SECTION II. § 4. APPRENTISSAGE
teur primaire, de pourvoir aux nécessités, par des décisions prises d'office.
La durée de l'apprentissage variera, ai-je dit, suivant les professions, mais elle sera toujours trop courte pour remplir la période qui s'écoule entre la fin des études et la majorité sociale, qui marque l'entrée du jeune homme ou de la jeune fille dans le cadre des travailleurs.
Aussi tout futur citoyen doit, en principe et sauf dispense pour des moLifs graves, faire l'apprentissage de plusieurs métiers ou emplois, successivement ou simultanément, de façon à réunir plusieurs certificats. A l'appui de cette obligation je formulerai diverses raisons. Celle d'abord que je viens de donner. Il est nécessaire d'occuper les jeunes dont les études sont finies jusqu'au jour qu'il ne faut pas trop avancer, oii s'ouvriront pour eux les rangs des travailleurs.
En second lieu, il importe de prévenir les désastreux effets de la division du travail, si perfectionnée par le capitalisme. C'est une triste chose, reconnaît un économiste bourgeois, que de se dire : Je n'ai jamais fait toute ma vie que la trentième partie d'une épingle. Les ouvriers sentent bien que la spécialisation est une cause d'abêtissement contre laquelle il faut réagir. Le meilleur moyen est de mettre les travailleurs en mesure d'exercer plusieurs métiers, de façon qu'ils puissent passer de l'un à l'autre.
Cette facilité permettra, et je reviendrai sur cette troisième raison, de régler plus facilement la production sociale. On pourra augmenter ou diminuer instantanément telle ou telle industrie, réduire un service, en développer un autre, si les citoyens sont interchangeables.
Je voudrais enfin que l'apprentissage ne laissât même pas subsister la distinction entre les travaux manuels et les emplois de bureaux, de peur que cette spécialisation qui nous semble à nous si naturelle, inévitable même, n'aboutisse à la constitution d'une aristocratie en redingote et d'une démocratie en bourgeron, ou vice versa. Je voudrais donc que tout citoyen fût obligé, sauf impuissance physique ou incapacité intellectuelle, do prendre au
moins un certificat de métier manuel et un de scribe.
Les apprentis sont des écoliers. Ils devront donc suivre des cours et conférences et participer à des exercices physiques. Ils seront soumis comme lorsqu'ils étaient à l'école, à l'inspection médicale et à l'inspection scolaire. Si un patron manque à ses devoirs, l'inspecteur peut lui adresser des injonctions, faire prononcer sa déchéance par le conseil qui l'a investi de sa fonction, indépendamment des peines de droit commun, qui peuvent être appliquées par la juridiction disciplinaire.
Chaque apprenti a un livret qui n'est que la suite de son livret scolaire; on y inscrit les certificats, les notes données par le patron et par l'inspecteur. Contre ces notes et contre le refus du certificat, l'intéressé peut recourir devant le conseil de l'instruction primaire ou une commission de ce conseil, qui statue également sur les peines discijiliiiaires requises pai' le patron ou l'inspecteur.
Enfin ce dernier tient le rôle d'apprentissai^e qui servira à l'établissement des listes du recrutement professionnel au moment de la majorité sociale.
§ 5. — Enseignement secondaire professionnel. — Comme l'enseignement primaire, le secondaire est décentralisé, organisé par les provinces, suivant les besoins locaux, et par conséquent avec la plus grande variété. Mais toutes les écoles qui le constituent se ramènent à sept grandes catégories :. celles d'administration, d'agriculture, d'industrie, de métiers, des arts industriels, d'hygiène et enfin les Kcoles normales primaires.
Les Ecoles secondaires d' administration sont destinées à former le personnel administratif, presque exclusivement féminin, des services publics et économiques. Elles comprendront trois sections lesquelles naturellement, seront, suivant les besoins, représentées ici et absentes là. Celle de Vadministration proprement dite, fournit des rédacteurs aux bureaux des Ministères, des provinces et municipalités; celle de la comptabilité aura une importance considérable à raison du caractère économique de l'Etat et du grand principe de la comptabilité commer-
ciale ; la Banque, les services publics, les Régies, les Sociétés et Maîtrises y prendront les comptables qui leur seront nécessaires. La section de Chancellerie, enfin rattachée aux Facultés de Droit des Universités, donnera les grefliers de l'état civil, lequel sera très développé, et des juridictions, ce qui comprend aussi le notariat.
Les Ecoles secondaires d'agriculture dissureront à l'agriculture et aux forêts leur main d'œuvre skilled masculine et féminine. Elles se décomposeront suivant les besoins locaux en sections : l'agriculture proprement dite, la viticulture, rélevage, l'apiculture, l'aviculture (élevage du gibier et de la volaille), la pisciculture (fluviale et maritime), les forêts et l'hydraulique agricole, et les industries annexées de l'agriculture (distilleries, sucreries).
Les Ecoles secondaires de l'industrie embrasseront de même en autant d'enseignements spéciaux, répartis suivant les nécessités, l'industrie dynamogénique (Production, transmission, répartition et transformation de l'énergie), les industries extractives et métallurgiques, chimiques, mécaniques, textiles du bâtiment et des travaux oublies.
Les Ecoles secondaires des métiers enseignent ceux du livre, du vêtement de l'homme et de la femme, de la lin- ^^erie, des fleurs et plumes, de la bimbeloterie et articles ie Paris, du meuble, des instruments de précision.
Les arts industriels auront un développement considé- 'able qufî nous pouvons dès maintenant pressentir. Ils lécessiteront une instruction générale, (dessin, modelage, sculpture, peinture, histoire de l'art et des styles), qui 3récédera la spécialisation : peinture décorative et sculpure d'ornementation, céramique, mosaïque, verrerie, neubles d'art, joaillerie).
Aux E coles secondaires d'hygiène annexées aux Facultés le Médecine, on demandera les infirmiers et infirmières ;t les femmes en si grand nombre qu'exigeront les serrées de l'enfance, (maternités, crèches, écoles materneles, cliniques, hôpitaux des enfants malades ou ar- •iérés).
On voit que je rattache au service médical, suivant un desideratum qui a été déjà formulé, la préparation <lu personnel des écoles maternelles, qui doit justifier moins d'une instruction proprement dite, que des con-: naissances relatives à l'hygiène physique et mentale des tout jeunes enfants. On les confie à présent à des institutrices pourvues des mêmes brevets requis pour diriger los lilles de douze ans. Elles prétendent appliquer les méthodes pédagogiques de ce dernier Age, à des bébés qui sont ajnsi surmenés par un enseignement trop hàlif, dont l'échec dégoûte des maîtresses, d'ailleurs humiliées d'une besogne, qu'elles considèrent comme inférieure.
Quand je parle d'Ecoles normales secondaires, il va sans dire que je n'entends pas les casernes du temps présent. Il est odieux d'internerdes jeunes gens etdes jeunes filles de dix-huit à vingt ans, et de séparer delà vie ceux qui doivent y préparer leurs frères. Ces succédanés du séminaire ne s'expliquent que par le désir de tuer toute pensée libre et toute initiative chez les instituteurs et institutrices destinés à prêcher un credo religieux, politique et social. Il faut que les maîtres de la jeunesse respirent pendant quelques années l'atmosphère scientifique; aussi les installerai-je au sein même des Universités dont ils suivront quelques cours généraux en même temps que les conférences de préparation pédagogique aux divers brevets d'enseignement primaire et secondaire, (sciences de la nature, sciences sociales, langues vivantes).
Cet enseignement secondaire professionnel sera répandu à profusion, donné à quiconque sera en état d'en proliter.
Les garçons et les filles sortant ;\ quinze ans de l'ear seignement primaire avec le certificat que leurs maîtres ! leur ont conféré, choisiront eux-mêmes (les parents n'ayant ici aucune autorité mais seulement l'influence légitime que leur donne leur âge et l'affection qu'ils inspirent) l'école où ils continueront leurs études sous la condition de justifier de notes suffisantes, et pour 1 squelleson établira une double moyenne, dont la première portant sur l'ensemble des études déjà faites, arrêtera à
la porte de l'enseignement secondaire, ceux qui ne sont pas dignes de le recevoir, la seconde visera particulièrement les matières qui sont plus spécialement afférentes à l'école choisie, le calcul pratique par exemple pour la comptabilité et les sciences pour l'industrie ou l'agriculture.
Si le nombre des candidats ou candidates à un enseignement, justifiant des conditions requises, n'excède pas celui des places, ils seront tous admis, c'est l'hypothèse souhaitable et qui sera, je l'espère, la plus fréquente. Si on ne peut pas admettre tous les postulants, seront préférés ceux qui présenteront les meilleures notes primaires; en cas de mérites sensiblement égaux, on pourrait recourir à un concours à moins que l'autorité scolaire ne tranche la difficulté par des placements dans une autre école de la province la plus voisine.
On évitera autant que possible ce système actuellement en vigueur, qui arrête le nombre des admis à un chiffre fixé strictement. Rien de plus stupide que d'admettre une année des candidats insuffisants, pour rejeter l'année suivante des jeunes gens fort bien doués. L'administration doit-elle se conformer à la nature ou celle-ci se plier aux règles administratives?
