‹ La cité future: essai d'une utopie scientifiqueChapitre 72 sur 105 · L'anno Tre Mita, p · texte numérisé non relu

L'anno Tre Mita, p

2, N* du J6 avril 1895 p. 65. Dégénérescence systématique. V, aussi le journal mensuel Régénération, organe de la ligue de la régénération humaine. Paris, 27, rue de la Duée XX.

306 LA CiTÉ FUTURE. — CHAPITRE III. PRODUCTION

fasse encore quelque temps tout ce qu'on fait pour eux ( t bien plus, qu'on les sature mémo si l'on veut des basses voluptés, à leur triste portée, mais à la condition stricte qu'ils soient les derniers de leur race, que le soulagement toujours insuffisant que l'on peut apporter à leur misère n'ait pas pour inévitable conséquence d'appeler-au monde de nouveaux et pires dégénérés, condamnés à soulfrir eux-l mêmes, à faire soulfrir leurs proches, à faire soulfrir l'humanité; à être un élément de faiblesse introduit dans le camp de ceux qui veulent l'avènement de la justice sociale luttant contre ceux qui veulent le maintien des iniquités. » On fermera le cercle de ces précautions contre la dégénérescence de la race par une troisième mesure, dont l'applicaLion sera, on le conçoit, de jour en jour plus rare, .l'ai déjà dit que l'Etat Collectiviste s'attribuera le terrible pouvoir du vieux patev familias antique : à ses pieds on déposait le nouveau-né et d'un geste il lui donnait la mort ou lui permettait de vivre. Une semblable condanmation sera prononcée par le juge médical, non pas comme le père Spartiate contre des enfants simplement débiles, mais contre ceux que l'observation scientiiique révélera voués h la mort prématurée, à la maladie, au vice, au crime, à l'impuissance économique. Mantegazza ^ nous trace le tablenu émouvant d'une séance d'une commission médicale statuant ainsi en l'an 3000 sur le sort des bébés, i^eux qui doivent mourir sont en moins d'une seconde réduits à une pincée de cendre par un courant chautfé à 2000 degrés. Il est curieux de constater que dans les prévisions les plus hardies, l'extrême civilisation ramènera peut-être les infanticides il cause économique, des sociétés primitives. Mais il ne faut pas oublier que ces infanticides n'y étaient admis que pendant les premiers

1. L'anno 3.000, p. 204-212, Mantegazza exige pour la suppression le consentement de la mère ou si oUo est morte du père, mais il montre l'opinion publiijuc condamnant les femmes ([ui par une tondresso égoïste, refusent d'acquiescer à l'avis des mûdijcins.

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jours qui suivaient la naissance : si la mère parvenait à garder quelque temps son enfant il était sauvé.

De même l'Etat Collectiviste n'ordonnera la destruction par les moyens naturellement les plus humains (le chloroforme par exemple) des êtres venant à la lumière que pendant cette période oii ils ne sont pas encore une personnalité ^ Avec la consci-mce naîtra le droit à la vie qui sera respecté bien mieux qu'aujourd'hui, dix s le pire criminel que l'on n'assassinera ni en quelques secondes sur l'échafaud, ni en plusieurs mois ou années dans l'horreur des bagnes, et de même chez les plus lament; des loques humaines, dont les soins dévoués prolonge; ont l'existence jusqu'à son terme naturel; ce terme ri.1 ne pourra le devancer que l'mtéressé lui-même à qui j:^ reconnais le droit de mettre fin à une vie qu'il n'a pa.-. demandée.

^2. — L'élevage des enfants, — Si l'on veut assurer aux enfants l'élevage qui seul peut constituer des générations saines, la protection qui leur est due doit remonter à la vie utérine.

Toute femme enceinte d'une union passagère ou permanente devra, sous les peines disciplinaires, déclarer sa grossesse au service médical. Je généralise ainsi l'obUgation qui pèse sur les veuves aux termes du Gode civil lorsqu^un intérêt pécuniaire est en jeu. Cette obligation se comprend, puisque la grossesse n'entraînera pour la femme aucun déshonneur, aucune perte pécuniaire, tout au contraire. J'ai dit ^ qu'elle recevra pendant les derniers mois de sa grossesse une Subvention spéciale destinée à améliorer son ordinaire. De plus, elle sera déchargée, si cela est nécessaire dès les débuts delà gestation de tout ou partie des travaux trop pénibles auxquels elle

1. Votre enfant, dit un médecin à une mère, dans la scène qu'imagine Mantegazza, n'a pas la conscience d'exister. Les enfants sont, dans cette utopie, jugés dans les trois premiers jours de leur vie.

2. V. ch. Il, la consommation, Scct. I. La rente nationale^ p. 14 et s.

s'adonne, elle obtiendra par exemple une réduction dans le nombre des heures de service. Trois mois avant la date probable de l'accouchement, elle recevra un congé de maternité qui se prolongera après la naissance, aussi longtemps que l'allaitement maternel. Pendant ce congé, la mère sera dans la même situation que les malades, dis-; pensée de tout travail, remplacée dans ses fonctions, tout, en conservant outre sa Rente, sa part dans les bénéficei de l'entreprise. Je ne reviens pas sur la Subvention légale de layette dont j'ai parlé.

