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Le Socialisme sans doctrine. Alcan, 1901, p

d'abord dans les travaux de terrassement, puis dans les ouvrages plus délicats, les ponts par exemple, en commençant par les plus simples, les édifices publics, les gares rurales et en allant jusqu'à la construction de Ministères et l'agrandissement du Parlement. Aujourd'hui presque tous les travaux^publics sont faits par la Coopérative System. » M. Métin expose le mode de recrutement des ouvriers et le mode d'établissement des devis « les chiffres sont établis d'après le tarif local des salaires légèrement majoré, de manière à laisser aux ouvriers une partie du bénéfice qu'aurait pris l'entrepreneur, le surplus revenant à l'Etat. « Les devis une fois établis sont soumis à l'examen de l'ingénieur en chef; après approbation ils sont retournés à l'ingénieur local qui s'occupe de traiter directement avec de petites équipes d'ouvriers, prenant suivan' leurs aptitudes tout ou partie d'une des sortes d'ouvragt indiqués plus haut. Les ouvriers apportent leurs pelles, pics et outils portatifs, et se procurent les chevaux et les bétes de somme. Le gouverneinent fournit les tentes, les baraques nécessaires dans les solitudes où le travail s'accomplit le plus souvent. Il fournit encore le gros matériel, rails, wagons, grues, en faisant sur les salaires une déduction correspondant à la valeur des avances. Enfin il vend î les explosifs et fournit les matériaux nécessaires si les ouvriers le désirent. Chaque mois l'ouvrage fait est estimé d'un commun accord entre les délégués et les ingi nieurs, la valeur du travail accompli est versée ensuite a chaque équipe etpartngée entre les membres. »

Il parait qu'un système analogue s'est introduit en France dans les grandes usines métallurgiques. AuCreusot par exemple, il arrive que le montage d'une locomo tive est pris à forfait par une équipe d'ouvriers, pour une somme de... calculée sur le temps que cette besogne doit exiger d'après les habitudes moyennes de l'usine. I. coopérative ainsi formée réalise un bénéfice si elle termine l'ouvrage entrepris plus rapidement, mais elle se fait garantir son salaire normal pendant les journées employées.

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Dans les houillères enfin on observe de semblables marchés passés entre la compagnie et une équipe, qui lui vend à un prix fixé aux enchères la benne de charbon extraite dans telle ou telle veine.

Voilà de quels précédents les fondateurs du Collectivisme pourront s'inspirer.

Quelle machine lente, routinière et de rendement infime, 6 écrient les conservateurs, sera l'administration collectiviste de la production î que de rouages grinçants, arrêtés par le moindre grain de sable ! Derrière chaque ouvrier vous devrez placer un inspecteur, et les inspecteurs euxmêmes devront être surveillés. Quis custodiat custodes? Pourrez-vous répartir les responsabilités des fautes commises, entre des inférieurs qui savent mais ne peuvent pas,. et des supérieurs qui ont le pouvoir mais n'en usent qu'au hasard et à l'aveuglette. Tout progrès sera impossible si la moindre innovation doit, telles les questions militaires aujourd'hui, remonter par la voie hiérarchique du soldat au capitaine, de celui-ci au colonel, au général, au Ministre. Les initiatives les plus heureuses seront laminées,, volatilisées, par la filière que vous constituerez avec des autorités s'éloignant toujours davantage des réalités contingentes et qui seront représentées par des hommes de plus en plus vieux et timorés, incapables de dépouiller dans les hautes places, l'esprit de prudence et de réserve qui les y a portés, hostiles à tous ceux qui viendraient troubler leur routinière quiétude, les forcer à penser, à un moment où ils ne sont plus capables que de se répéter, à agir quand ils aspirent au repos qu'ils atteignent.

Le désordre ne vaut-il pas mieux que l'ordre Varsovien? la lutte meurtrière, que l'engourdissement général ? Je n'en sais rien, mais les conservateurs me semblent trop prompts c\ charger le Collectivisme, qu'ils veulent exorciser, de tous les défauts qu'il lui sera facile d'éviter.

