‹ La cité future: essai d'une utopie scientifiqueChapitre 29 sur 105 · CHAPITRE PREMIER. — GÉiNÉRALITÉS · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. — GÉiNÉRALITÉS

très inférieure à celle de l'homme dans toutes les civilisations qui la confinent dans ces occupations domestiques qui sont, au dire de tant de moralistes modernes, son domaine naturel. La femme au foyer, c'est la femme bête de somme ou animal de luxe appréciée pour ce qu'elle à coûté à acquérir, à entretenir, dans les deux cas méprisée. Elle jouit au contraire d'une grande influence sociale qui va parfois jusqu'à partager ou même exercer d'une façon exclusive le pouvoir politique, lorsque le régime économique est tel qu'elle participe à l'activité productrice en dehors de la famille naturelle. C'est ce qui résulte avec évidence de l'étude de ces grandes communautés matriarcales de Malaisie ou Amérique du Nord (Hurons, Iroquois). On y voit l'agriculture naître aux mains des femmes et tant qu'elles en conservent le monopole elles sont respectées dans la vie privée et écoutées dans le conseil, « malgré les durs travaux qu'elles assument, » dit un missionnaire en parlant des Nouvelles Hébrides, à cause de ces travaux dirons-nous, parce qu'ils nourrissent l'homme : réduit au rôle de gendarme, appuyé sur sa lance, il protège ses épouses et son champ. Les seuls cas bien avérés de matriarcat ou pour préciser de Mutterherschaft (domination de la mère) comme disent les Allemands, appartiennent tous à ce stade des agriculteurs inférieurs. L'homme domine au contraire la femme, lorsqu'elle n'approvisionne pas le garde-manger, lorsque l'agriculture est aux mains des hommes, soit ab initio, soit par suite d'une transformation ultérieure dans le régime économique : le travail de culture a pu, dès son apparition, se combiner avec la chasse, celle-ci a perdu ensuite toute importance ; ou enfin la guerre amenant une différenciation politique, les travaux des champs sont imposés à des esclaves ou à une population vaincue. La femme ne pouvant se livrer à la chasse ni à la guerre à cause de l'enfant, est dans une situation tout à fait inférieure lorsque laguerre et la chasse sont les deux modes principaux de production. Elle est aussi maltraitée chez

Gunow. Les bases économiques du Matriarcat. Le Devenir Social^ janvier, février et avril 1898, p. 42-G5 ; — 146-162 et 330-342.

les peuples chasseurs que chez les pasteurs; la richesse de ces derniers se rattachant originairement à la chasse et s'accroissant par les rapines exercées contre les voisins nomades ou sédentaires. Que la piraterie se transforme en commerce, il n'en résulte aucun changement pour la femme, vu que cette source de richesse est encore captée par les mains masculines. La contre-épreuve nous est fournie par les Spartiates. Ceux-ci considérant la guerre comme seule digne d'eux abandonnèrent le commerce aux femmes qui s'y enrichirent et acquirent de ce chef dans la cité une influence qu'elles sont loin d'avoir à Athènes oii le cit03^en se réserve tous les modes de production qu'ils se rattachent à la paix ou à la guerre.

De même la condition sociale du sexe féminin ne s'estelle pas améliorée dans le régime capitaliste? Ce régime, en ouvrant l'industrie h la femme, l'aurait affranchie de la domination du mâle, si elle ne s'était pas contentée de salaires insuffisants pour la faire vivre, qui viennent dans le ménage grossir, comme appoint, les gains du père ou du mari, quand la malheureuse n'est pas obligée de le compléter par les ressources tirées de la prostitution ou de la charité. Le patronat profite de tout cela pour augmenter la plus value et retourne contre les hommes l'injustice dont ils se rendent coupables depuis des siècles en opprimant celles qui devraient être leurs égales, et qui ne peu- " vent le devenir qu'en s'affranchissant au point de vue économique. C'est ce que fait l'ouvrière, qui gagne assez .pour n'avoir plus besoin d'un mari, d'un amant... ou de plusieurs, la l30urgeoise qui prend une profession libérale ou un emploi administratif, l'institutrice ou la receveuse des postes, l'avocate ou la doctoresse, la cantatrice richement rémunérée.

L'une et l'autre peuvent traiter avec le mâle sur un pied d'égalité, le repousser ou l'accueillir pour une heure ou pour toute la vie, sans que des préoccupations économiques viennent fausser le jeu normal de leurs sentiments, abstraction faite des préjugés religieux ou sociaux survivant des régimes économiques antérieurs.

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