‹ La cité future: essai d'une utopie scientifiqueChapitre 25 sur 105 · CHAPITRE PREMIER. — GÉNÉRALITÉS · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. — GÉNÉRALITÉS

La production ne saurait donc être organisée « administrativement » ou «militairement », j'entends sous la forme d'une grande armée oii la réglementation, la hiérarchisation et la discipline purement formelle détruiraient initiative et responsabilité, laissant chaque producteur sans goût à l'ouvrage sur lequel il ne pourrait imprimer sa personnalité, dont il ne pourrait tirer aucun profit, même moral.

Les travailleurs, au contraire, devront être réunis par groupes assez petits pour que les membres puissent se choisir, se surveiller, pour que l'initiative de chacun s'y développe largement, pour que la responsabilité des fautes commises y soit effective. La prospérité générale dépendant de l'activité de chacun, intéressons les membres des groupes à la gestion du service ou de la fraction de service qui leur aura été confiée ; que la réprobation publique flétrisse les faiblesses et les fautes, que l'honneur s'attache au succès! Bien mieux, j'irais jusqu'à admettre que des groupes puissent, balançant un actif et un passif, absolument connue les maisons de commerce actuelles, réaliser des (( bénéfices )) au sens oii nous prenons ce mot, et que ces bénéfices donnent lieu à une répartition, même inégale, entre les membres. Je ne veux pas dire par là que les travailleurs doivent vivre de ces bénéfices comme le fait,. en société capitaliste, le délenteur des moyens de production. L'Etat leur assure, avons-nous vu, ce qui leur est nécessaire pour subsister, et il ne peut être ici question que d'une modique addition au revenu légal, analogue à celle qui résulte aujourd'hui pour le salarié de la parLicipation aux bénéfices, laquelle ne constitue qu'un appoint au salaire, un condiment du salaire, a-t-on dit.

Le régime préconisé produirait l'effet stimulant pour le progrès que j'en attends, si la somme attribuée au total, à titre de bénéfice aux travailleurs représentait environ la dixième partie des Rentes servies aux citoyens. Gomme,* naturellement, les entreprises prospéreraient de façon très inégale, dans certaines, les associés ou tout au moins les mieux rémunérés d'entre eux à raison des services

qu'ils rendraient, doubleraient, tripleraient, quintupleraient peut-être leur revenu légal.

En supposant même qu'il y eût entre le moins prenant et le plus richement doté des communiers une différence de un à dix, que serait cette différence comparée aux inégalités économiques qui nous révoltent aujourd'hui ? Pour les fonctionnaires, la proportion varie entre le cantonnier à six cents francs et le Président de la République à 1.200. 000 francs, sans parler des listes civiles royales de cinquante millions. Dans l'industrie, à côté d'ouvriers gagnant un franc par jour, il est des directeurs d'usine qui ont cent cinquante mille francs d'appointements par an. Le manager du trust Carnegie en a cinq millions et ce n'est qu'un salarié au service d'un milliardaire dont le revenu est peut-être décuple.

Ce simple rapprochement de chiffres montre combien ridicule est l'argument cher aux conservateurs qui combattent le socialisme en prétendant qu'il tend à réaliser, dans l'ordre économique une égalité absolue, laquelle est, disent-ils, parfaitement chimérique, puisqu'elle n'existe nulle part clans la nature.

Il est très facile de répondre, d'abord, que les inégalités économiques ne sont nullement corrélatives aux inégalités naturelles physiques ou intellectuelles. Un imbécile pe'ut disposer d'une richesse dont il est incapable de faire un emploi utile, et combien d'hommes intelligents sont réduits à l'impuissance faute des capitaux !

Le collectivisme serait donc, à ce seul point de vue, supérieur au capitalisme, puisque les moyens de production étant socialisés, tous les citoyens en auront la disposition, sans que les hasards de la naissance créent de ce chef des privilèges ou infériorités irrémédiables.

Que signifie enfin cet argument: Les hommes sont inégaux ? De l'impossibilité d'égaliser absolument le poids des êtres humains, conclurez-vous que les Anglais ont le droit de laisser des millions d'Indiens mourir de faim et après' avoir considéré comme normaux les squelettes ambulants photographiés dans l'indoustan, blàmerez-vous les

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