11 sera facile au Collectivisme de résoudre le problème délicat de la répartition des écoliers dans les divers établissements du pays. L'Etat bourgeois n'a aucun moyen de contraindre les parents à envoyer leurs enfants dans les lycées qui sont à moitié vides, au lieu de les entasser dans ceux qui regorgent d'élèves. Dans le régime futur au contraire le père de famille n'aura aucun droit et, au point de vue économique, il lui importera peu que son fils ou sa fille demeure chez lui, ou soit pensionnaire à cent lieues de là, non pas entre quatre murs d'un cloîtrecaserne, mais chez des citoyens respectables l'élevant avec leurs propres enfants.
Les difficultés auxquelles je pense, et que d'ailleurs l'externat fera moins graves, ne seront jamais que transitoires ; les provinces sauront réduire ou augmenter quand
il le faudra, pour les proportionner strictement aux nécessités économiques, leurs ressources scolaires.
Je désire qu'on ne se méprenne pas sur le caractère de l'instruction secondaire, et sur la portée de son épithète professionnelle. Cet enseignement devra, tout comme le degré primaire, être essentiellement éducateur. 11 ne s'agit nullement de former des techniciens enfermés dans les bornes étroites d'un métier, bons à rien, hors de l'usine. Les personnalités devront s'épanouir librement, que le capitalisme mutile comme le font, pour les plantes, les jardiniers japonais, et dans le but d'assurer ainsi le maintien de sa domination. D'ailleurs j'estime que l'adjectif pratique accolé au substantif école implique contradiction. Aucune école ne peut, ni ne doit être pratique, si on entend par là qu'elle enseigne réellement un métier; l'avocat comme le référendaire à la Cour des Comptes ne peuvent se former autrement que le forgeron [fît fabricando faber), c'est-à-dire par l'exercice journalier, et gradué autant que possible, de leur activité professionnelle, que cours, devoirs ou lectures ne sauraient remplacer.
Il n'est donc jamais possible d'enseigner que de Ja théorie, mais cette théorie peut élre dans des rapports plus ou moins étroits avec une industrie ou un art, et les maîtres peuvent revendiquer, dans une certaine mesure, l'épithète dont j'essaie de préciser le sens, lorsqu'ils poursuivent leur tâche éducatrice, de préférence avec des connaissances qui seront directement en elles-mêmes utiles à leurs élèves, lorsqu'ils entreront dans la vie. Les jésuites polonais préparaient mal, en leur apprenant le latin, les lils de Tarass Houlba à la vie qu'ils devaient mener de chasse, guerre et pillages.
Un jour un officier de notre marine reçu par un roitelet de la côte d'Afriijue remartfua au premier rang des assistants, un indigène (jui s'ciforçait d'attirer sur lui l'attention; il présentait les tares de la plus terrible misère économique physique et morale. Quel fut l'étonnement de nos compatriotes, lorsque ce dégénéré hailloneux prit la parole en bon français. « Mon commandant
je suis un ancien élève du lycée de Marseille. » Il avait été amené tout jeune en France, et ses études classiques finies, rejeté par un navire de guerre dans son ancienne tribu. Incapable de s'adapter au milieu économique et social, méprisé de ses frères, pour son infériorité à la chasse ou au travail, il était peu à peu devenu un parasite de la tribu, une loque humaine. N'aurait -il pas mieux valu pour ceux qui avaien t formé ce beau projet de civiliser ce négrillon de l'envoyer par exemple dans une plantation des Antilles? L'apprentissage comme mécanicien ou maçon n'aurait-il pas été pour lui plus éducateur que l'explication de Virgile et le discours latin?
J'aborde ici un des plus graves problèmes de notre temps. Les défenseurs des langues mortes les présentent comme pouvant seules réaliser ce type de perfection sociale, qu'ils résument d'un terme emprunté au xvn® siècle, l'honnête homme.
Or il ne paraît pas douteux que l'enseignement classique ne se maintient, que parce qu'il se fonde sur une distinction de classe et a pour but de la perpétuer *. Si le bourgeois tient à ce que son fils, je ne dis pas apprenne le latin mais passe pour le savoir, c'est pour qu'il se distingue ainsi nettement de Touvrier ou du paysan; la peau d'âne universitaire a remplacé les parchemins de noblesse. De là, les cloisons étanches que l'on maintient soigneusement entre l'enseignement primaire supérieur et l'enseignement classique, lequel constitue peut-on dire <îomme une sorte de long couloir, où ne peuvent s'engager que ceux qui ont les ressources suffisantes pour continuer les études pendant dix ans et plus : de là enfin l'échec de l'enseignement spécial que, contre les intentions formelles de ses fondateurs, on a su allonger de façon à en faire une <iontrefaçon de la discipline jésuitique.
Les hommes qui ont étudié la question après s'être af-
i. Voir la démonstration si bien faite par M. Ch. V. Langlois dans une série d'articles dans la Revue de Paris 1900, et réunis en volume sous ce titre la Question de r Enseignement secondaire v(librairie Bellais.)
franchis des préjugés bourgeois, reconnaissent combien mesquin, ridicule et infécond est en réalité cet idéal de vagues humanités. Le rattacher à la Renaissance, c'est calomnier l'admirable mouvement qui à travers l'antiquité, retrouvait la nature: il a avorté sous la réaction religieuse; catholiques et protestants sont également coupables de ce chef, Marnix de Sainte-Aldegonde tout comme Uollin : c'est des écoles confessionnelles des xvii® et xvm« siècle, que lycées français et gymnases allemands, tiennent la pédagogie surannée dont la démocratie moderne ne peut se débarrasser.
C'est la science, et non pas les écrivains du Latium ou de l'Attique, qui doit faire la base de l'instruction; la science qui rayonnera des hautes études dans tous les étages de l'enseignement. Cet enseignement ne doit avoir d'autre but que d'initier les jeunes gens progressivement et en proportion de leur développement intellectuel aux différentes méthodes que l'esprit humain s'est données pour parvenir à la vérité. En un mot on formera l'esprit des citoyens avec les éléments des sciences de la nature et de la société exposées, moins dans la sécheresse des principes abstraits, que par un tableau infiniment varié et changeant des applications pratiques.
Les écoles professionnelles dont J'ai parlé, donneront d'abord un enseignement général d'un an par exemple, présentant un aperçu d'ensemble de l'agriculture, de l'industrie, de l'administration, illustré par des travaux manuels, des manipulations de laboratoire, des visites dans Iqs services, usines, etc.
Puis l'heure venue, les élèves se spécialiseroht. Mais il convient de remarquer que la spécialisation telle que je la conçois sera encore toute relative ; on évitera de la pousser trop loin, de descendre jusqu'au métier et les sections de nos écoles embrasseront une industrie entière, ou même un groupe d'industries, les mines et la métallurgie, les industries chimiques, le bâtiment.
Ces sections se décomposeront elles-mêmes en sous-sections, mais celles-ci suivant une pratique que nous pou-
voas emprunter aux écoles professionnelles de la ville de Paris, seront tour à tour traversées par les jeunes gens, qui inscriront ainsi sur leur brevet plusieurs mentions. Ce serait une obligation, en effet, pour eux de se préparer à l'exercice, non pas d'un, mais de deux, trois, quatre métiers. Je partage l'opinion, que j'ai entendu formuler par des Fouriéristes dont le maître a, on le sait, prôné l'alternance des tâches, et le changement d'occupation, que l'enseignement de n professions, ne coûte pas n fois le temps nécessaire pour une seule.
J'irai plus loin encore. J'ai déjà manifesté à propos des unskilled le désir de retarder jusqu'à l'âge convenable l'entrée des jeunes recrues dans l'armée des producteurs, et de protéger d'autre part les travailleurs contre les inconvénients de la division du travail.
Il faut de plus, faciliter l'organisation des petits groupes, par la réunion sur une tête de plusieurs fonctions, et grâce à l'interchangeabilité du personnel, rendre possible les modifications brusques, dans l'importance relative des services économiques ou autres. Aussi, encouragerais-je, ou même obligerais-je les jeunes gens au moins, aux époques où la collectivité n'a pas un urgent besoin de main d'œuvre, à prolonger leurs études, assez pour aller successivement dans deux écoles professionnelles, en cumuler les brevets; ils en retireraient en outre de la réputation qui s'attacherait à cette preuve d'intelligence et de bonne volonté, d'assez sérieux avantages, quant au choix des carrières, ainsi que nous le verrons. Garçons et filles, en sortant d'une école d'agriculture apprendraient la comptabilité, et vice versa le titulaire d'un brevet d'administration conquerrait ensuite celui d'une industrie, l'instituteur se mettrait en mesure de remplacer ou doubler le comptable de la Banque, le mécanicien à la batteuse.