Parce que Fourier, frappé de la force latente et utilisée seulement pour la destruction des grandes armées modernes, a rêvé de les voir se transporter, musique en tête, à pas lents, sans fureur, non sur les champs de carnage

mais dans les marais à dessécher, les déserts à irriguer devons-nous à sa suite parler en toute occasion des armées industrielles? A ce compte le spectacle de la guerre, aux Philippines et dans le Sud de l'Afrique, nous conduirait à concevoir la production par commandos et guérillas. Cherchons pour nous décider entre « l'Anarchisme » et le Collectivisme autoritaire, des raisons et ce ne sont pas des raisons que les métaphores, utiles sans doute pour illustrer d'abstraits développements mais que nous ne devons pas, suivant une tendance trop répandue et qui rappelle la formation des mythes religieux, transformer en réalités concrètes.

Si vous craignez, et en cela vous avez raison, que l'administration hiérarchisée étouffe l'esprit d'initiative, déchargez-la de la direction immédiate du travail et abandonnez à eux-mêmes les intéressés; les ouvriers de l'usine seront évidemment, quand leur mentalité aura été développée par une instruction et une éducation appropriées, les meilleurs appréciateurs des nécessités de l'industrie; ils débattront directement, sans intermédiaire, avec le repr sentant de l'Etat, les conditions dans lesquelles ils collaboreront pour leur part à l'œuvre commune. Puis, leur situation économique et juridique nettement réglée, ils jouiront de toute l'autonomie possible. Les prolétaires, n'ayant pu triompher qu'en libérant leur esprit de toutes les servitudes du passé, n'échapperont pas au despotisme patronal pour retomber sous « l'autorité », d'un chef de bureau. Aussi éloignés de la servilité que de l'in discipline, ils refuseront u de se faire tuer sans savoir pourquoi » ; ils discuteront les instructions données dans l'intérêt général, mais quand ils les auront comprises, ils les exécuteront spontanément et courageusement. Les mandataires élus par eux, qui leur donneront ce que je puis appeler l'impulsion économique, pourront compter sur eux et ne songeront pas à les humilier d'un contrôle tracassier. Mais si les travailleurs doivent ainsi jouir, en principe, de la plus grande liberté possible, il est facile de comprendre que cette possibilité variera avec la nature

des industries ou services. Si les coopératives autonomes dans le sens que je viens de préciser, constituent le type moyen et pour ainsi dire la forme normale de production,' il est évident qu'il ne saurait convenir par exemple aux mines ou aux grandes usines métallurgiques. Le capitalisme ne tend-il pas à fusionner en gigantesques trusts les entreprises rivales, et peut-on concevoir que, par une singulière régression, l'unité d'exploitation établie par exemple pour les houillères de Westphalie par un célèbre Kartell soit brisée par le Collectivisme. Est-il utile d'insister sur rétonnante erreur de certains libertaires qui, méconnaissant les tendances mêmes du fédéralisme, supposent une ligne de railway construite et administrée par la fédération des communes traversées ^

C'est ne pas connaître l'histoire des réseaux existants. Ils ne seraient pas encore constitués en France si l'Etat^ ou ses concessionnaires avaient dû s'assurer le consentement des localités traversées, tenir compte des rivalités de clocher, mettre d'accord les intérêts locaux con tradictoires. Si maintenant, en effet, les intérêts locaux arrachent aux pouvoirs publics des lignes que l'intérêt général n'impose pas, il en était autrement au début; les députés qui luttent d'influence pour amener la locomotive dans leurs fiefs, se sont parfois employés jadis à l'en écarter. C'est ainsi que la troisième ville de Normandie, Alençon a beaucoup perdu de son importance, en repoussant la ligne de Paris Cherbourg, sauf à mendier plus tard un tronçon de raccordement. Depuis, lorsque le cyclisme s'est développé il s'est heurté à la stupidité des autorités municipales ; certains maires prétendirent forcer les vélocipé-

1. Voir sur la conception des travaux publics exécutés par des groupes se constituant spontanément et librement, J. Grave, La Société an lendemain de la Révolution, in-12, 1893, Paris, p. 42, et La Société Futu7'e, Paris. 1895, p. 258. Dans le mémoire présenté au Congrès jurassien de 1880, par la Fédération ouvrière du district de Gourtelary (Genève, 1880, p. 28 et 29), les communications pnr chemin de fer, poste et télégraphes, sont remises à la Fédération régionale des Communes, et à la Fédération internationale des Fédérations régionales,

distes à traverser à pied, je ne dis pas l'agglomération urbaine, mais le territoire entier de lo commune, d'autres leur défendirent de dépasser la vitesse de 8 kilomètres, d'autres enfin leur imposèrent une lanterne rouge qui devait les exposer à des contraventions de la part des municipalités voisines qui la voulaient blanche. L'Etat a dû intervenir pour unitier la réglementation. De même il paraît que le Canton suisse des Grisons a fermé ses frontières aux automobiles, par crainte des accidents... et dans l'intérêt des voituriers.

