LE DOGME DE LA CHUTE ET LE DOGME DU PROGRÈS
Il faut ici renverser l'optique traditionnelle. Loin d'être un dieu déchu, l'homme est un animal arrivé. La théorie de la chute doit être remplacée nettement par la théorie de l'ascension.
Ce renversement de point de vue est même, sans contredit, ce qui caractérise le mieux l'esprit moderne, par opposition avec la tradition médiévale.
Sommes-nous en progrès ? ou sommes-nous en décadence? La perfection est-elle en arrière, ou en avant? C'est la grande oscillation de l'esprit moderne.
Je dis oscillation, car il ne semble pas encore avoir pns nettement parti.
J'en donnerai une preuve curieuse. Tout le monde connaît et cite ces deux vers célèbres de Lamartine :
Borné dans sa nature, infini dans ses vœux,
L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux....
C'est donc que tout le monde, plus ou moins, reste attaché au dogme de la chute. Et pourtant le poète même que l'on cite n'était pas sûr de ce dogme, tant s'en faut. Il connaissait aussi l'autre hypothèse, l'autre dogme, le dogme inverse. Et il restait au moins indécis entre les deux, si tant est qu'à ses heures d'énergie cérébrale il n'inclinât pas vers le second plus encore que vers le premier. Il suffit, pour s'en convaincre, de ne pas tronquer la citation et de lire les quatre vers qui suivent.
Premier dogme :
Soit que, déshérité de son antique gloire, De ses destins perdus il garde la mémoire...
Second dogme :
Soit que de ses désirs l'immense profondeur Lui présage de loin sa future grandeur...
L' « infini » qui est dans l'homme, est-ce réminiscence d'un idéal perdu? N'est-ce pas plutôt pressentiment d'un idéal à conquérir? Lamartine lui-même semblerait le croire, si l'on considère la force et la splendeur de ses deux derniers vers.
Quoi qu'il en soit, l'hésitation n'existe pas pour nous. La science a tranché le litige, et le « mutum et iurpe pecus » originel paraît désormais au-dessus de toute contestation.
A l'origine, il n'y avait pas d'homme, mais seulement un anthropoïde. La pensée est la fleur tardive de l'évolution sociale.
connexion de l'évolution psychologique et ds l'évolution économique.
C'est que, en effet, quand nous parlons de l'évolution humaine, du progrès humain, nous sommes dupes d'une illusion singulière.
Nous ne pensons qu'au progrès matériel et industriel, et pas du tout, ou guère, ou, en tout cas, infiniment moins, au progrès spirituel et intellectuel.
Sans doute nous savons que l'évolution psychologique s'est produite en même temps que l'évolution économique. Mais il s'en faut que nous accordions à la première autant d'importance qu'à la seconde.
Nous nous représentons facilement l'homme primitif dénué d'outillage extérieur, mais non point si facilement dénué d'aptitude intérieure. Au fond nous nous le représentons peu ou prou comme un Robinson Grusoé dans une île agrandie, une île de l'espace, la terre. Or, Robinson est un cas très particulier. Car s'il a les mains vides, il a la tête pleine. Et sa richesse cérébrale ne saurait manquer de faire éclore autour de lui une richesse matérielle correspondante. Il n'a pas les produits, mais il a Youtil, rapide et puissant générateur des produits. Et cet outil, c'est Vidée.
Or, est-ce là le cas de l'homme primordial ? Point. Il n'a, lui, ni produits, ni outil. Avant de féconder la nature, il lui faut d'abord féconder son cerveau. Les biens externes ne peuvent naître que des biens internes- Pour changer le milieu, il faut changer l'homme.
Ou plutôt ces deux œuvres se sont faites parallèlement et connexement, chacune étant à la fois cause et effet de l'autre, dans un étroit « consensus ».
Et, en ce sens, on peut le dire, rigoureusement : la civilisation industrielle extérieure et la civilisation spi-
rituelle intérieure, ne sont que Y envers et Y endroit Tune de l'autre.
Ainsi toute notre civilisation, toute cette prospérité matérielle, ces vastes territoires cultivés, ces vaisseaux couvrant les mers, ces populeuses cités aux édifices sans nombre, ces laboratoires de science, et ces musées d'art, toute cette splendeur du dehors n'est rien autre chose que l'expression et la traduction des magnificences intérieures de la pensée lentement et mystérieusement épanouies sous les pâles fronts d'une espèce « animale » promue espèce « humaine ».