Puis leur cycle scolaire parcouru sans encombre ^, les
1. Il Ta sans dire que les élèves recevront des notes quotidiennes, mensuelles, annuelles ; si ces notes tombent au-des- .sous d'une certaine moyenne, ils seront exclus de l'Ecole, sèches comme on dit dans l'argot écolier.
jeunes gens seraient ststreints à autant d'apprentissages, qu'ils pourraient avoir théoriquement appris de métiers, et à un dernier en plus^ relatif à un travail unskilled pour lequel il n'aurait pas fait d'études théoriques. Pierre, domicilié en Provence, a deux brevets agricoles qui lui permettent de s^embaucher comme chef de chai dans un domaine vinicole, et contre-maître distillateur dans une parfumerie de Grasse ; breveté comptable, il tiendra les livres de la Banque dans son Habitat. Enfin, il a comme manœuvreetsousla direction de gradés desEauxetForêts, abattu les sapins de l'Estérel ou participé aux travaux de correction du Var. Paul est avant tout, un bon éleveur normand, mais il ne sera pas embarrassé pour passer de son étable au greffe du prochain tribunal et, à vingt ans, l il navigua novice, six mois, sur un transatlantique.
Ne voit-on pas déjà, dans la société capitaliste si tourmentée, aux pays neufs surtout, lamour du changement, l'humeur vagabonde, les tours de roue de la fortune ballotter certains hommes, pendant toute une vie des fonctions de bureau aux travaux musculaires, aujourd'hui courtiers de commerce ou d'élections, demain chercheurs d'or ou chasseurs de caoutchouc, voyageant un jour comme passagers de première classe, demain comme garçons de cabine ou chauffeurs. Cette instabilité qui nous étonne dans la biographie des grands hommes de l'Australie ou de l'Amérique, et qui oppose si nettement le capitalisme aux régimes économiques antérieurs, lesquels enchaînaient de père en fils, chaque famille à la glèbe, à l'échoppe, à l'hôtel princier, ne disparaîtra pas dans le Collectivisme. Loin d'empêcher les changements de profession, il les encouragera pour donner satisfaction à la « papillonne », je parle en disciple de Fourier, et aussi pour constituer et maintenir des mœurs vraiment démocratiques et égalitaires. Les hommes, parvenus aux plus hautes dignités de l'ordre nouveau, se rappelleront leurs jeunes années où ils manièrent la pioche; ils n'éprouveront pas pour l'ouvrier manuel, le mépris stupide du robin de village, ïnûn ne peut-on rêver de reconstituer dans un milieu
pourtant bien différent, « l'homme complet » des très anciennnes civilisations où le travail manuel honoré n'était pas incompatible avec le plus grand épanouissement intellectuel et moral, le même héros, dans la civilisation mycénienne, brave à la guerre, prudent au conseil, de ses mains construisait sa maison et son Ht et accommodait pour les repas de la plantureuse hospitalité, le dos des grasses génisses. Le cycle homérique a légué à noire admiration attendrie, des types immortels dont nos descendants se rapprocheront plus que des êtres incomplets que nous sommes, bourgeois sans muscles, prolétaires sans cerveaux.
Il n'est pas besoin d'insister sur les conditions de l'apprentissage pour lequel il suffirait de répéter ce que j'ai déjà dit à propos des travailleurs non qualifiés, à ceci près que le conseil de l'enseignement secondaire est provincial. La validité des brevets est subordonnée à la condition d'un bon apprentissage, ils sont annulés pour ceux qui ne savent compléter l'éducation théorique reçue à l'Ecole, par l'enseignement pratique.
En sens inverse, quiconque montre au cours de ce dernier enseignement des aptitudes exceptionnelles pourra être envoyé à l'école professionnelle supérieure oh il n'a-' vait pas été admis d'emblée.
§ 6. — Enseignement supérieur. — J'arrive à l'Enseignement supérieur. Il comprend les hautes études, et les écoles professionnelles supérieures, avec un enseignement préparatoire. Les jeunes gens et les jeunes filles ayant Dbtenu en fin d'études primaires, des notes exceptionnellement bonnes, sont admis, suivant leurs aptitudes, après iîoncours dans les cas exceptionnels où leur nombre excéderait celui des places disponibles, de la façon que j'ai lit pour l'enseignement secondaire, non pas directement (lans les Universités, mais dans des cours préparatoires à îes Universités.
Ces cours recevront également des jeunes gens sortis les écoles secondaires professionnelles. Nous voyons aujourd'hui des élèves des écoles d'arts et métiers qui se
font admettre ensuite à l'Ecole Centrale des Arts et Manufactures, ils deviennent d'excellents ingénieurs; corrigeant dans chacune des deux phases de leur instruction professionnelle les défauts de l'autre, ils joignent au sens précis des réalités que les Centraux n'ont pas au même degré que leurs frères inférieurs d'Aix ou de Châlons, la largeur de vue qui manque à ces derniers. Le Collectivisme devra généraliser cette heureuse pratique, faciliter l'ascension de l'enseignement secondaire au supérieur. Des cours spécialement organisés permettront aux brevetés de rafraîchir et compléter leurs connaissances théoriques, et de rattraper les jeunes gens qu'un développement d'esprit plus précoce ou les hasards de la vie ont élevés d'emlolée au degré qu'ils n'atteignent eux-mêmes que par échelons. C'est dans cette voie que s'est engagée la ville de Paris lorsqu'aux trois années d'enseignement primaire supérieur, elle en a ajouté une quatrième préparatoire à l'Ecole Centrale; les Turgotins battent souvent à ce concours, les élèves des Lycées dont ils entament ainsi le privilège. "Faisons un pas de plus, il est des hommes qui par suite d'un retard dans leur développement intellectuel, par ^manque d'énergie, ou pour toute autre cause n'ont pu, ou n'ont voulu lorsqu'ils étaient jeunes « pousser leurs études ». Après de longues années de travail professionnel skilled ou unski/led, ils se révèlent à eux-mêmes et à leurs concitoyens comme supérieurs à leur situation. On leur permettra de regagner le temps perdu. Pour leur faciliter l'accès des écoles professionnelles supérieures ou des hautes études, on évitera les limites d'âge, on organisera pour les adultes, s'il le faut, dos cours préparatoires spéciaux qui leur permettront de rattraper les jeunes gens. Au lieu de les mettre en concours avec ceux-ci, on leur fera subir un examen spécial, en leur permettant de comjienser leur infériorité théorique, par des cotes relative^ à leur vie professionnelle antérieure aux services qu'il.' ont rendus, à leurs inventions. N'est-il pas absurde d'exclure comme on le fait, des hautes écoles dont ils pourraien' tirer grand profit, les hommes mûrs simplement parc*
que leur esprit plus formé, leur mémoire moins sûre, leur rend impossibles les épreuves acrobatiques où triomphe la jeunesse.
Les cours dont je parle auront, en un mot, infiniment plus de souplesse que le système des classes d'humanités, de mathématiques préparatoires et spéciales qui ouvre aux fils de.la bourgeoisie les Facultés et les grandes Ecoles. Us en différeront par cette autre supériorité, qu'ils seront rattachés aux Universités et administrés par elles. Ce ne seront pas des professeurs d'un ordre réputé inférieur, mal informés des progrès récents de la haute science avec laquelle ils n'ont plus de contact étroit depuis l'époque lointaine de leurs examens; mais des maîtres en exercice de l'enseignement supérieur qui donneront aux personnes abordant cet enseignement les connaissances élémentaires et les méthodes de travail indispensables. Je serai compris, je Tespère, de ces professeurs de Facultés que j'ai entendus à la Sorbonne regretter l'ignorance en grammaire des candidats à la licence ès-lettres, place du Panthéon, constater la nécessité oij sont les futurs docteurs en droit, de réapprendre le latin pour lire Gaïus ou le Pro Rosci'o. Enfin dans un remarquable article de la Revue de Paris, le mathématicien Tannery critiquait l'enseignement des mathématiques dans nos lycées, trop hâtif, rabâché dans d'interminables redoublements, inutilement encyclopédique et peu éducateur ^ Les uns et les autres en un mot reconnaissaient que l'instruction secondaire classique, égarée par le vain idéal jésuitique, manque à son rôle essentiel, la préparation à l'enseignement supérieur et, plus ou moins consciemment, ces maîtres tendent au but, que selon moi, le Collectivisme atteindra avec le système de cours dont je parle, qui donneront lieu à la délivrance par les maîtres, de simples certificats
1. Rei. de Paris, 1« août 1900, p. 619-641. Les mathématiques dans Venseigneynent secondaire. V. aussi les communications faites au Congrès des Sociétés Savantes, section des sciences économiques, séance du 2 avril 1902, par M. Duprat et par l'auteur de^ ce livre. J. off. 3 avril p. 2i3S et s.
partiels groupés en certificats plus généraux, qui ouvri font les Ecoles Supérieures Professionnelles comme le fout, pour les écoles secondaires, les notes délivrées par • les instituteurs primaires ^
Est-il besoin de dire que ces Ecoles Professionnelles Supérieures ne ressembleront en rien à « Normale ou Polytechnique », à une caserne ou à un couvent, ce seront des sections, des divisions administratives d'Universités, des groupements de cours, conférences, et travaux pratiques, faits ou dirigés par des professeurs, appartenant aux différentes Facultés, dont l'actuelle séparation viendra se fondre un jour dans une plus vaste et plus souple unité; ils convergeront vers un diplôme et seront réservés aux personnes qui poursuivent ce diplôme, lesquelles vivront comme les étudiants de nos Facultés.
