CHAPITRE PREMIER. — GÉNÉRALITÉS
progrès depuis cette époque dans le sens de la diminution du travail domestique qui devient de jour en jour moins pénible et moins répugnant. Les chevaliers de garde-robe de Louis XIV ont été remplacés par les vidangeurs qui disparaissent avec le « tout à l'égout ». Etait-il corvée plus pénible que celle du bois et de l'eau? On comprend la fable des Danaïdes en voyant la source oii puisaient les esclaves athéniennes, descendant de l'Acropole, et nous avons connu à Paris les derniers porteurs d'eau.
Les progrès de l'éclairage et du chauffage ont merveilleusement allégé la besogne domestique. Le nettoyage et la préparation de la lampe à l'huile demandait presque une demi-heure il y a vingt ans. Aujourd'hui sans déranger personne, on tourne le commutateur et d'un seul coup brillent toutes les ampoules électriques.
Le blanchissage du linge était un labeur très pénible immobilisant, tous les mois pendant plusieurs jours, dans les provinces, la maîtresse de maison, ses domestiques et un personnel de renfort. Que de souvenirs se lèvent dans l'esprit des vieillards lorsqu'ils voient de belles blanchisseries mécaniques, modernes : celles de l'hôpital Boucicaut par exemple, où le linge le plus dangereux est lavé et désinfecté sans presque avoir été touché.
Enfin les vêtements des femmes et des enfants qui se confectionnaient à la maison s'achètent maintenant tout faits à des prix que, par le siveating-system, les grands magasins ont fait tomber au-dessous du coût de l'étoffe vendue au détail.
À mesure que la production s'industrialise davantage, le travail domestique diminue par contre-coup et les bourgeois ont un moins grand besoin de serviteurs; en sorte que les gages des bonnes à Paris tendent plutôt à diminuer qu'à augmenter. On voit chaque jour des familles réduire ou supprimer leur personnel au moins dans les villes et non pas seulement à raison de la difficulté de trouver un service convenable, mais surtout parce qu'on peut plus facilement s'en passer. On désire plus de mo-
bilité aussi ; les domestiques sont, en voyage, une cause de frais inutiles, aussi prend-on l'habitude de les mettre à la porte au début des vacances. Le chômage saisonnier s'introduit dans ce métier.
Enfin sans exagérer le progrès des idées démocratiques, il influe cependant sur la diminution de la domesticité. La bonne étant le signe distinctif du bourgeois, que de ménages s'imposent encore de ce chef, par pure vanité une dépense bien inutile! C'est ce sentiment qui explique l'importance en Italie, en Espagne de la domesticité d'ailleurs peu coûteuse à raison de la paresse des populations et de la faiblesse des salaires agricoles. Il n'est pas de petits bourgeois si gueux qu'ils soient, nous disaient des Français habitant Venise, qui ne tiennent à avoir une bonne; plutôt que de s'en passer ils préfèrent réduire leur nourriture. On est frappé du nombre de fillettes de dix ans alîublées d'un tablier blanc ad poinpam et oslenlationem comme disaient les Romains ; car elles sont, à moins d'une exploitation odieuse de leur forces, incapables d'un servke quelconque et ont, autant que les enfants qui leur sont confiés, besoin de surveillance.
On tend, chez nous, au moins dans les grandes villes à une économie domestique plus raisonnable et l'évolution se dessine très nette. Ceux qui maintenant aspirent encore à la domesticité se détourneront de jour en jour d'un métier qui n'est qu'une survivance de l'esclavage ^ antique et, d'autre part, à mesure que les bourgeois auront plus de peine à trouver les serviteurs, ils apprendront à s'en pnsser. Cette opinion commence à se former qui sera un jour générale : chacun doit se servir soimême ; les services personnels sont déshonorants pour celui qui les reçoit comme pour celui qui les fournit, réserve faite bien entendu des soins à donner aux enfants, malades et infirmes qui constituent un devoir dont l'accomplissement honore.
Voilà, dira-t-on, qui est évident et n'exigeait pas tant de développement ! Les citoyens seront tous demain dans la situation où se trouve déjà le prolétariat : les ouvriers
CiUPITRE PREMIER. — GÉNÉRALITÉS 47
n'ont pas de valet de chambre, ni les ouvrières de soubrettes ; les riches d'aujourd'hui n'en auront plus. La question, répondrai-je, est plus délicate qu'elle paraît, car elle soulève le grave problème du rôle social respectif de l'homme et de la femme.