A une épcquc oii des conventions internationales tendent à unifier les moyens de transport par dessus les frontières politiques, ce serait faire preuve d'une mentalité réactionnaire, que d'aller à rencontre de ce mouvement, redécomposer en minuscules entreprises les puissantes compagnies, et résoudre en molécules les grandes unités économiques que le capitalisme a déjà constituées ou qu'il prépare. Le Collectivisme ne pourra pas ne pas fusionner en une Régie tous les réseaux de chemins de fer, de bateaux, de tramways ou de voitures publiques,, sauf à éviter les abus d'une excessive centralisation, par une influence môme très large, conférée aux pouvoirs locaux et par la déconcentration dans le sens que j'ai indiqué dans mon chapitre premier. Nous aurons à nous demander en outre s'il n'est pas possible, en maintenant à certains organes producteurs comme aux services publics, l'unité économi que indispensable, de donner aux travailleurs qu'ils em ploieront une certaine liberté qui rapprochera leur condi tion de celle de leurs camarades des Sociétés. Le personn des Transports pourrait être dans cet esprit, décompos en petits groupes jouissant, non pas d'une autonomie complète, mais d'une certaine dose de selfgovernment dans la mesure où il serait compatible avec les nécessités supérieures de l'administration. Nous voyons donc se dégager nettement pour la production deux types correspondant à la grande et à la moyenne industrie.

N'en devons-nous pas prévoir un troisième pour la petite industrie. Je le crois avec Jaurès qui compare les

survivances, en Collectivisme, de ce mode de production à la poussière d'eau qui flotte au-dessus des torrents. Il est en effet des professions dont j'ai déjà parlé à propos de la consommation, pour lesquelles ne se conçoit ni la Régie ni même d'une façon générale la Société. Ce sont d'abord toutes celles qui se rattachent à l'art. Pour l'art en effet, il n'est pas de régime économique qui[ne soit, pourrait-on dire, mortel en dehors de l'individualisme poussé jusqu'à l'anarchie. Ainsi s'explique ce fait que beaucoup de littérateurs et d'artistes sont libertaires et repoussent le Socialisme, a Le Collectivisme, écrivait Octave Mirbeau à propos de son drame des « Mauvais bergers » me paraît une doctrine abominable plus que les autres, parce qu'elle ne tend qu'à asservir l'homme, à lui ravir sa personnalité, à tuer en lui l'individu au profit d'une discipline abêtissante, d'une obéissance esclavagiste. »

Je comprends l'horreur de cet écrivain aussi remarquable par le caractère que par le talent, à l'audition d'un mot qui certainement éveille en lui la vision d'un état social dans lequel ses œuvres contemptrices des préjugés, démolisseuses des autorités sociales, seraient soumises, à l'imprimatur de l'Académie Française ! Les auteurs rer gretteraient à juste titre le bon vieux temps, oii l'Eglise brûlait les penseurs certes, mais ne parvenait malgré censures Sorbonnesques et privilèges royaux à empêcher la divulgation des œuvres les plus dangereuses.

Quoi de plus facile au contraire en régime collectiviste I Point de bûchers ni de Bastilles, mais une Imprimerie Nationale naturellement réservée de préférence aux statistiques gouvernementales et qui, par hasard sans doute, s'ouvrirait largement aux approbateurs de la politique du jour, aux apologistes du pouvoir, aux catéchistes du Credo social, tandis qu'elle n'aurait jamais une presse disponible pour la critique des hommes ou l'examen des idées. Enfantillages les anathèmes des conciles et les prohibitions des rois, à côté d'un régime économique mettant aux mains de l'Etat l'imprimerie. C'est bien plus efficace que de la supprimer, comme François l"le protecteur des let-

très, le tenta par un édit qu'il dut rapporter immédiatement. Dans une Europe Collectiviste, les Voltaire, les Diderot, de l'avenir regretteront la librairie hollandaise et la tolérance de M. de Malesherbes. Nos frères de Russie ne pourront plus dissimuler dans les caves ou la profondeur des placards, les presses clandestines que le commerce vendait aux nihilistes à la barbe des mouchards de la Troisième Section.

