groupe. Il est porté dans les communautés religieuses à un degré d'avidité, d'àpreté, que les avares
atteignent rarement eux-mêmes ; et ne sait-on pas que les agents du fisc mettent parfois aux recouvrements qui leur gont confies une férocité dont ils rougiraient d'user contre leurs propres débiteurs; aux appels adressés à leur pitié, ils répondent : « Si j'agissais pour moi-même, je pourrais montrer de la mansuétude, mais ce n'est pas mon bien que je défends, c'est celai de l'Etat ».
De même le moine ou la nonne croit excuser les/raudcs les plus scandaleuses, les pires bénéfices, en disant : « C'est pour la communauté, c'est pour l'Eglise ».
Ne pensez-vous pas que cet état d'esprit pourrait être comme bien d'autres, qui ne nous apparaissent de même que pervertis, tourné au profit du bon fonctionnement de la Société Collectiviste ?
Il convient cependant de remarquer que cette variété d'égoïsme ne peut se développer que dans des groupes assez petits. Un de mes amis constatait que l'esprit de solidarité qui unit étroitement les hommes de l'escouade, se desserre pour la compagnie, plus encore pour le bataillon et ne saurait dépasser le cadre du régiment. Les mémoires militaires donnent des renseignements intéressants sur cette psychologie des soldats. Il n'est pas douteux que l'homme ne se soit plus identifié si l'on peut ainsi parler, à la petite cité grecque, italienne ou llamande qu'aux grandes patries constituées en Europe dans les trois derniers siècles.
La communauté économique, s'étendant à des pays comme l'Allemagne ou la France, ne serait-elle pas trop vaste pour être réellement sentie par tous ses membres et balancer les instincts de paresse et de jouissancl'homme le plus actif ne serait-il pas porté à ménager se» efforts, si le résultat devait se perdre dans un abîme, sans qu'il pût seulement opposer son courage et sa bonne volonté à la mollesse ou à l'indifférence des autres? Nous sommes amenés ainsi, par des considérations d'une psychologie élémentaire pratique à condamner tout système de communisme anarchique et grossier de mise et de reprise au tas.