‹ La cité future: essai d'une utopie scientifiqueChapitre 59 sur 105 · PRODUCTION · texte numérisé non relu

PRODUCTION

Des cinq formules dans lesquelles- se résument les principes fondamentaux de la Société Collectiviste telle que je la conçois, j'ai développé en étudiant la consommation la première « A chacun selon ses besoins. » Les cinq autreg ont trait à la production que j'aborde maintenant, u De chacun suivant ses forces » est la maxime qui dominera, avec le principe de l'égalité des sexes devant le travai] domestique et social, toute la matière du personnel ou de la main d'œuvre à laquelle je dois consacrer la seconde section du chapitre III. La première section intitulée le Régime Général des Entreprises ne sera que l'applicatioD des trois autres formules. La communauté propriétaire des moyens de production sera la nation politique elle même; mais elle reconnaîtra à chaque groupe de produc leurs un intérêt dans la production, et intéressera chaque travailleur à la prospérité du groupe dont il fait partie.

Section I.

Régime de la production.

§ 1. — Généralités. Tout régime économique, de mêmi qu'il contient les germes de l'avenir, recèle des survivan

ces du passé, survivances que l'on peut comparer à ces insectes conservés dans l'ambre de la Baltique.

Le capitalisme nous montre des vestiges de l'économie naturelle qui l'a précédé; le Collectivisme s'appropriera, s'adaptera par une transformation plus ou moins profonde bien des institutions, ou plutôt des pratiques administratives ou commerciales de notre temps, alors que l'administration autoritaire et policière aura disparu, que le commerce au sens précis du mot ne se concevra plus. Ne peut-on verser une liqueur généreuse et nouvelle dans la bouteille qui, hier, contenait de la piquette?

Nous l'avons déjà constaté en étudiant la consommation, ou les comptes de banque, chèques, titres nominatifs à ordre ou au porteur, viennent s'adapter au communisme aussi parfaitement que s'ils avaient été créés tout exprès. Un employé de la Banque de France qui conservé pendant un siècle par le procédé d'About ou de Bellamy se réveillerait dans les bureaux d'un Quartier éprouverait une surprise moindre que l'homme à l'oreille cassée ou le héros de Looking Backvvard. Il pourrait assumer le service sans apprentissage préalable et il lui faudrait quelque temps avant de comprendre que des écritures semblables à celles que lui ordonnaient autrefois les capitalistes, s'appliquent désormais à une économie essentiellement différente. L'Economat lui rappellerait celui d'une grande compagnie ou une des belles coopératives de consommation qu'il admirait cent ans plus tôt. Quant à l'organe de relation de l'Habitat avec l'extérieur, il n'éveillerait, dans l'esprit de notre ressuscité, que cette observation : La poste s'est bien perfectionnée ! S'il jetait ensuite sur la production le même coup d'œil superficiel, il ne constaterait au premier abord, aucun changement appréciable. Il verrait des chemins de fer d'Etat comme ceux de la France et de la Belgique, des grandes usines métallurgiques étatisées comme Ruelle ou Indret, des tramways municipaux. Au fronton des'bâtiments industriels, il lirait la firme de Sociétés et s'il remarquait qu'elles ne comptent d'autres associés que les travailleurs eux-mêmes il

dirait : Bon, je sais, ce sont des coopératives. Enûn il trouverait sur son chemin des artisans et des artistes, pâtissiers à souquenille blanche, peintres aux longs cheveux.

Grande, moyenne et petite industrie, tout cela lui paraîtrait n'avoir pas changé jusqu'à l'audition d'une conférence économique sur la propriété nationale des moyens de production, la disparition de la plus-value et de la rente.