De même pour l'art. Conçoit-on Manet privé de pinceaux parce que sa peinture déplaît à l'administration des Beaux-Arts ! Le Collectivisme serait pire que le régime précédent puisque, en société capitaliste, le génie méconnu peut tout au moins, en une vie de privations, produire les œuvres qu'il lègue à la postérité et, dès maintenant, espérer l'appui de quelques amateurs éclairés, d'un plus grand nombre de snobs; sans parler du flair des marchands patentés ou non, qui placent leurs fonds sur les retours probables de la mode.

Ne dites pas que les commissions montreront demain une largeur d'esprit, une compréhension artistique qui leur fait aujourd'hui défaut! Voilà un miracle que les plus rêveurs d'entre nousauraient bien tort d'espérer. Une Académie sans art académique, un comité officiel ne réservant pas toutes les faveurs deTEtat aux peintres et sculpteurs officiels et qui distribuerait achats et commandes sans parti pris d'école, sourd aux intrigues, étranger aux coteries, favorable enfin aux jeunes, alors même qu'ils ne se borneraient pas à répéter les anciens! Non pcireille hypothèse qui se trouve dans Deslinières et Renard* man-

1. M, Deslinières nous parle, à la p. 350, d'un comité composé de tous les maîtres sans distinction d'école, et appréciant les œuvres au seul point de vue de l'art et en dehors de toute question de tendances. Cf. M. Renard. {Le régime Socialiste. In- 18, Paris, Alcan, 1898, p. 150 « Cette liberté nécessaire au développement des intelligences serait obtenue en créant dans chaque branche de production intellectuelle, pour la sélection des candidats grands hommes, des jurys qui comprendraient des représentants de tous les groupes de toutes les tendances existant dans cette branche. Les jurés pourraient être désignés par

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que gravement aux préceptes de Menger, car elle repose sur la conviction que, dans l'Etat Futur les hommes seront mus par d'autres mobiles que ceux les déterminant aujourd'hui et qu'il y aura alors un enchaînement des causes etdes effets différent de celui que nous constatons.' Quant aux écrivains, rassurez-vous, diront les optimistes. La liberté de presse sera consacrée par la Constitution et s'appuiera sur les mœurs formées dans la période de lutte qui aura précédé la Révolution Sociale. Les gouvernants seraient entraînés par le courant s'ils prétendaient le remonter. Je répondrai qu'il faut toujours crain-! dre une réaction ; l'exercice du pouvoir révèle parfois chez les révolutionnaires un esprit autoritaire des plus dangereux et tel hardi destructeur des dogmes sociaux deviendrait vite, après la victoire, un Torquemada pour ceux qui voudraient continuer son oeuvre. Le peuple ne saurait donc prendre contre les gouvernants de demain trop de précautions. L'expérience a prouvé que les libertés les plus solennellement proclamées sont lettre morte pour qui n'a pas l'indépendance économique.

Ces libertés ne seront à l'abri de toute atteinte que si leur exercice n'est pas entravé par le régime de la protous les membres de la société cultivant le même art ou la même science et parmi eux les minorités seraient toujours représentées au prorata de leur nombre. » Pour comprendre ce que serait fatalement un tel jury, rappelons-nous que les gens de lettres mirent à leur tête d'Ennery et les peintres Bouguereau. f Leur éducation terminée, les jeunes bénéficiaires de ces avances publiques, les pupilles de la nation comme on pourrait les appeler resteraient les pensionnaires de la collectivité à laquelle ils devraient une certaine quantité d'œuvres pour prix d'un entretien honorable, seuls les fruits secs qui, par incapacité ou par paresse ne pourraient pas acquitter cette dette rentreraient, après avis d'un des jurys ci-dessus mentionnés, dans le rang des travailleurs ordinaires » Voilà encore une idée pratique : un jury évaluant la quantité et la qualité des œuvres de l'artiste !et si personne, ni l'Etat, ni les particuliers ne veulent des produits de cet artiste, est-il quitte envers la Société en les gardant dans son atelier? Ne voit-on pas comme il se-rait facile aux artistes, par une réciprocité de complaisance, i de se transformer en. parasites de la Société. ^

'duction. Le Collectivisme doit donc faire aux penseurs et artistes une situation spe'ciale; il faut qu'ils puissent produire et répandre leurs œuvres de toute nature et de tendance quelconque, sans ^re soumis à une autorisation préalable sous quelque forme qu'elle se présente.