Ces sections d'Universités correspondent à peu près aux écoles pratiques. Ce seraient, par exemple : VEcole Snpnneure d'Administration et de Justice, avec ses quatre diplômes. — I. Conseil d'Etat. — II. Cours de Justice Civile. — III. Cours de Justice Médicale. — IV. Cours des Comptes ; les Ecoles Supcjneures d'' Agriculture et d' Industrie, se décomposant en multiples spécialités, les Ecoles Supérieures d'Hijgiène et de Médecine et enfin les Ecoles Normales Supérieures qui préparent les professeurs des Universités. On aura remarqué peut-être, que je ne parle
1. Par exemple, le certificat d'aptitude aux études mathématiques supérieures sera exigé des candidats à l'Ecole Nonnale Supérieure de Mathématiques, (professeurs d'Université) eld'astromio. 11 conduira é^'alenient aux hautes études. Celui dos sciences physico-chimiques ouvrira do môme, pour cette discipline, l'accès du professorat universitaire, des hautes études et des Ecoles Supérieures d'Industrie. Le certificat d'études physiques, chimiques et 7iaturelles, (lo P G N cette innovation si heureuse que les professeurs de Médecine ont obtenu après trente ans d'elTorts et qui m'a inspiré tout le régime que j'ai exposé) recrutera en outre du professorat universitaire, les Ecoles Supérieures de Médecine, d'IIygiéne et d'Agriculture. Enfin un certificat d'ap titude aux Eludes Sociales sera requis pour les futurs professeurs, de Facultés et candidats aux Ecoles Supérieures de Justice et d'Administration.
ni des Métiers, ni des Arts. Il est inutile d'insister sur les raisons, qui dans un régime où l'instruction sera répandue à flots, ou des écoles existeront pour tout, exclura les Beaux-Arts de l'enseignement supérieur. Les écoles comme celle de la rue Bonaparte sont néfastes à l'Art. On n'en conçoit même pas l'idée dans les grandes époques artistiques. La Grèce antique, la Renaissance italienne ou flamande, formaient les génies que nous admirons, dans les ateliers de maîtres et ainsi en sera-t-il dans l'Etat Social, qui collectiviste sur tout, sera anarchiste sur ce point.
De même que les brevets, les diplômes délivrés par les écoles supérieures seront subordonnés à l'accomplissement d'un stage organisé et surveillé comme l'apprentissage des unskilled et des brevetés; mais par l'autorité universitaire, et par un conseil central de l'Enseignement Supérieur composé d'ailleurs d'une façon analogue à ceux de l'instruction secondaire ou pratique, avec ses éléments politiques, pédagogiques, économiques.
Il n'est guère possible d'obliger les citoyens à cumuler les diplômes, mais on peut les y encourager et il serait à souhaiter que ce cumul fût fréquent.
On pourrait d'ailleurs exiger que les élèves sortants d'une Ecole Supérieure, prennent en outre, au moins un brevet d'un ordre différent. L'ingénieur industriel ou agronome serait en même temps comptable ou rédacteur; le conseiller d'Etat, ou le magistrat, mécanicien, ou conducteur des ponts-et-chaussées. Enfm, en outre des stages validant leurs diplômes et des apprentissages correspondant à leurs brevets, ils inscriraient à leur livret scolaire, l'exercice réglementaire d'un emipioi unskilled, manuel ou intellectuel. Inutile de répéter ici les raisons économiques et sociales militant en faveur de ce régime.
Je terminerai ces développements par une importante remarque. Le Collectivisme résoudra sans difficulté le grave problème de « l'encombrement des carrières libérales. » La cause de cet encombrement est d'abord, dans le fait que l'instruction se répand de jour en jour davantage,
ensuite dans le désir que seuls peuvent blâmer les pires réactionnaires et qui pousse les pères à élever leurs enfants au-dessus de leur propre condition. Mais elle se trouve en dernier ressort dans le régime économique actuel. Je n'ai pas besoin d'insister là-dessus, mais je conseille à nos amis de répondre aux bourgeois qui se plaignent du nombre excessif des médecins, des avocats et des ingénieurs : Il y a également trop de gros négociants (dans le seul commerce des pierres fines le nombre de maisons a triplé ou quadruplé depuis vingt ans), trop de petits commerçants, est-il besoin de le dire ; trop de paysans puisqu'ils désertent les champs, qui ne les nourrissent plus et enfin trop d'ouvriers : derrière l'armée des travailleurs se cache la réserve des chômeurs. Le Collectivisme seul remédiera à cet excès de producteurs, à cette pléthore de production. Il serait très facile à la rigueur à l'Etat Futur de demander à Ses Ecoles Secondaires ou Supérieures un nombre de brevetés ou diplômés rigoureusement égal à celui des emplois à pourvoir, de mesurer, ainsi que pour une denrée quelconque, la production sur la consommation. Mais l'équilibre strict est-il nécessaire ici comme lorsqu'il sagit de vêtements ou du pain? Je ne le crois pas. La surproduction ne saurait avoir de graves inconvénients. L'instruction ne peut être en soi qu'une excellente chose et il est absurde de supposer que les citoyens de l'Etat Futur pourraient devenir trop instruits. Pourquoi dit-on aujourd hui qu'il y a trop d'ingénieurs, c'est parce qu'ils ne trouvent pas à « s'employer » que beaucoup meurent de faim et que la « concurrence )) réduit leurs appointements au-dessous de ce que serait la rémunération lég^itime du travail que leur a coûté leur diplôme « du capital englouti dans leurs études. » Or les expressions que je guillemette n'ont de sens qu'au régime capitaliste.
Supposons que le nombre des citoyens pourvus du diplôme d'ingénieurs dépasse celui des emplois de cette nature nécessaires à la bonne marche de la production, que fera-t-on?Leur déniera-t-on le droit de prélever sur
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la consommation ce qui est nécessaire à la satisfaction de leurs besoins ? Ce serait contraire au droit à la vie reconnu à tous les citoyens. Seront-ils nourris à ne rien faire? Ils violeraient alors l'obligation de travailler pour la Communauté. Créerons-nous des emplois inutiles, pour répartir le travail existant entre un nombre exagéré de titulaires? Semblables abus se rencontrent fréquemment dans les administrations actuelles, comme un des résultats du népotisme ; j'ai vu deux concurrents se disputer une place : comme ils jouissaient d'une égale influence le gouvernement ne put se résoudre à en sacrifier un. il nomma tous les deux, en créant un second emploi jugé la veille parfaitement inu'ile.
La Société Collectiviste ne tolérera pas de pareils gaspillages. Elle résoudra le problème autrement et de la façon dont il se résout déjà parfois. Les hommes qui ne peuvent trouver la fonction à laquelle ils se sont préparés se rabattent sur une autre plus humble. Des ingénieurs se résignent à faire fonction de piqueurs de travaux publics, et si cela ne se voit pas plus souvent c'est que en cette matière le proverbe est faux : qui peut le plus ne peut pas toujours le moins et il nous est impossible après avoir étudié dans les livres de prendre l'outil de l'ouvrier. Il en sera autrement, avons-nous vu, dans l'Etat Futur.
Dans cette Société Collectiviste de vingt mille âmes qu'est en plein Paris l'Assistance Publique, si intéressante à étudier dans ses défectuosités comme dans ses bonnes parties, la Boulangerie Scipion mérite de retenir l'attention du socialiste. Les emplois de meunier et de geindre y sont si recherchés à raison de la sécurité du lendemain, du salaire syndical, de la journée de huit heures, des conditions du travail (locaux convenables, pétrisseurs mécaniques) que pour choisir équitablement entre les nombreux candidats, on leur impose un stage de manœuvres. Ne sont admis comme hommes de peine pour balayer les cours ou charger les voitures que des boulangers ou meuniers et n'entrent au fournil ou à la mi-
noterie que les postulants qui ont ainsi attendu une vacance, dans un travail inférieur à leur capacité.
De même, dans la Communauté Socialiste l'ingénieur sans subir de ce chef une déchéance sociale ni une perte pécuniaire s'emploiera en qualité de contre-maître, celui-ci comme ouvrier. On verra des infirmiers pourvus du diplôme de médecin, et les hommes de peine pourront remplacer instantanément en cas de besoin l'infirmier ayant le même brevet que lui. En attendant un siè,qe de juge, de l'investiture gouvernementale ou démocratique, l'élève de l'Ecole Supérieure de Justice tiendra la plume comme greffier. Je renverse pour ainsi parler le système des <( faisant fonctions. » Ce n'est pas un inférieur qui remplace un supérieur, c'est le supérieur qui est utilisé là où un inférieur suffirait. Les avantages d'un tel régime seraient assez considérables pour compenser largement le surcroît de dépense résultant de la prolongation des études : développement chez les directeurs techniques du sens pratique, économies dans le personnel, la division logique des fonctions n'impliquant pas un nombn corrélatif d'employés, facilités pour les remplacements, possibilité d'opérer de brusques changements dans la répartition des travailleurs entre les entreprises productrices ou les services publics.
