CHAPITRE PREMIER. — GÉNÉRALITÉS
obèses qui s'efTorcent de maigrir? Que penseriez- vous d'un médecin qui refuserait de soigner la congestion aussi bien que l'anémie, sous le prétexte que deux hommes ne peuvent avoir exactement la même quantité de sang?
Ce que l'hygiène et la thérapeutique essaient de réaliser pour le corps, ce que pour l'intellect tentent les éducateurs de l'enfance, obtenir une moyenne convenable, un équilibre satisfaisant, les socialistes le révent dans l'ordre économique. Ils ne songent pas à faire régner l'égalité absolue et seront trop heureux, s'ils atténuent considérablement les' monstrueuses inégalités actuelles. Leur devise pourrait être celle de la sagesse antique : « Rien de trop ».
Le système de bénéfices que je viens d'exposer est, vous le voyez, une survivance, dans le Collectivisme, du régime économique antérieur, survivance justifiée par la nécessité de tenir compte précisément des mentalités développées par le capitalisme, et destinée par conséquent à s'atténuer et disparaître à mesure qu'on s'en éloignerait davantage.
Il convient d'espérer en effet que, à la répartition individuelle se substitueront peu à peu des emplois collectifs des bénéfices, c'est-à-dire que ces bénéfices seront appliqués de préférence à des œuvres d'intérêt général, au développement de l'instruction et de la science, à la création de richesses artistiques. Il n'est pas nécessaire d'insister sur le rôle que les groupes économiques peuvent jouer à ce dernier point de vue en aidant largement, dans sa mission civilisatrice, l'Etat et ses divisions politiques, provinces et communes.
Je devrai exposer longuement ce régime des entreprises de production, tel que je le conçois pratiquement. Je voudrais pour le moment simplement dissiper une équivoque : on pourrait être tenté de croire, après ce que je viens de dire, que je suis de ceux qui voient la solution du problème social dans l'extension des coopératives de production. Il a été beaucoup parlé dans ces derniers temps de fédéra-, lisrae économique, et un de mes amis, M. Boncour, a pu-
blié SOUS ce titre un livre qui a fait du bruit et qui est d'autant plus intéressant que les idées qui y sont développées ont trouvé un bon accueil auprès du Président du Conseil des Ministres. Organiser la production, en la faisant passer peu à peu des patrons ou des sociétés anonymes ù, des sociétés de travailleurs, cette conception paraît séduisante; mais je n'hésite pas à la réprouver, car il s'agit là de coopératives propriétaires des moj'cns de production, lesquelles, après l'élimination complète du patronat, fonctionneraient de façon capitaliste, c'est-à-dire sous un régime de production désordonnée et de libre concurrence. La lutte pour la vie serait entre elles aussi féroce, plus féroce peut-être qu'entre les détenteurs actuels du capital, et comme eux, elles bénéficieraient de la rente sous ses diverses formes; le monopole, par exemple, que nous critiquons chez le propriétaire du Clos Vougeot cesserait-il d'être injuste parce qu'il se répartirait entre quelques vignerons? On sait la tendance des coopérateurs à se transformer en actionnaires. Tel groupe favorisé par la richesse de sa houillère, la fertilité de sa terre, s'empresserait de la rétrocéder, moyennant un fermage, à d'autres travailleurs moins heureux, ou de les embaucher comme salariés. Les cultivateurs et mineurs d'hier deviendraient des bourgeois capitalistes. La Révolution Sociale avorterait *si elle n'abolissait pas définitivement le profit industriel et la rente non seulement en la forme individuelle, mais aussi sous la forme collective.
La coopérative propriétaire ne peut donc être pour nous qu'une transition vers le Collectivisme. Les groupes dont je parle ne doivent être compris que comme un moyen d'organiser le travail. L'Etat se réserve la propriété des instruments de production, et notammemt du plus important de tous, la terre ; il les met à la disposition d'un certain nombre d'hommes agréés par lui, et de même qu'aujourd'hui, les gouvernements Européens concèdent à des Compagnies coloniales, à des Chartercd, tout ou partie des droits régaliens, ainsi, par de semblables concessions, -M les coopératives seront appelées à produire non pas libre-'