Je dis grande, moyenne et petite industrie pour relever l'erreur que commettent trop de collectivistes : parce qu'ils appartiennent connue ouvriers ou ingénieurs à la grande industrie, ou qu'ils l'ont, économistes, étudiée exclusivement, ils ne considèrent qu'elle. Ils ne croient pas que le nouvel ordre collectiviste puisse comporter d'autre mode de production que l'iLumense machinofacture, oh des milliers d'ouvriers travailleraient sous la direction d'un préfet-intrénieur. Le Creusot Seraing, Essen en nombreux cxeniplaires, voilà pour eux la Société Future.

Cette conception siinplisLe donne prise aux critiques les j)lus sérieuses. Elle fait frissonner les petits bourgeois qui ont vu, ne fût-ce qu'une fois, le sinistre spectacle de l'entrée ou de la sortie de l'usine. Eh quoi! se disent-ils, jo ^vvd'\ comme ces malheureux, que, au coup de cloche, dèt;orge le puits sombre ou la forge flamboyante, hâves sous I s maculatures du charbon, décharnés, rabougris et toriiis par les attitudes professionnelles. Je les plains, mais -i le Collectivisme doit m'envoyer les rejoindre, je vote pour les candidats conservateurs... de ma médiocrité dont \Q ne cesse de geindre, mais qui est relativement le bonheur.

Ne leur dites pas que la condition des ouvriers sera ineilleure, que bien nourris, travaillant peu de temps dans de bonnes conditions hygiéniques, ils auront plus fière mine; ils vous répondront : ce qui sera le paradis du puddlcur ou du verrier, sera pour moi, l'enfer; j'aime mieux mon petit atelier, mon lopin de terre. Il faut dissiper c< > malentendus, puisqu'il s'agit d'amener au Collectivisme

non seulement les ouvriers de la grande industrie qui ne constitue qu'une partie de la population encore assez faible bien qu'elle croisse rapidement, mais l'immense majorité qui sans le comprendre souffre plus qu'elle ne profite du capitalisme, car on peut le dire, quelques milliers seulement de personnes ont un intérêt réel et sérieux à la conservation de ce régime.

Mais laissant de côté ce point de vue de la propagande, nous devons remarquer combien les économistes conservateurs ont beau jeu, je ne dirai pas à montrer, mais à faire entrevoird'un mot les difficultés que rencontreraient les Sieyès qui prétendraient mettre la production sous ce régime de la grande industrie centralisée. Ce serait imposer, disent-ils, à l'Etat une tâche écrasante à laquelle il ne pourrait manifestement pourvoir. 11 ne suffit pas de répondre comme on le fait que l'Etat Collectiviste sera tout différent de l'Etat bourgeois, que les gouvernants ne seront plus les factotums de la classe dominante, qu'ils incarneront réellement le peuple tout entier. Il est trop facile en effet de répliquer que les serviteurs de la démocratie, les Ministres en supposant même qu'ils n'arrivent pas à constituer, eux aussi, une classe dominante, plus oppressive encore des consciences, si moins tortureuse des corps, seront demain comme aujourd'hui des hommes auxquels on ne doit pas demander l'impossible. S'il est ridicule de leur reprocher maintenant des abus qu'ils ne pouvaient prévoir et empêcher, et de maintenir « dans le gouvernement des hommes » ces fictions d'une responsabilité théorique au sommet, masquant des irresponsabilités pratiques à la base, peut-on étendre à la production entière un régime qui ne convient même pas aux services publics non économiques de notre actuelle constitution? Puisque dans l'ordre politique ce centralisme est oppressif, gênélise, transporté sur le terrain économique, ne serait-il pas intolérable ? C'est ce qu'affirment, et les économistes orthodoxes et les libertaires.