Le régime qui s'impose pour cette sorte de production dilïérera de celui de la grande et de la moyenne industrie, non seulement par l'indépendance absolue conférée au travailleur, mais à raison encore de ce fait que le travail de la pensée s'elTectuc dans l'isolement, alors que les autres travaux exigent la coopération de plusieurs activités. Ici des groupes plus ou moins nombreux de producteurs, là l'auteur ou l'artiste seul dans son cabinet ou son atelier! Cetteseconde dilTérence cependant n'a rien d'essentiel. On sait que la collaboration est assez fréquente non seulement dans les entreprises de librairie (encyclopédies, etc.) mais encore dans lesœ*vres vraiment littéraires et qu'elle soulève au point de vue juridique des problèmes fort délicats quant aux droits pécuniaires et au droit moral des intéressés. Ces problèmes se poseront donc également en régime collectiviste. En art au contraire, la collaboration est de nos jours sinon inconnue au moins assez rare, mais il n'en pas toujours été ainsi, notamment au dix-septième siècle. Rubcns par exemple, n'aurait jamais pu par ses seules forces, eut-il travaillé jour et nuit (les missions diplomatiques, voyages, fêtes, occupèrent une bonne partie de son temps) exécuter les kilomètres carrés de peinture qui constituent son œuvre. .

Elève de M. Tel ou Tel, cela éveille cbez nous l'idée d'un rapide enseignement, donné par une gloire d'Institut à des jeunes gens pressés d'acquérir les recettes qui les mèneront à la fortune et aux honneurs officiels. Chez les contemporains de Verrochio, cela voulait dire membre d'une association de talents, heureux de se fondre dans le génie d'un maître aimé et admiré. L'atelier du peintre <3n vogue est de nos jours un revoir pour paresses élégantes, ou une boutique de brocanteur mondain. La botcga du grand Léonard était une manufacture où s'agitait un

monde d'ouvriers, fabricants de couleur, maçons, charpen-' Itiers, fondeurs. On y voyait les échafaudages qui servaient à construire les monuments, ou à peindre les fresques, les [fourneaux pour la fusion des bronzes et les drapeaux des fêtes publiques. L'académie qui a tant préoccupé les histo- Iriens, ne ressemblait en rien heureusement à celle du Huai Conti; c'était, M. Errera l'a parfaitement démontré dans une remarquable conférence faite à Paris), une en- Lieprise industrielle de travaux publics et privés, pourrions-nous dire, en nous rappelant que cet homme illustre a. construit des fortifications et fondu des pièces d'artillerie.

Ces ateliers qui méritaient bien leur nom, nous montrent, avec une véritable coopération économique, des 3xemples touchants de communisme. Quand Benvenuto ÏCellini recevait le montant d'une commande, il le déposait dans un panier qu'il hissait à une poutre du plafond; libre à tout compagnon de l'artiste d'y puiser ensuite sans contrôle, dans la mesure de ses besoins.

Ne peut-on espérer que ces mœurs- de la Renaissance refleuriront chez les artistes qui travailleront, non plus pour les Médicis ou les Jean de Witt, mais pour la démocratie triomphante.

Mais ce qui rendait ces mœurs possibles, c'était que la sotte vanité des cuistres d'Ecole et d'Académie n'avait pas encore imaginé cette ridicule distinction entre les BeauxfVrts et les Arts Industriels. Les artistes étaient des artisans avant tout, et beaucoup d'artisans de cette époque 5ont à nos yeux de grands artistes. M. William Bouguerean se croirait déshonoré par les commandes qu'acceptaient% sans rougir les génies d'autrefois: tentures de funérailles, :ribunes de fêtes, mascarades, cortèges historiques ou iTiythologiques. Il n'y avait pas alors des matières prenaières nobles (marbre ou terre de Sienne) et d'autres réservées aux vils manœuvres (bois ou émail).

Nous réagissons aujourd'hui contre ces préjugés et, sinon les prix de Rome, tout aii moins les amateurs mettent Boule et Riesener au-dessus de Ghenavard ou Giro-

det. Les salons ont leur section « d'objets d'arts »; le Collectivisme achèvera l'évolution commencée en rangeant parmi les artistes, sculpteurs sur bois et peintres verriers, émailleurs ou céramistes.