Uépéterai-je assez souvent que je vois le Collectivisme doué d'une souplesse vivante aussi éloignée de la rigidité des cadres administratifs actuels que de l'amorphisme capitaliste ! J'espère d'un pareil régime un avantage suilequel je désire insister, celui de donner une plus grande homogénéité au personnel des travailleurs, qui ne risquerait pas ainsi de se scinder en classes constituées par des papiers universitaires. C'est, je l'avoue, une de mes gran-j des préoccupations. Les diplômes ne doivent implique^ aucune supériorité sociale, mais seulement une aptitu( technique.
Les groupes producteurs autonomes, indépendants o^ concessionnaires, ne sont pas en effet administrés par uni hiérarchie d'origine scolaire mais par l'assemblée gén(
raie où entrent tous les associés qualifiés ou non, sur \m pied d'égalité et par le pouvoir exécutif qu'ils élèvent sans davantage prendre en considération les a titres » des candidats mais seulement leurs aptitudes administratives, leur autorité morale, et laconQance qu'ils inspirent.
Dans les actuelles sociétés anonymes, les actionnaires ne demandent pas aux administrateurs les références professionnelles qu'ils exigent des ingénieurs, et ceux-ci maîtres dans leur service reçoivent l'impulsion de financiers qui sont de véritables imskllled. On pourra de même dans les coopératives collectivistes distinguer soigneusement la direction technique et l'administration commerciale. Le manœuvre après avoir, par son vote comme associé, commandé au directeur technique, rentrera ensuite à son rang de travail. Subordonné docile parce que coopérateur actif et conscient, il exécutera sans les révoltes ouvertes ni les résistances sournoises d'un esclave contre son maître, les ordres de ses « supérieurs » qu'il aura d'avance ratifiés en les rendant nécessaires par les délibérations auxquelles il a pris part. Lorsque les administrateurs ne seront pas assez absorbés par leurs fonctions pour être dispensés du travail, ils donneront l'exemple de l'obéissance aux contre-maîtres et ingénieurs, et ceux-ci n'auront pas à l'égard de leurs collaborateurs, souvent plus âgés qu'eux et jouissant de l'estime générale, l'attitude arrogante que les grands « chefs » frais émoulus des écoles scientifiques se permettent vis-à-vis des vieux ouvriers, peu disposés de leur côté à s'incliner devant une supériorité discutable.
Les travailleurs qui mettront à leur tête en un libre choix, premiers entre leurs pairs, les hommes se recommandant par l'expérience et les qualités de caractère et d'intelligence, que l'Université ne peut répartir avec ses brevets, les pousseront dans le cursus honorum auquel j'ai fait mainte allusion et que les mœurs, plus encore que les textes, régleront comme jadis les magistratures de l'ancienne Rome. Les unskilled, aussi bien que les diplôniés iront siéger dans les conseils représentatifs de premier
ou second degré et les comités consultatifs provinciaux ou nationaux. Ils pourront s'élever ainsi jusqu'au Sénat, dont j'ai indiqué le caractère de représentation des producteurs.
Les mandats à la Chambre élue par des citoj^ens, en tant que consommateurs, ne seront pas comme aujourd'hui accaparés par les hommes exerçant les a professions libérales » qui auront perdu la suprématie sociale dont elles jouissent aujourd'hui. Je parle surtout des hommes de loi : ceux-ci ne seront plus les défenseurs des classes ou fractions de classes, dont l'antagonisme aura cessé par leurfusion dans la Communauté Sociale, ils seront des fonctionnaires comme les autres; les quelques avocatsqui subsisteront feront partie des corps judiciaires dont les membres s'abstiendront, pour conserver l'autorité morale qui leur sera nécessaire, de prendre part aux luttes politiques. Enfin, parla difTusion de instruction disparaîtra le prestige qui s'attache aujourd'hui, aux hommes ayant appris à parler pour ne rien dire.
Les « manuels » pourront donc aussi bien que les bureaucrates, parvenir par l'une ou l'autre des Assemblées au « pouvoir suprême », j'entends au Conseil exécutif de la République communiste, Directoire ou Consulat, ou même aux organes politiques internationaux au Presidium de la Fédération mondiale. N'a-t-on pas déjà vu dans les Etats capitalistes des simples ouvriers devenir ministres,, le maçon Broadhurst en Angleterre, Vitte en Russie et en France Mesureur (dessinateur en broderies).
Ce ne seront pas seulement les fonctions électives qui seront accessibles aux citoyens n'ayant pas poussé leur instruction jusqu'à, l'enseignement supérieur, mais encore les postes les plus élevés des administrations centrales ou provinciales. Sans doute elles feront partie en principe du Cadre Supérieur, mais suivant un système que j'ai conçu pour la réforme administrative immédiate, cet ordre de fonctionnaires ne serait pas séparé des autres par des cloisons étanches. Il ne se recruterait pas exclusivement par les Ecoles Professionnelles Supérieures, un
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certain nombre de places y seraient obligatoirement réservées aux employés du cadre moyen (un dixième ou un :juart) et de même celui-ci s'alimenterait en partie avec la catégorie inférieure. Les aptitudes se révélant ainsi par la pratique pourront s'élever du bas au sommet de la hiérarchie et on verra des directeurs provinciaux ou généraux t des Ministres n'ayant que l'instruction primaire.
Ceci se présentera, bien plus encore que pour les services publics proprement'dits (Instruction, Hygiène), dans les administrations économiques, Ministères du Commerce (du Gros de Détail, Extérieur) de la Prospérité et grandes Régies. Si certains de leurs emplois sont forcément réservés à des personnes justifiant d'un brevet ou d'un diplôme, je crois au contraire que les postes les plus élevés ne doivent en aucune façon être le monopole des citoyens désignés dès leur enfance par leurs succès scolaires. La raison en est facile h comprendre.
La tâche la plus délicate d'un gouvernement collectiviste sera l'équilibre de la consommation et de la production. Pourra-ton appendre, à quinze ou vingt ans, dans une Ecole du Génie Civil ou d'Agriculture à préparer un Budget économique, à répartir entre les consommateurs les richesses produites, à contenir ou exciter, suivant les besoins du moment, la productivité des groupes autonomes, à donner à ces immenses mécanismes économiques que seront les Régies, la chiquenaude qui doit en régler la marche régulière sans arrêts ni à coups?
Peu d'hommes jouiront des aptitudes natives indispensables à cette fin, et le gouvernement devra les prendre-oii il les trouvera, comme les théâtres de musique recrutent les grands chanteurs, rassemblant sur la scène un tonnelier, un prince et une bourgeoise. Ces aptitudes ne se révèlent et ne se fortifient d'autre part, que dans une longue pratique. En gérant un Economat, on se prépare à l'administration du magasin, et de celui-ci on passera facilement à la tête d'une direction provinciale; les Commandites et Sociétés feront sortir de la masse des travailleurs, les talents d'administrateurs et le Consulat choisira sou-
vent les Ministres des départements économiques dans les conseils représentatifs ou comités consultatifs.
Il songera d'autant moins à maintenir une préférence a priori entre l'homme de bureau et celui du chantier que les uns et les autres, d'après ce que j'ai dit, se distingueront bien moins qu'aujourd'hui; le premier a travaillé manuellement, le second a été doté d'une instruction générale, qu'il peut au cours de sa vie professionnelle pousser au delà du terme de ses études de jeunesse.
Je suis ainsi amené à l'importante question de l'Enseignement populaire supérieur. Les Universités ne mérit* raient pas ce beau nom si, aux Ecoles Professionnelles Supérieures elles n'ajoutaient pas un enseignement dn vulgarisation destiné aux adultes. Je dois observer à ce propos que les « cours de grand public » du Collège de France ou de la Sorbonne répondent mal aux desiderata d'une Société Collectiviste. Ils se font en effet sur un seul point des grandes villes, à des heures où les travailleurs sont retenus par leurs occupations et sur des sujets choisis par le professeur au gré de ses goûts et le plus souvent tellement spécialisés qu'un même auditeur n'acquerrait pas, en cent ans d'assiduité, une vue d'ensemble de la science enseignée.
Les Universités Populaires de création récente ont réalisé des progrès manifestes; les auditeurs n'ont pas à se déplacer, le conférencier vient dans leur quartier et aux heures où ils sont libérés de l'usine ou du bureau, s'efforce de leur apporter non des analyses minutieuses, mais d»^ synthèses. Le grand prêtre de la science officielle aprè,. avoir prêché, se dérobe aux yeux de l'auditoire ému d'une terreur sacrée, en rentrant dans le Saint des Saints; les intellectuels qui vont au peuple sont heureux, quand ils ont parlé, d'écouter à leur tour; ils provoquent les questions, les contradictions et tiennent bien moins à endoctriner leurs frères, qu'à éveiller leur esprit aux saintes curiosités.
