‹ La cité future: essai d'une utopie scientifiqueChapitre 32 sur 105 · CHAPITRE PREMIER. — GÉNÉRATITÉS · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. — GÉNÉRATITÉS

de l'amour du mari. Passons sur le terrain de la vie publique. Il n'est pas douteux, les institutions politiques dépendant essentiellement du régime économique, que si les hommes nourrissent les femmes ils leur refuseront l'égalité politique, les droits de suffrage et d'éligibilité que la bourgeoisie leur aura peut-être accordés avant la Révolution Sociale. Cette Révolution qui doit affranchir l'humanité fera-trelle faillite pour la moitié de cette humanité? Brisant les fers des prolétaires, resserrera-t elle ceux des femmes par elles à moitié rompus déjà? Il est des conservateurs qui feignent de croire que la communauté des biens entraîne logiquement, fatalement la communauté des femmes; c'est proclamer que la femme ne peut se concevoir que propriété de l'homme, aujourd'hui individuelle, demain collective. Pas&era-t-elle à l'Etat avec les instruments de production ou restera-t-elle avec les objets de consommation? Sera-t-elle dans la condition de la jument poulinière ou du chien d'agrément? Pareille question est odieuse. Si les hommes continuent à appliquer à la compagne de leur vie un adjectif qui est dans leur pensée possessif, ils auront tort, mais ils auraient tort également s'ils sebornaient à remplacer le singulier par le pluriel.

On voit quel lien étroit unit au problème féministe la questioii de la domesticité. Les hommes auront-ils le droit d'y confiner les femmes et de se conduire à leur égard comme, avant la guerre de Sécession, le planteur américain, qui pouvait maintenir dans un emploi avilissant, abrutissant, ceux de ses nègres que leurs capacités naturelles élevaient au-dessus de leurs camarades de case? Relisez les admirables pages de madame Beecher Stowe sur le mulâtre Henry. Au lieu de profiterpécuniairement de l'intelligence merveilleuse de ce jeune homme qui lui donne une grande valeur marchande et locative, son maître ne songe qu'à briser, dit-il, l'orgueil de son esclave, en le replongeant dans l'abjection de sa condition première, jaloux d'une supériorité morale et intellectuelle qu'il sent instinctivement sans la reconnaître.

Eh bien, telle est, il faut le dire, la mentalité de la plupart des hommes. Plus encore que la concurrence économique des femmes, ils craignent, si elles s'élèvent, de devenir leurs inférieurs. Ecoutez ce qu'ils disent de l'instruction des filles et vous aurez la conviction que s'ils le pouvaient, ils appliqueraient à la sage Henriette les lois de la Virginie qui interdisaient sous des peines graves aux maîtres d'enseigner l'alphabet aux noirs. On comprend donc la méfiance du féministe à l'égard de tous ceux qui arborent la fameuse devise : la femme au foyer. 11 ne la repousse pas seulement pour l'heure présente oii tant de malheureuses n'ont jamais eu, n'ont plus, ou n'auront pas de foyer ou bien encore doivent par un travail écrasant et mal rémunéré garnir la marmite du vieux père ou des petits avant de la mettre au feu; il la con- (Jamne aussi pour l'avenir.

Un jour que l'on discutait les programmes de l'enseignement spécial, madame Pognon remarqua que le projet, identique pour les filles et garçons, se distinguait seulement sur un point; on devait apprendre un métier manuel à ces derniers et aux premières la cuisine et le ménage. Pourquoi, s'écriait-elle cette différence ? Les hommes n'ont-ils pas autant que les femmes besoin de savoir faire leur lit, coudre un bouton, cuire une côtelette? Comment un homme peut, sans déshonneur, exercer dans un restaurant le métier de cuisinier et il serait perdu de réputation s'il préparait le déjeuner de son bébé ! Prétendezvous donc, dirai-je, que la femme restera toujours la servante née de l'homme ?

C'est bien ce qu'admet, après Morris, M. Deslinières quand il dit que les soins de l'intérieur incombent à la femme à l'exclusion de l'homme.

Il est pourtant dès maintenant des genres de vie où celui-ci est obligé de se suffire à lui-même, au régiment par exemple. Sans doute l'Amérique du Sud nous montre des armées oii chaque combattant est doublé d'une rabona, bête de somme, cantinière, concubine. Mais chez nous le soldat est bien obligé de ravauder son uniforme et ^de

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