Quand j'étudierai la condition des artistes, je prendrai donc ce mot dans le sens le plus large ; qu'il demeure bien entendu que c'est par le mérite, la conformité à un idéal de beauté et non pas une classification de genres, que la production artistique se distinp:uera de la production in-| dustrielle. Nos cadres économiques n'auront donc au-, cune rigidité.

Mais s'il en est ainsi, dira-t-on, la couturière, la modiste ne peuvent-elles pas prétendre parfois à la qualification que vous accordez à l'orfèvre? Je n'en disconviens pas et je permettrai à ces correctrices de l'œuvre divine, comme les appelait spirituellement Renan, de vivre si elles le veulent et le peuvent dans l'indépendance économique où je placerai les Michel Ange et les Brunelleschi de la Cité Future. One l'on ne croie pas à une boutade paradoxale. J'aborde en effet une question très sérieuse.

Les économistes qui ont observé de près la concentration capitaliste, nous montrent la disparition progressive de bien des petits métiers, de celui notamment du tailleur, de la couturière à façon. Tel jadis qui achetait lui-même son drap et le portait à un concierge travaillant dans l'obscurité de sa loge, va maintenant s'habiller à la Belle Jardinière. Les grands bazars contiennent soigneusement classés d'après les tailles, des milliers de complets coupés par la scie i\ ruban, des chaussures sortant de machines * dont une seule commande neuf ouvriers et en remplace trente.

Mais avons-nous le droit de conclure de cette constatation indiscutable que l'évolution commencée ira jusqu'à son terme, la disparition complète des artisans? Je ne le crois pas pour ma part. Si, dans certains pays comme l'Allemagne, les entoilages à fers spéciaux exécutés par des ateliers importants dépendant économiquement des grandes imprimeries tuent chaque jour les petits relieurs

travaillant pour le client, il en restera certainement quelques-uns pour satisfaire au goût individuel des amateurs, la reliure d'ort survivra. De même si la confection est appelée à suffire à la plus grande partie de nos besoins, elle laissera cependant une certaine place au « sur mesure. » Elégants et élégantes tiendront toujours à s'élever au-dessus de la masse et pour la satisfaction de leurs fantaisies, à entrer en contact direct avec quelques travailleurs d'élite, et de même feront les personnes à qui leurs difformités interdisent l'usage de ce qui convient aux moyennes conformations. Les artistes ès-modes auront d'ailleurs, en outre du service direct de la clientèle, un rôle économique important dans la création de modèles qu'ils vendront pour être reproduits, aux maisons de second ordre.

Ënlin et ceci me ramène aux objections libertaires, il est des tempéraments d'un individualisme exclusif qui étoufferaient dans les liens d'une discipline autoritaire; ! quelques hommes sont insociables au point de ne pouvoir même vivre dans l'un de ces groupes de producteurs librement constitués dont j'ai parlé. Il faut donc si on ne veut les torturer et les pousser à la révolte, ou tout au moins perdre la force économique qu'ils recèlent, leur offrir des fonctions sociales, où ils trouveront, avec l'emploi de leurs aptitudes, une liberté aussi complète que î celles qu'ils peuvent se constituer dans le sein de la société capitaliste.

Nous permettrons donc aux citoyens de s'isoler ou de se grouper à leur gré, et c'est ainsi que la distinction qui va faire la base des développements subséquents entre la grande, la moyenne, et la petite industrie correspond tout autant qu'à des nécessités économiques, à une classi* fication des caractères, basée sur les données les plus élémentaires de l'observation psycho-sociologique.

L'organisation collectiviste conciliera donc le maximum de rendement possible avec la plus grande somme de liberté individuelle, en organisant trois formes de production, étatique, coopérative, individualiste.

âl4 LA CITÉ FUTURE. — CHAPITRE III. PRODUCTION

I 2. Grande Industrie. Régies. — Les Régies sont ce qui dans mon système, correspond le plus au Collectivisme tel que se l'imaginent le plus grand nombre de ses adversaires, et de ses partisans, théoriciens et militants, l'industrie administrée au nom de l'Etat Central, par les représentants de cet Etat Central, les Ministres et leurs subordonnés, comme un service public. Je fais toutes mes réserves sur cette dernière formule, mais pour le moment je me borne à dire que cette organisation étatique "comprendra des services déjà entièrement étatisés dans la plupart des pays (postes, télégraphes) ou qui le sont à moitié; les chemins de fer par exemple, lorsqu'ils ne sont pas administrés directement par l'Etat sont gérés presque partout, en son nom par des compagnies fermières ou concessionnaires, régime mixte entre le capitalisme individualiste et le capitalisme d'Etat.