Pour ne pas grossir sans raison les fonctions de l'Etat' €t assurer au travailleur une certaine liberté que le bul-.

letin de vote ne lui garantirait pas suffisante, les socialis-; tes sont naturellenfient amenés à opposer, pour la constitution économique de la Société future, à la forme unitaire centralisée à outrance que rêvent Deslinières et Bellamy, une sorte de fédéralisme. Pour certains socialistes plus ou moins imprégnés des idées de Fourier, la production tout entière s'organisera sous la forme de coopératives fédérées entre elles. Je n'ai pas à revenir sur la condamnation, que j'ai cru dev^oir porter contre cette conception du fédéralisme économique, en tant qu'elle aboutirait à des associations propriétaires des instruments de production, et travaillant sous le régime de la libre concurrence.

Je ne conçois pas la coopérative autrement que comme une association de travail, une sorte d'autonomie conférée à un groupe de travailleurs, à qui l'Etat a confié une part, qu'il détermine suivant des règles précises, de la production totale, en mettant à leur disposition les moyens de production. La société ainsi conçue serait en CoUecti-' visme, quelque chose d'analogue, je ne dirai pas au marchandage, car il suppose un sous-patron qui, employant' des salariés s'efforce de leur faire suer de la plus-value, d'autant plus âpre au gain qu'il est, socialement, plus rapproché des malheureux qu'il exploite, mais à la « commandite des typographes. »

C'est la Société du journal qui est propriétaire des instruments de travail, casses, caractères, formes, c'est la rédaction qui, en établissant le texte, détermine le labeur quotidien, mais ce labeur n'est pas effectué par des salariés, travaillant directement pour le compte des capi-' talistes sous la conduite d'un contre-maître, ni pour le profit d'un marchandeur, mais par une sorte de coopérative se recrutant d'elle-même par cooptation et dont les membres collaborent sur un pied d'égalité; si l'un d'eux; demeure un jour inférieur à la tâche qu'il est obligé de fournir, il se rattrapera le lendemain par un supplément de travail, sous peine d'être tenu d'indemniser en argent ses camarades. Après les essais et les tâtonnements du

SECT. I. i 1. RÉGIME DE LA PRODUCTION 201

début, les typos débattent librement entre eux les conditions du forfait, suivant lequel ils assumeront Tengagementd'imprimer le journal, (100 fr. par jour par exemple) et pour la conclusion du marché, avec l'administration ils délèguent un d'entre eux librement choisi (celui qui les a réunis), et qui n'est pas leur chef, mais le représentant du groupe dans ses rapports extérieurs, son porte-parole. La société ainsi composée aurait précisément, pour le bon fonctionnement du Collectivisme, les avantages qui ont fait adopter la commandite dans la presse quotidienne. Elle décharge l'administration d'une tâche particulièrement lourde dans la trépidation perpétuelle qu'est la vie d'un 'journal, celle de diriger et surveiller les compositeurs. I Ceux-ci, de leur côté, plus que tous les autres prolétaires éveillés à la conscience de classe, et impatients de la tyrannie patronale, aspirent à l'indépendance ; ils savent se conduire eux-mêmes, ils sont dignes en un mot, de l'autonomie qu'on leur reconnaît et qui est à l'avantage des deux parties, puisque le patronat s'assure un travail bon et régulier en diminuant les risques de conflit qui auraient de si graves conséquences, le départ subit d'un typo pouvant empêcher le journal de paraître.

Un régime analogue a été appliqué en Nouvelle Zélande sous le nom de Coopérative System, a A^oici, dit M. Métini, dans quelles circonstances ce système a été imaginé. Des entrepreneurs qui s'étaient chargés de construire pour l'Etat une petite ligne de chemin de fer, trouvèrent le travail trop peu rémunérateur et l'abandonnèrent, en laissant leurs ouvriers sans emploi. Ceux-ci s'adressèrent naturellement à l'Etat, qui leur offrit l'entreprise de la construction; on leur demanda de s'organiser en groupes de cinquante à soixante; chaque groupe traita directement avec l'Etat pour une certaine partie du travail, les salaires et le profit devant être partagés également entre les ouvriers. La voie ferrée fut terminée dans ces conditions, et l'application du système fut ensuite généralisée. On l'a essayé,

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