Enfin et surtout ce sont les intéressés qui acceptent ou demandent les sujets et choisissent les orateurs. Est-il
SECTION II. § G. ENSEK.XEMENT SUPÉRIEUR 339
possible de concevoir que cet admirable mouvement s'arrête ? Il s'épanouira certainement dans la Société Collectiviste. Les petites communautés constituées dans son sein, et dont nous avons étudié l'organisation à propos de la consommation, feront appel pour l'enseignement populaire, non seulement aux maîtres de l'instruction publique primaire, secondaire ou supérieure, mais encore à des hommes qui ne seront pas professeurs de métier, penseurs, artistes, savants, simples travailleurs qui viendront communiquer à leurs concitoyens le fruit de leurs travaux, de leurs observations, de leurs réflexions, les enflammer de leurs enthousiasmes, les enrôler pour toutes les causes généreuses. La grande dîfl'érence que je vois avec le temps présent, c'est que ces groupements seront riches, les cotisations de leurs membres et les subventions leur permettront de s'outiller convenablement en livres, collections, laboratoires même, et d'indemniser les conférenciers. Ceux d'entre eux qui seraient les préférés du public se constitueront peut-être là une situation indépendante, et comme l'artiste rachèteront de l'Etat leur complète liberté. Combien d'entre nous seraient heureux aujourd'hui de le faire! Enfin on pourrait imaginer de fédérer ces Universités par provinces et pour toute la France, ce qui leur permettrait de créer des services dépassant leurs forces propres (grandes bibliothèques, voyages, bourses).
Le Collectivisme m'apparaît enfm comme devant être un régime très favorable au développement des Hautes Etudes. Elles constitueront, bien plus encore que maintetenant, la raison d'être des Universités. Dans chaque ordre de sciences et à côté des Ecoles Professionnelles dont j'ai parlé existeront des instituts analogues aux séminaires allemands et à l'Ecole pratique des Hautes Etudes en France. Aux conférences et dans les laboratoires seront admis non seulement les étudiants réguliers, c'est-à-dire pourvus des brevets, diplômes, certificats d'aptitude, mais encore les personnes de tout âge, de toute nationalité, n'eussent-elles jamais conquis le moindre parchemin-
universitaire, que le maître jugera en état de participer utilement aux travaux qu'il dirige.
Comme à l'Ecole des Hautes Etudes de Paris les élèves seront libî^es ou boursiers. Les élèves libres seront les citoyens qui, faisant partie du cadre normal des travailleurs, emploieront leurs loisirs à des travaux scientifiques. J'ai été maintes fois scandalisé du mépris que les administrations montrent pour ces travaux. Le Ministre de l'Instruction Publique, loin de les encourager, les interdisait pres-j que il y a quelques années aux professeurs de lycée; fait de recherches personnelles, cette note inscrite au dossier] d'un agrégé avait pou» lui des conséquences à peu près' aussi fâcheuses que la révélation d'habitudes de débauche. Un de mes amis qui végète magistrat dans une petite sous-préfecturc, est égyptologue. Le garde des sceaux aurait dû lui donner, en le nommant dans une ville de] Faculté, les moyens de satisfaire ses goûts et de les répandre par un cours libre qu'il a en vain demandé i\ Paris et qu'on lui a refusé sous le prétexte qu'un jour il parviendrait c\ émarger au budget.
Dans la Société Future, travailler à Paris ou à-Sisteron ne constituera, a priori, aucune supériorité ou infériorité pécuniaire et rien ne sera plus facile que de placer dans le voisinage d'une Université tel travailleur qui aspire à en suivre les cours. Nous avons tous lu dans notre jeunesse de petits livres d'édification sur la vie de tel ou tel grand homme, Drouot étudiant à la lueur du four paternel, Amyot s'engageant comme valet dans un collège, écoutant aux portes des classes pour saisir quelques bribes de sciences; des faits semblables peuvent, paraît-il, être constatés en Amérique où des jeunes gens gagnent leur vie comme domestiques, pour suivre les cours des Universités. Il m'est arrivé de dire sérieusement qu'on devrait réserver, aux bacheliers les postes d'appariteurs dans les Facultés, aux compositeurs de musique ceux d'huissiers à l'Opéra. Dans la Société Future, les professeurs ne s'étonneront pas de compter parmi leurs meil-
SECTION II. i 7. RECRUTEMENT PROFESSIONNEL oil
leurs élèves, les citoyens qui viennent de balayer les amphithéâtres.
La science ne sera donc plus le privilège des riches. Seront riches, alors ceux qui se feront dispenser de l'obligation de travailler. Il faudra pour cela qu'ils remboursent à l'Etat, mois par mois, la somme qu'il aurait retirée de leur travail en le mettant à la disposition d'un service public ou économique. Cette somme, ils la prélèvent sur des économies personnelles antérieures, la reçoivent de parents ou amis, la gagnent par des publications et enfm l'obtiennent au moyen de Bourses créées sur le budget de l'Etat, des Provinces, des villes, sur des subventions al-^ louées par des organes économiques (Sociétés, Maîtrises, Régies) ou des associations désintéressées, enfin sur des fondations créées, tel l'Institut Pasteur, par des souscripteurs. Il est inutile de répéter ici ce que j'ai dit pour l'artiste. Le savant qui vit en dehors des cadres du Collectivisme sera comme le peintre et le sculpteur libre de toute attache officielle, un maître indépendant dans la situation duquel l'Etat n'aura rien à voir aussi longtemps que son compte commercial ne risquera pas de se solder en perte.
I 7. — Recrutement professionnel. — J'aborde maintenant une matière bien ingrate. Mais je prie ceux que rebuterait la réglementation détaillée et minutieuse qui va suivre, de ne pas perdre de vue son utilité. Il ne s'agit rien m'>ins que de concilier le meilleur recrutement possible des services de toute sorte avecla plus complète[liberté du choix des professions.
Les deux principes dominants ressortent de tout ce que j'ai dit jusqu'à présent et il suffit de les rappeler d'un mot. Tous les métiers manuels ou intellectuels sont considérés comme des fonctions sociales et publiques. Nul ne peut en remplir une sans y être apte, et toute personne qui est par son instruction générale et professionnelle capable d'exercer un métier, peut être obligée de le faire si le libre choix des citoyens ne pourvoit pas aux nécessités des services.
L'autorité scolaire tient, par province, le rôle des élè-
ves et étudiants qui comprend non seulement les mineurs, f mais encore ceux qui sont retenus par l'enseignement en ' dehors des cadres des travailleurs après leur majorité ' sociale. Celle-ci est fixée par les Chambres et peut varier entre dix-huit et vingt-deux ans par ex., étant avancée ou reculée, suivant le besoin plus ou moins grand de main d'œuvre. Les études sont abrégées pour la masse des ci toyens, lorsqu'augmente la production (à raison p. ex d'un surcroît de natalité). Quand cette production pe être diminuée, les enfants restent à l'Ecole, acquièrentch cun un plus grand nombre de diplômes, ou de brevets, prolongent leur apprentissage. De môme l'âge de la retraite n'est pas invariable, mais sera fixé annuellement. En sorte que le gouvernement collectiviste procéderait comme jadis les rois et empereurs, lorsqu'ils avaient besoin, pour la guerre, d'un surcroît de chair à canon : ils appelaient par anticipation une ou deux classes de conscrits et retenaient sous les drapeaux les soldats qui auraient dû être libérés.
Ce système qui est inspiré du Chômage copacitariat de M. Solvay donnerait à la production une élasticité aussi grande que celle résultant, pour le capitalisme, de l'existence des chômeurs. Comme aujourd'hui l'active serait doublée d'une réserve composée non de « crève-la-faim », rabaissant par leur seule présence les salaires des travailleurs, mais d'hommes déjà assez âgés pour se reposer, capables cependant encore d'un effort supplémentaire si « la patrie l'exige », ainsi que de jeunes gens assez formés de corps pour contribuer, sans danger pour eux ni pour l'avenir de la race, à l'œuvre productrice et dont les études théoriques et pratiques sont suffisamment avancées pour pouvoir, sans inconvénient les arrêter.
La connaissance précise des besoins et des ressources permettra au pouvoir législatif ou exécutif « des applications )) bien autrement justes que les résultats incohérents de la balance, en régime capitaliste, de l'olTre et de la demande.
Chaque année, après le vote du budget économique de
la main d'œuvre, et de la fixation de la majorité sociale et de la retraite, le directeur du personnel au Ministère de la Prospérité notifie l'extrait du budget qui les concerne, aux autorités scolaires (conseils de l'enseignement primaire, secondaire, supérieur), lesquelles détermineront en conséquence des nécessités budgétaires, l'extension ou la restriction des études, ouvrant les écoles Secondaires ou Supérieuresplus largement uneannée que l'année précédente, encourageant ou empêchant, plus ou moins les cumuls de brevets ou diplômes, arrêtant les études h tel âge ou à tel autre, mais naturellement ne perdant jamais de vue l'intérêt général de l'Etat et veillant toujours, dans les variations qui leur sont imposées, au bon sélectionnement des intelligences.
Pareille notification sera faite aux autorités chargées du Recrutement. Ce service, issu des actuelles Bourses du Travail est décentralisé, organisé par ville ou municipalité. Il doit dresser les listes de conscription d'après le domicile scolaire : jeunes gens et jeunes filles sont inscrits là où ils font leurs études ou apprentissage. L'autorité scolaire communique au Recrutement la liste des étudiants et élèves près d'atteindre leur majorité sociale et non autorisés à poursuivre leurs études au delà de la majorité, comme aussi de ceux qui ayant obtenu, une des années précédentes, cette autorisation n'ont pu arriver au terme de la scolarité ou de l!apprentissage commencé, les fruits secs.
Ces conscrits doivent tout comme ceux des armées actuelles;, passer devant le conseil de révision. Mais j'évite cette expression à cause de son caractère amphibologique et je le réserverai pour la procédure.