L'accouchement devra obligatoirement avoir lieu dans un hôpital, c'est tout au moins l'opinion de beaucoup de médecins qui estiment que l'on ne peut réaliser les conditions d'asepsie parfaite que dans des bâtiments et avec un matériel spécialement aménagés. Si confortables que soient les demeures des particuliers, elles n'olYriront jamais, suivant eux, des garanties suffisantes pour l'accomplissement des rites de cette nouvelle religion, l'hygiène, je parle sans ironie. Rentrée à son domicile quelque temps après ses couches, la mère restera sous la surveillance du service médical qui désormais s'exercera sans discontinuité sur l'enfant jusqu'à sa majorité sociale. Toutes les mesures de protection si insuffisantes que les Parlements édictent en faveur des nourrissons se perfectionneront peu à peu et, j'espère, aboutiront à un régime complet, cohérent de tutelle exercée par l'Etat sur les jeunes générations.

L'allaitement maternel sera en principe obligatoire, sauf à être défendu lorsqu'il serait de nature à nuire à l'enfant ou i\ la mère. Cette dernière n'obtiendra que dans des cas exceptionnels et pour des causes graves, une dispense accordée par l'autorité médico-judiciaire.

L'enfant privé du sein maternel sera confié à une nourrice, mais ne pourra remplir cette fonction qu'une femme qui n'a pas d'enfant (le sien étant mort) ou qui est jugée en état d'alimenter, sans danger pour elle et pour eux, deux nourrissons.

C'est la nourrice, quelle qu'elle soit, la mère ou sa

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remplaçante, qui touchera à ce titre une part de la Rente destinée à l'enfant, laquelle indemnité sera supprimée ou au moins réduite au cas d'allaitement artificiel que l'inspection médicale doit assurer dans les meilleures conditions possibles en dirigeant la fourniture du lait destiné aux petits enfants. Cette inspection qui, je ne saurais trop le répéter, s'exercera aussi bien à l'égard des parents que de gardiens ou de nourriciers, relèvera directement de la Cour Médicale; des membres de cette Cour statuant en formes judiciaires et sous les garanties de droit commun (l'appel notamment) pourront formuler •dans l'intérêt des pupilles de l'Etat, toutes injonctions utiles, les enlever à qui les soignent mal pour les confier à d'autres personnes qui semblent devoir les mieux élever, le tout sans préjudice des peines disciplinaires qui pourraient être prononcées contre les coupables.

Il convient de bien préciser la nature de cette intervention judiciaire. La puissance paternelle aura disparu, qui n'est qu'une survivance du droit de propriété exercé par le paterfamilias romain sur ses enfants aussi bien que sur sa femme et sur celle-ci comme sur les esclaves, les troupeaux et la terre. Le père ni la mère n'auront sur leur progéniture aucun droit d'aucune sorte, mais seulement des devoirs qui peuvent ainsi se formuler : aider l'Etat dans la tâche qui lui incombe vis-à-vis des jeunes générations. L'éducation et l'instruction, affaires d'Etat, seront réglées .souverainement par l'Etat au mieux. Les médecins représentant la communauté confieront chaque enfant à la personne qui donnera les soins les plus tendres et les plus éclairés. La loi présumera que cette personne est la m,ère, mais cette présomption si naturelle, si conforme à la réalité dans l'immense majorité des cas, ne sera pas, que l'on me passe ce pédantisme jiiris, et de jure mais seulement jwHs tantum, je veux dire susceptible de preuve contraire. A toute époque depuis la naissance jusqu'à la majorité sociale, l'autorité médico-judiciaire pourra intervenir. Statuant d'office ou sur une plainte, toute personne ayant le droit et le devoir moral

et même l'obligation légale sanctionnée disciplinairement, de dénoncer les faits ou négligences répréhensibles, cette autorité pourra remettre l'enfant au père vivant séparé de la mère, à un grand parent, à un collatéral, à un étranger même. Il ne s'agira plus, on le voit, de prononcer, comme aujourd'hui, par application de la loi de 1889 sur la puissance paternelle, la déchéance d'un droit considéré comme respectable en lui-même. Par la bouche de magistrats ou de jurés, l'Etat déclarera que l'homme ou la femme qu'il a accepté ou choisi comme son collaborateur dans la mission d'élever tel futur citoyen, ne remplit pas cette mission d'une façon convenable et qu'il faut remplacer, cet éleveur ou éducateur par un autre olTrant plus de garanties.