Il est exact que les ouvriers n'ont pas de valet de chambre, ni de cuisinières, mais ils ont une bonne qui est leur femme ou leur fille.
Lorsque le capitalisme pour augmenter la plus-value a employé la main d'œuvre féminine, le travail industriel ainsi assumé par l'ouvrière n'a pas remplacé, comme on le dit trop souvent, le travail domestique, mais est venu s'y ajouter. Tandis que l'homme après ses dix ou douze heures de travail, peut se reposer, il n'en est pas de même de sa malheureuse compagne, laquelle doit faire la €uisine, le ménage, soigner les enfants; et combien en est-il qui veillent bien avant dans la nuit, tandis que dorment le papa et les petits, pour laver et raccommoder leurs «Ifets K II convient de remarquer que les prolétaires profitent moins que les bourgeois des progrès qui allègent pour ceux-ci le travail domestique. On ne leur livre pas h domicile à raison de la modicité de leurs achats. Ils n'ont ni le gaz ni l'électricité ; harassés de fatigue, ils doivent monter le combustible et souvent l'eau.
Cela est si vrai que des philanthropes^ admettant le travail industriel des femmes comme une nécessité, demandent qu'il soit réglé de manière à permettre à la mère de fcimille d'accomplir convenablement sa tâche au fo^^er. Elle ne quitterait la maison le matin qu'après avoir mis tout en ordre et envoyé à l'école les enfants propres et l'estomac plein. Elle sortirait de l'usine la première au milieu du jour pour préparer le repas substantiel et chaud; de même en serait-il le soir.
Rien de plus juste en effet que de déduire de la somme
1. Dans le Viennois on voyait avant l'application de la loi sur le travail de nuit des femmes, la mère de famille travailler la nuit pour consacrer sa journée à son mari et à ses enfants.
totale de labeur imposé à l'ouvrière celui qui l'attend chez elle, mais si quelques patrons ont pris dans ce sens des mesures timides, la plupart s'y refuseront puisqu'ils emploient les femmes pour donner un salaire moindre, h travail égal ou supérieur.
Comment la question sera-t-elle réglée dans l'Etat Collectiviste ? La femme cumulera-t-elle les deux formes d'activité ou sera-t-elle dispensée de participer à la production ? C'est ce que proposent certains socialistes, notamment M. Deslinières ^
Le collectivisme, disent-ils, remettra la femme au foyer dont elle n'aurait pas dû sortir. L'homme reprendra tout le travail que l'avidité des capitalistes lui a enlevé et lorsqu'il rentrera le soir fatigué de l'usine ou du champ, il se retrempera dans le bien-être et la tendresse familiale, trop payé de sa peine, par le sourire de sa compagne, par les baisers de ses enfants. Le citoyen de l'avenir réalisant l'idéal chevaleresque du Moyen-Age replacera la Dame sur un piédestal de respect et d'amour.
N'espérez pas, répondent très justement les féministes nous leurrer par de belles phrases! Elles déguisent mal votre pensée. Vous partagez le mépris que Proudhon affichait pour la femme. Comme lui, vous la voulez ménagère ou courtisane, c'est-à-dire esclave de l'homme. Vous prétendez consacrer à tout jamais son infériorité actuelle, bien mieux, lui faire descendre les quelques degrés qu'elle a si péniblement gravis dans le dernier siècle ; arrêter, tentative vaine, l'évolution commencée par le régime capitaliste.
L'histoire de la famille est une des meilleures vérifications de la grande loi entrevue par Montesquieu, formulée par Marx et à laquelle on a donné le nom de matérialisme historique ou conception matérialiste de l'histoire. Il ressort avec évidence des travaux de Grosse et de Cunow ^ que la femme est dans une situation sociale
1. Voir rApplicatlon du régime collectiviste, p. 127, 157 et 504.
2. Ernest Grosse. Die Furmen der Familie imd die Foi^men der Wirtlischaft. Fribourg-en-Brisgau, J. G. B. Mohr. 1896, in-8;~