Disons donc : examen médical. Nous avons vu que chaque citoyen a son casier médical et que des examens de cette sorte se passent à l'entrée des écoles; toujours devant un membre ou délégué de la Cour médico-judiciaire, dont les décisions sont susceptibles d'appel. Il peut prononcer l'ajournement, auquel cas l'intéressé retombe jus-. qu'àl'annéeprochaine sous l'autorité scolaire ou en appren-
tissage. Après un certain nombre de renvois semblables, (trois p. ex.), le classement hors cadre, dont nous parlerons plus bas est de droit.
Le juge peut déclarer le jeune homme ou la jeune fill apte à tous les emplois et fonctions, ou impropre à tels ser vices particulièrement dangereux pour sa constitutio physique et qui sont classés par séries désignées dans les pièces par des numéros; là encore on peut concevoir des décisions provisoires, un ajournement partiel; le conscrit devant revenir l'année suivante se faire examiner spécialement, au point de vue de telle ou telle aptitude.
En parlant du classement hors cadres, je songe au anormaux, c'est-à-dire à toutes les personnes que leur état physique ou mental ne permet pas d'encadrer régulière-i ment dans l'armée des travailleurs; malades chroniques,' infirmes, aveugles, sourds-muets, arriérés, dégénérés, aliénés, inofïensifs ou dangereux, honnêtes ou criminels.
Ce sont des enfants, dont on ne peut commencer ou don il faut interrompre l'instruction, des adultes dont l'état peut être constaté à l'époque de la majorité, ou se déclare après. Dans tous les cas, il est statué par la Cour Médicale, dans les mêmes formes, avec des garanties égales.
Ces anormaux demeurent sous la tutelle de la Cour Médicale qui les. soumet aux meilleurs traitements thérapeutiques, leur fait la condition la plus douce possible; l'internement ne sera ordonné que dans le cas où il s'impose absolument, et, en principe, infirmes ou fous seront remis à des personnes de confiance, de préférence à leurs parents, et qui seront spécialement indemnisés de la charge qu'ils assument.
Si ces malheureux sont encore capables d'un certain travail, ils sont mis par la Cour Médicale à la disposition des services économiques ou publics qui peuvent les em- , ployer, dans la mesure de leurs forces et de leurs aptitu- f des, mais ces services ne seront pas obligés de les recevoir dans les mêmes conditions que des valides, s'ils n'ont pas la même puissance de travail; ils ne compteront au budget commercial que pour la moitié, le quart ou le
dixième de la moyenne aiïérente à la main d'œuvre. L'atelier d'infirmes créé par la ville de Paris récemment, est un exemple de ce qu'on peut faire.
Chaque année on revise les tableaux du personnel. Ils ijnt tenus, pour les non qualifiés, par circonscription de municipalité et confiés à l'autorité urbaine ou municipale. Les pouvoirs provinciaux établissent, pour leur ressort, ceux des brevetés. Une commission dite du personnel prise dans le comité consultatif auprès du ministère delà Prospérité Générale dresse ceux des diplômés qui s'étendent à la France entière. Les titulaires de brevets sont inscrits dans la province ou la dernière des provinces où ils ont fait leurs études professionnelles, mais ils peuvent demander à être inscrits ailleurs pour des motifs sérieux; l'autorisation leur est donnée par le Ministre ; de même en est-il pour les non qualifiés qui veulent changer de municipalité. Enfin le pouvoir exécutif peut en cas de nécessité déroger à ces règles, dégarnir les pays oiiily a excès de main d'œuvre, pour ceux qui sont en déficit, mais naturellement ces décisions doivent être prises de façon impersonnelle; si des préoccupations de favoritisme ou d'hostilité pour tel citoyen, se cachaient sous le masque de l'intérêt général, elles constitueraient des détournements de pouvoir, qui seraient annulés par la Cour de Justice. D'une façon plus générale nous devons dire, la procédure à suivre sera déterminée d'une façon précise et sanctionnée par les recours judiciaires, ouverts à toute personne invoquant un droit violé.
Nous allons étudier le tableau du personnel non qualifié, mais il demeure bien entendu que tout ce qui va suivre pourrait se répéter mutatis mutandis pour les tableaux relatifs aux titulaires des divers diplômes et brevets.
Les citoyens qui cumuleront plusieurs de ces titres, figureront sur autant de listes, mais ainsi que nous l'avons vu on peut utiliser comme non qualifié un breveté et comme breveté un diplômé lorsqu'ils sont disponibles. Chaque municipalité possédera donc à cet effet un double des ta-, bleaux des dits brevetés ou diplômés domiciliés dans son
ressort avec, s'il le faut, des listes récapitulatives variant suivant les besoins. Des tables alphabétiques sur fiches permettront de retrouver, dans tout cela, les personnes cherchées.
Le tableau des non qualifiés comprend essentiellement quatre parties bien distinctes :
Les titulaires; les postulants; les aspirants; les retraités valides.
Les titulaires^ ce sont les hommes et les femmes qui exer« cent un emploi non qualifié dans le district. On les enre-] gistre d'après le tableau de l'année précédente, corrigé par les modifications opérées, au cours de cette année, ^ c'est-à-dire avec en plus les postulants ou aspirants titularisés, et en moins les titulaires radiés pour mort, déclassement, changement de circonscription, mise à la retraite.
Ils sont rangés dans leur ordre d'ancienneté, c'est-à-dire d'inscription au tableau sous réserve des décisions de la justice disciplinaire, ordonnant à titre de peine, la rétrogradation, c'est-à-dire le perte d'un certain nombre de rangs. V. l'appendice.
Les postulants. Ce sont des hommes, qui, après avoir pour maladie ou toute autre cause, cessé leur travail, reviennent se mettre à la disposition du Recrutement. Ce sont également des travailleurs laissés disponibles par la suppression ou la diminution d'une entreprise ou d'un service public, les exclus ou renvoyés et enfin des personnes qui, pourvues d'emplois dans une autre circonscription, désirent venir dans celle-ci. Sur leur demande ou d'office en cas de négligence, ils sont inscrits dans l'ordre où cette demande est parvenue, et ont droit dans cet ordre aux places vacantes de préférence aux aspirants. Ceux qui sont hors de la circonscription sont avertis des vacances, mais ne peuvent user de leur droit qu'autant qu'ils justifient, au moyen d'un cieat délivré par le Recrutement, n'être pas indispensables dans le service dont ils veulent sortir ; on applique ici la règle établie aujourd'hui par le
Code Civil qu'un associé ne peut se retirer de la société qu'autant que son départ n'est pas intempestif. Les libertés dont jouissent les citoyens sont toujours subordonnées à l'intérêt général et ils ne doivent pas mettre dans l'embarras, par leur désir de changement, l'administration, la Société ou la Maîtrise qu'ils quittent. Celle-ci pourra les retenir aussi longtemps qu'il lui sera impossible de les remplacer.
En ce qui concerne les brevetés et les diplômés, l'existence de cette catégorie de postulants se justifie encore par ce fait dont j'ai parlé, que des citoyens peuvent être obligés d'accepter des emplois inférieurs à leur capacité, lorsque tous ceux sont occupés qui correspondent à leur grade. Des hommes ou des femmes tenant à venir ou demeurer dans une localité, le pourront à cette condition. Mais ils auront soin de prendre rang sur la liste des postulants, et de faire valoir leur droit aux places qui viendront à vaquer.
La troisième partie de la liste comprend les aspirants, jeunes gens et jeunes filles qui, ayant fini leurs études et subi l'examen médical, attendent de passer au nombre des titulaires.
Ils sont inscrits également par rang d'ancienneté. Les fruits secs de l'enseignement secondaire ou supérieur, remisa la disposition du Recrutement après l'interruption de leurs études, figurent en tête, au rang qu'ils auraient eu s'ils avaient été soumis à la conscription, à Tépoque correspondant à leur majorité sociale. Suivant le langage de notre administration militaire, ils sont soumis aux obligations de leur classe d'âge. Les aspirants « de la classe » c'est-à-dire, tous ceux qui ont été reçus à l'examen médical à la même session annuelle, sont rangés d'abord, d'après leurs notes scolaires; à égalité de notes, d'après leur date de naissance, et s'ils sont nés le même jour par ordre alphabétique de leurs noms.
Tant qu'ils ne sont pas titulaires ils demeurent soumis à l'autorité scolaire qui les surveille et les occupe par une
prolongation de scolarité et d'apprentissage, indépendamment des congés qu'elle peut leur donner.
En tout cas, ils sont employés aux remplacements et suppléments.
Retraités valides. J'ai parlé de la possibilité pour les Chambres, en modifiant l'ûge de la retraite, de maintenir ou rappeler en activité une classe de travailleurs qui pouvait espérer sa libération, ou l'avait déjà obtenue. Je ferai à notre législation militaire^ un autre emprunt. Les officiers mis à la retraite, sont maintenus pendant cinq années encore à la disposition du gouvernement qui peut les rappeler à l'activité. De même les citoyens retraités qui n'auraient pas été reconnus invalides par la Cour Médicale d'office, sur leur demande ou sur requête du Recrutement, seraient portés sur une partie spéciale du tableau et rangéspar ordre d'ancienneté. On les rappellerait momentanément à l'activité pour les remplacements ou les suppléments de main d'oeuvre, mais bien entendu dans l'ordre inverse de leur âge, les plus jeunes d'abord.