On voit dans quel sens j'entends étatiser l'éducation. C'est celui qui dès maintenant se dessine dans les pratiques de l'Assistance Publique parisienne. On sait le régime des enfants assistés. Ils ne sont pas, comme en Russie par exemple, entassés par centaines et milliers dans de grands hôpitaux menés administrativcment, je puis même dire militairement, mais grâce au régime du placement familial, confiés à des nourriciers soumis à une inspection analogue à celle que la loi Roussel édicté pour les enfants placés en nourrice par leurs parents. D'après le projet préparé par MM. Strauss et Labbé, qui sera bientôt déposé à la Chambre, cette surveillance devra s'étendre aux parents eux-mêmes lorsqu'ils reçoivent de l'Etat ou de la commune des secours de layette ou d'allaitement. Il est à remarquer que ces secours, quand ils sont servis aux mères pour les empêcher d'abandonner leurs enfants, réalisent déjà dans la société capitaliste, par la charité, ce que je rêve comme le régime général de la Communauté Collectiviste : la mère payée comme nourrice de son propre enfant et l'élevant non pour elle, mais pour l'Etat.

On voit combien est odieuse la diffamation préventive si je puis parler ainsi, que Richter formule dans son pamphlet célèbre « Oh mène le socialisme » contre l'étatisa-

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tion du service de l'enfance. Il nous montre une mère forcée au nom de la loi d'envoyer sa petite fille de santé délicate, dans un hospice où cette malheureuse meurt faute de soins. Il est trop facile de rendre le Collectivisme odieux en lui imputant les crimes du capitalisme. Je réponds à Richter : C'est précisément le régime économique que vous défendez qui force les malheureuses mères à abandonner leurs enfants, par la nécessité où elles sont de gagner misérablement leur vie, dans nos bagnes industriels.

Mais la Société actuelle que vous admirez est grosse de la Communauté Future et nous fournit dès maintenant les institutions dont nous aurons besoin. Associations charitables ou municipalités démocratiques ont créé des crèches qui gardent les enfants dont les mères travaillent. Elles travailleront toutes demain, ai-je dit, et par conséquent toutes remettront pendant les courtes heures où elles quitteront leur logis pour le bureau ou l'atelier, leurs bébés à quelques-unes d'entre elles qui par vocation se spécialiseront dans cette tâche. Il est absurde de donner à chaque enfant une domestique, résultat de la fameuse théorie de la « femme au foyer » : la pratique des crèches montre précisément qu'une femme peut suffire à une dizaine de marmots et ceux-ci gagnent doublement à ce régime. Ils bénéficient d'abord de la vie en commun avec des êtres de leur âge, ce qui hâte leur développement intellectuel et forme leur caractère tandis qu'au sein de la famille ils courent le double risque d'être viciés par des gâteries ou de souffrir d'un abandon laissant en friche leurs facultés naissantes. M. Strauss a signalé le cas d'une malheureuse qui, occupée toute la journée comme porteuse de pain le matin, femme de ménage l'après-midi, et le soir laveuse dans un restaurant, laissait au logis trois petits enfants ; lorsqu'ils furent découverts ils ne parlaient pas français, mais une langue spéciale qu'ils s'étaient constituée.

Il faut remarquer en outre que la mère n'a pas toujours la vocation comme l'auront certainement les femmes qui

dans la Société Future, libres de choisir une profession, se consacreront à l'enfance et dont l'instruction et l'expérience professionnelle seront le gage de soins plus éclairés. Le passage quotidien des enfants sous les yeux des Nurses leur permettra de corriger les conséquences d'aveugles tendresses, de stimuler l'apathie, la négligence, de constater enfin les mauvais traitements. Le contrôle supérieur de l'autorité médicale sera bien plus facilement exercé ainsi, que s'il lui fallait courir de logement en logement, ou attendre les dénonciations anonymes qui n'interviennent pour protéger les martyrs que lorsqu'il est trop tard pour les sauver. Je conclus donc que la crèche doit être, sauf dispenses, accordées en connaissance de cause, aussi obligatoire que l'école.

Une considération peut être ajoutée en faveur de ce système. La femme sera économiquement, socialement, politiquement, l'égale de l'homme. Elle prendra part avec! lui à la vie publique, intellectuelle, artistique. Elle ne pourrait pas se rendre aux meetings, assemblées de toutes! sortes, concerts, théâtres si elle était retenue au logis pari les bébés. On sait l'angoisse de la mère qui retenue hors! de chez elle se demande à chaque instant si ses chersj polissons ne vont pas mettre le feu à la maison ou tomber par la fenêtre. Les sachant sous les yeux d'une personne sûre, dans une crèche ou garderie, elle se rendra] tranquille, à ses devoirs ou à ses plaisirs.

Nous devons, nous autres pro]iagandistes, envisager] sur toutes ces faces le problème de la vie collectiviste. [ D'un mot je résumerai ce que je viens de dire et je préparerai les développements qui vont suivre sur l'ensei-j gnement. L'Etat dirigera l'éducation des futurs citoyenî en utilisant la tendresse paternelle et maternelle, mais] sans jamais se décharger sur elle complètement du plus sacré de ses devoirs.

§ 3. — Instruction générale. — Il serait très intéressant d'étudier en socialiste, le problème si grave de l'enseignement tel qu'il se pose aujourd'hui. C'est après m être fait une opinion personnelle sur les solutions qu'il

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