On peut en dire autant de la législation minière française. Remontant, par dessus les théories physiocratiques qui n'ont eu, de la Révolution à 1810, qu'un triomphe passager, à notre très ancien droit public, elle fait des mines de véritables fiefs que les exploitants tiennent du souverain; ailleurs au contraire on en voit quelques-unes exploitées par l'Etat, en Prusse par exemple.

De même partout oii la conservation des forêts s'impose pour la fertilité, la salubrité et la sécurité du pays, la législation tend aies soustraire à l'exploitation dévastatrice qui est la conséquence fatale de la propriété privée. Les plus modérés d'entre les socialistes de la chaire, conviennent que, dans une société reposant en principe sur l'économie capitaliste, les forêts et on pourrait en dire autant des eaux en général, doivent rentrer dans le dominium publicum quod ad bonum publicum pertinet.

On commence à comprendre qu'il faut étatiser également les sources d'énergie. Il est monstrueux de laisser le capitalisme accaparer la houille blanche, comme il Ta fait du pain noir de l'industrie, et peut-être la Révolution Sociale trouvera-t-elle en plein fonctionnement la Régie de l'Energie

L'Etat possède déjà, avons-nous vu, des deux côtés des Vosges, de grandes usines métallurgiques, et il est possible que la concentration de ces industries indispensables, par les kartells et les trusts aux mains d'une poignée de capitalistes, soulève l'opinion au point que les gouvernements bourgeois seront obligés malgré eux de mettre la main sur cette partie de la production, alors que le reste jouira encore de la liberté économique.

Le régime de l'entreprise fera de même place peu à peu à celui de la régie directe pour les travaux publics et là encore le Collectivisme se réalisera à demi comme une conséquence fatale des abus du capitalisme. Les administrations qui régissent le domaine public ou privé de l'Etat ou de ses démembrements, départements, communes, le verront croître de jour en jour, et ne seront pas embarrassées quand il absorbera la propriété privée tout entière.

Mais à côté des Régies qui s'ébauchent ainsi en plein régime bourgeois constituant un capitalisme d'Etat que la Révolution Sociale transformera sans peine et pour ainsi dire parje seul fait du triomphe de la démocratie^ en véritable Collectivisme, il en est d'autres qui seront créées de toute pièce par voie législative et réglemen- ^taire, celles qui remplaceront le commerce intérieur et extérieur de gros et de détail.

Voici donc la liste des Régies. La première est celle du Génie chargée de la construction et de (l'entretien du Domaine, lequel sera, nous le verrons, géré par la Régie de ce nom. Nous comprenons dans cette expression générique, d'abord ce que de nos jours les textes administratifs appellent le domaine public proprement dit. Ce sont les ports, fleuves, canaux et chemins de fer, routes, places et rues, travaux pour la captation et l'adduction des eaux pures, réservoirs et conduites, travaux pour l'évacuation des eaux usées, fours pour la destruction des immondices, etc., et ensuite ce que quelques auteurs dénomment le domaine public monumental, c'est-à-dire les bâtiments affectés aux services publics, aussi bien les

palais que les bureaux de toutes les administrations et les bâtiments des hôpitaux, des Universités, etc. Le domaine privé de VEtat du département, des communes et des établissements publics sera également construit et entretenu par le Génie et même tous les immeubles bâtis que la Révolution Sociale aura fait passer de la proipriété privée dans le bien de tous. Il n'y a pas lieu de distinguer les bâtiments concédés à des entreprises économiques (Sociétés ou Maîtrises), à des associations désintéressées politiques ou philosophiques, littéraires ou scientifiques) ou loués aux citoyens pour leur habitation privée.

En un mot, la Régie du Génie est l'unique entrepreneur des travaux publics ou privés.

De même celle do V Energie a le monopole de la production, transformation, transmission et répartition de l'énergie quelle qu'en soit la source (combustion du charbon ou de ses sous produits, des huiles minérales, chutes et courantsM'eau, vent, radiation solaire, etc.,) sous les formes multiples qu'elle revêt (force, chaleur, lumière électricité.) Par conséquent elle installe et entretient dans les constructions élevées par le Génie le matériel et, entre les lieux de production et de consommation, tout le réseau indispensable des canalisations, réservoirs, relais transformateurs.