Gomment pourvoit-on aux vacances qui surviennent ou qu'on peut prévoir, mort, mise à la retraite, promotion d'un titulaire à une place d'un cadre supérieur, déplacement d'un titulaire qui change de service ou sort de la circonscription, création d'une nouvelle entreprise ou augmentation de personnel d'une Société existante?
Le service intéressé, Administration, Maîtrise, Société Régie, adresse une demande écrite * avec pièces à l'appui au recrutement municipal, provincial, étatique.
Celui-ci i\ époque régulière, tous les mois ou toutes les décades, plus souvent s'il le faut, dresse une liste des emplois vacants, publiée dans une feuille officielle locale ou générale, envoyée aux postulants domiciliés en dehors de la circonscription. Un délai est accordé aux intéressés pour adresser leur demande. On pourra d'ailleurs la former par avance et s'inscrire pour tel emploi. Il est possi-
1. Au moyen de pièces extraites de carnets à souche suivant le mécanisme qui sera expliqué.
ble enfin de briguer plusieurs places avec ou sans ordre de préférence.
L'autorité chargée du recrutement ne jouira en cette matière d'aucune initiative, pouvant donner lieu à un arbitraire administratif et satisfaire des intentions hostjles ou favorables à des personnalités. Elle est soumise à des règles très précises et très strictes, pouvant donner lieu à des recours pour excès de pouvoir et à des peines disciplinaires. Ce n'est qu'un bureau de placement officiel qui, après avoir reçu et publié les offres d'emplois, reçoit et publie de même les demandes, en une liste conforme à l'ordre strict du tableau : titulaires ayant le droit de changer leur emploi pour un autre préféré par eux, postulants, aspirants, les uns et les autres par ancienneté.
Si aucun candidat ne s'offre, l'autorité recruteuse doit présenter d'office le plus ancien postulant domicilié dans le district et à défaut de postulants le plus ancien aspirant. Si le cadre tout entier est épuisé, on peut recourir aux disponibles du cadre supérieur (brevetés, diplômés) libres dans la circonscription. Lorsqu'enfin le tableau n'offre plus de ressources, le Ministère saisi ordonne le déplacement, d'un ressort à l'autre du personnel nécessaire, il épuise d'abord les volontaires, puis au cas d'insuffisance, il désigne d'office les plus jeunes aspirants en remontant des derniers aux premiers.
On voit comment se résout la question du recrutement des métiers peu recherchés; en cas d'insuffisance de volontaires, on prendra par voie de réquisition celui dont c'est le tour de rôle: il est obligé d'accepter l'emploi qui ne lui plaît pas, sauf à faire valoir ultérieurement son •droit à un autre. En un mot, l'ancienneté réglant le droit de préférence, c'est sur les jeunes que retombent momentanément les professions délaissées.
Voilà la part très faible mais nécessaire faite à la contrainte dans le recrutement des professions, lorsque la liberté n'est pas suffisante pour l'assurer. Elle respecte, on le voit, l'égalité. Il convient, pour éviter les méprises sur la portée de ces désignations, de rappeler que dans les
organes autonomes, les associés se ballotte::t. Les Maîtres, les Sociétés, les Commandites et de même aussi les Ministres ou leurs subalternes, directeurs généraux, provinciaux ou locaux des Régies et des services publics choisissent librement entre les candidats qui leur sont présentés, comme fait aujourd'hui le patron à l'égard des bureaux de placement syndicaux, municipaux ou autres.
Ils peuvent même pourvoir aux vacances en s'entendant en dehors du service du llecrutement avec tel citoyen du ressort ou d'ailleurs, à condition que celui-ci se rendra régulièrement disponible, s'il ne l'est pas déjà. Il peut y avoir enfin des permutations entre deux fonctionnaires, sous réserve de l'approbation des associés ou supérieurs dont ils dépendent.
Les nominations faites en conséquence de présentations ou autrement, sont notifiées au service de Hecruteraent compétent qui les annote sur les tableaux, faisant passer le postulant ou l'aspirant dans la première partie, de même qu'il inscrit à la suite des derniers postulants les travailleurs « remis à la disposition » par exclusion, révocation ou suppression d'emploi.
Pendant les délais plus ou moins longs des formalités légales on pourvoit aux nécessités du service par le remplacement.
Mais, direz-vous, voici un postulant qui laisse passer toutes les places qui viennent à vaquer successivement dans l'année sans en briguer une seule, pourra-t-il ainsi continuer à vivre dans l'oisiveté simplement parce quil néglige de chercher du travail? Pas le moins du monde. La deuxième .partie du tableau ob. il est inscrit, se vide à chacune des nominations et son tour finira par arriver. Or, comme le recrutement doit épuiser les postulants avant de passer aux aspirants, il présentera d'office le négligent pour un poste ou les candidats de même ordre font défaut, et ce poste il ne pourra le refuser sauf, après être ainsi passé, de force, au rang des titulaires, à demander le cas échéant, une autre place qui lui paraîtra préférable, ou à postuler dans une autre circonscription. Ceci
SECTION II. i 8. PERSONNEL DE REMPLACEMENT 351
revient à dire que les fonctions les moins agréables, les métiers les plus pénibles écherront, juste sanction de leur paresse et de leur négligence, aux hommes qui tenteraient de se soustraire sournoisement à la loi du travail.
Il ne faut pas oublier en outre ce que j'ai dit relativement aux brevetés, aux diplômés qui à défaut de postes correspondants à leur capacité seront tenus d'en accepter d'inférieurs. L'ingénieur ou le magistra^t qui ne peuvent se placer comme tels seront contre-maîtres ou greffiers, manœuvres ou garçons de bureau. S'ils ne savent s'y résigner de bon gré, ils seront contraints par des désignations d'office. La justice interviendra en cas de contestation sur la validité de ces désignations et non seulement la justice civile, mais le tribunal disciplinaire. Ce dernier constatant la mauvaise volonté d'un citoyen, sa trop grande habileté pour, en passant à travers le réseau des règlements, prolonger outre mesure son inactivité, pourra en outre des peines ordinaires, lui enjoindre d'accepter tel poste alors même qu'il aurait le droit strict de refuser, ou que ce poste pourrait être pourvu autrement. Le jury disciplinaire aurait également le pouvoir de mettre le réfractaire à la disposition du Ministre qui l'enverrait dans une autre circonscription. C'est également ainsi qu'il agirait à l'égard de ceux que leurs défauts feraient repousser ou chasser de tous les services publics ou organes économiques. Si l'impossibilité pour une personne de trouver des chefs ou des camarades consentant à l'employer, révèle chez eux une sorte d'inaptitude à la vie sociale, il sera déféré à la Cour Médicale qui pourra le mettre hors cadre et le soumettre à la tutelle qui pèse sur les anormaux, menace terrible qui ramènera dans la bonne voie les mauvaises têtes.
§ 8. — Personnel de Remplacement. — On appelle service normal celui qui dure d'un bout de Tannée à l'autre ou lorsque la période d'activité est limitée, pendant toute la campagne.
Ce service normal est assuré en principe par les titu-. laires qui doivent être assez nombreux pour cela; mais il
faut pourvoir à leur remplacement, dans les travaux nécessairement continus, pendant les repos hebdomadaires ou décadaires, les fêtes civiques, les vacances annuelTes ou décennales, les maladies (et grossesses), les congés exceptionnels pour affaires de famille ou extraordinaires, vo3^age*de mission.
Le remplacement est assuré par d'autres titulaires, le nombre des employés étant dans les grandes administrations ou les importantes Sociétés, calculé d'une façon suffisante pour pourvoir en tout temps aux* nécessités que je viens d'indiquer. On sait que dans les verreries les équipes sont organisées avec un nombre d'ouvriers supérieur au chiffre normal, de façon à leur permettre de s'assurer par un roulement, les repos dont ils ont absolument besoin.
Quant aux petits groupes, ils s'efforceront de se tirer d'embarras par leurs propres ressources. Toutes les fois qu'il ne devra pas en résulter un labeur excessif et une violation des règlements sur le travail, la besogne des manquants sera répartie entre leurs collègues du même cadre, d'un cadre supérieur ou inférieur, l'ingénieur étant remplacé par le contre-maître ou le remplaçant : je rappelle les facilités que l'on pourra retirer pour ces arrangements du cumul des diplômes, brevets et apprentissages.
S'il faut faire venir du dehors les remplaçants, ils seront pris dans un personnel spécial, peu nombreux, dont nous trouvons déjà l'analogue dans certaines grandes entreprises capitalistes, les chemins de fer par exemple. Il sera composé d'hommes et de femmes généralement célibataires, préférant ce genre d'occupation moins régulier, laissant plus de liberté.
C'est d'eux qu'il sera particulièrement utile d'exiger le cumul des diplômes et brevets. Une résidence leur sera imposée de façon à ce que, répartis convenablement, ils puissent se transporter avec rapidité là où leur présence sera nécessaire et même en dehors du district de recrutement.