CHAPITRE PREMIER, — - GÉNÉRALITÉS
Les féministes l'ont parfaitement compris. La femme, disent-ils, réclamant « les droits de l'homme et du citoyen » doit offrir de prendre sa part des devoirs qui en sont la contrepartie. L'égalité qu'elles souhaitent a comme le compte commercial, son débit en face du crédit; elles ne doivent pas l'entendre en tel sens qu'elle aboutisse à un renversement des privilèges attaqués. Le citoyen de l'antiquité reléguait sa femme au gynécée parce qu'il se réservait exclusivement l'activité productrice; que la femme revendique sa part de cette activité si elle veut descendre sur l'agora.
Comment d'ailleurs faut-il entendre cette dispense du travail producteur que l'on demande pour la femme ? N'existcra-t-elle que pour l'épouse ou au contraire profiterat-eîle à la jeune flUe qui attend le mariage ou à la vieille qui y a renoncé, comme à la veuve, même sans enfants?
La première ^lution n'est pas sans présenter de graves inconvénients. Sans doute le jeu même du Collectivisme permettra à la femme, ce qui ne lui est pas toujours possible maintenant, de vivre convenablement par son travail lorsqu'elle est dédaignée par l'homme ou lorsqu'elle le de'daigne et veut s'en affranchir. Mais le mariage lui apparaîtra comme le moyen de se dispenser du travail. Il restera donc, sauf pour quelques âmes d'élite, la raison d'être de chaque existence féminine, le but que la jeune fille visera de toute l'ardeur de ses désirs, de toute l'énergie de sa volonté, qu'elle atteindra per fas et nefas par tous les moyens dont elle use depuis des siècles pour conquérir son maître. Elle demeurera la grande tentatrice méritant les anathèmes des poètes. La morale sexuelle du Collectivisme ne vaudra pas mieux que celle des régimes qui l'auront précédé. Si vous vous représentez le citoyen [îollectiviste salarié en raison directe de son travail, la femme dispensée par le mariage de collaborer à la production cessera par cela même de rien gagner, et les demoiselles à marier seront toutes dans la situation des filles pauvres d'aujourd'hui apportant à l'épouseur des charges pécuniaires sans compensation. L'offre féminine dépassera
la demande masculine; la condition de célibataire sera comme aujourd'hui plus heureuse que celle de l'homme marié, la prostitution continuera à fleurir avec cette particularité que les courtisanes seront obligées, pour se libérer du travail qu'elles fuient, d'épouser leur souteneur. Les répugnants vaudevilles qui font aujourd'hui la pûture littéraire bourgeoise conserveront toute leur actualité après la Révolution Sociale, puisqu'elle aura perpétué, que dis-je, développé ce genre d'associations économiques destiné à répartir les frais d'entretien d'une même femelle, entre plusieurs hommes dont l'un prend la signature sociale, commandité représentant les commanditaires plus ou moins secrets ou discrets.
On sait que, dans certaines peuplades, deux hommes se réunissent pour n'avoir qu'une femme possédée à tour de rôle par celui des deux maîtres qui se repose à la maison, tandis que l'autre au loin chasse ou paît les troupeaux. Le prolétariat actuel n'ignore pas ces combinaisons. Il existe ainsi chez certains mineurs, paraît-il, des ménages à trois composés de la femme, du mari*et d'un pensionnaire, l'un des hommes faisant à la mine service de nuit, l'autre celui de jour. On comprend, si on ne les excuse pas, ces arrangements d'un caractère purement économique comme d'ailleurs presque tous les adultères qui reposent au fond sur un calcul d'argent plus ou moins juste : l'amant veut une femme qui lui coûte moins cher que si elle lui était exclusivement réservée et la maîtresse lui demande pour ses appétits de luxe ou même pour ses besoins les plus urgents un appoint aux ressources insuffisantes du mari ; celui-ci augmente son train de vie. Voilà ce qu'amène le régime capitaliste, veut-on qu'on en puisse dire autant un jour du Collectivisme ?
Substituons maintenant au salaire payé par l'Etat un système, analogue à celui que j'ai exposé, d'une Rente allouée il chaque citoyen, à ce seul titre, sous la condition d'une obligation corrélative de travail. La femme apportant sa rente à son mari, ne sera plus dans la situation où est actuellement une fille pauvre, mais dans celle d'une