La troisième Régie est celle des Transports. Il n'est pas utile de lui consacrer ici de longs développements. Le Collectivisme devra réunir en une même administration, sous quelques réserves sans importance, tous les modes de transport aujourd'hui connus ou ceux que nos descendants inventeront pour assurer le déplacement des 'choses et des hommes sur toute l'étendue du territoire national et même au dehors sur le domaine public international, la mer aujourd'hui et peut-être demain les airs. Cette Régie assumera aussi, nous l'avons vu, la gestion ;des grands caravansérails de voyageurs, les Terminus 'hôtels.

Les mines et les grandes usines métallurgiques, qui y

seront rattachées constitueront la quatrième Régie; et la cinquième sera celle des Eaux et Forêts.

Cette dernière, comme l'administration de ce nom aujourd'hui, conservera et exploitera les forêts et assurera ie service, qui exige encore tant de perfectionnements, de l'hydraulique agricole. Elle aménagera et entretiendra en outre les grands pâturages, notamment ceux des montagnes si compromis par la pauvreté ou l'incurie des communes; elle les dotera de tous les accessoires nécessaires : abreuvoirs, hangars à foin, étables, etc.

La sixième Régie, celle du Domaine diffère essentiellement des précédentes en ce qu'elle n'est pas une entreprise productrice, mais une administration, une surintendance. Elle est la gérante de la propriété immobilière de l'Etat, immeubles par nature et par destination. Elle commande à la direction du Génie les travaux de construction et d'entretien, puis procède à l'affectation des bâtiments à des services publics, à leur concession à des organes économiques (Régies, Sociétés, etc.,) à leur location à des associations ou à des particuliers, surveille la jouissance des affectataires, concessionnaires et locataires et gère tous les services annexes.

Les trois dernières Régies sont les Régies commerciales. L'une dite du Commerce de Gros assure les relations entre les divers organes de production (Régies, Sociétés, Maîtrises) recevant de l'un pour transmettre à un autre les matières premières qui doivent être encore travaillées, n'ayant pas reçu leur forme définitive. Les produits fabriqués au contraire sont tenus h la disposition du Commerce de Détail. De cette huitième Régie je n'ai rien à dire après les développements donnés à la consommation.

La neuvième et dernière est par rapport aux deux précédentes d'un caractère mixte puisqu'elle s'occupe des échanges de matières premières et de produits terminés : c'est le Commerce Extérieur soit avec les Etats Collectivistes, soit avec l'industrie libre de pays demeurés sous* le régime capitaliste.

J'ai fuit des réserves, sur la formule usuelle qui montre la production étatique dirigée « comme un service public », J'admets la comparaison en tant qu'elle rapproche les Régies des services publics qui fonctionneront à cùté d'elle dans l'Etat Futur. Je proteste au contraire contre l'assimilation de ces Régies avec les administrations de la société capitaliste et je dois à cette occasion développer d'importantes considérations.

Ce n'est pas user d'une argumentation loyale que de condamner à l'avance l'Etat Collectiviste au nom des vices relevés contre l'Etat bourgeois. Etant donné la structure de ce dernier, il se peut que, suivant la très juste observation de M. Yandervelde S l'exploitation des services publics aille directement à rencontre de l'intérêt du plus grand nombre et profite à la classe maîtresse; « aussi arrive-t-il fréquemment que dans un Etat capitaliste et surtout dans un Etat monarchique et militariste, ce soient lès socialistes eux-mêmes qui se prononcent avec le plus d'énergie contre certaines extensions du domaine collectif. Et s'il est vrai que, dans les pays plus ou moins démocratiques, le prolétariat exerce dès à présent une mfluence telle que l'intérêt social prédomine dans l'exploitation de certains monopoles d'Etat, ce qui est aujourd'hui r-exception ne pourra devenir la règle que le jour où la conquête intégrale des pouvoirs publics consacrera définitivement l'émancipation politique des travailleurs.

Mais si complète que puisse être cette transformation des pouvoirs publics, elle ne suffirait pas à elle seule pour fairo disparaître les multiples inconvénients qui résultent de l'exploitation par l'Etat dans sa forme actuelle.

« La plupart d'entre eux proviennent en elVet de la centralisation excessive et de fa confusion complète et qui existe presque partout, entre les fonctions gouvernementales de l'Etat et ses fonctions économiques, entre ce que SchoefOe appelle Staatswirthschaft (Economie d'Etat) et Volkswirthschafl (Economie sociale^ ou suivant la forte

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