‹ La cité moderneChapitre 120 sur 467 · EXTÉRIEURE · texte numérisé non relu

EXTÉRIEURE

Telle est donc l'attitude actuelle de l'individu envers la société.

De bonne foi, l'individu croit posséder par lui-même sa raison et sa liberté, à titre de prérogatives congénitales, antérieures et supérieures à l'association, à la société, à la cité.

Du haut de sa raison et de sa liberté, l'individu daigne négocier avec l'Etat, en le traitant de haut.

L'association humaine, la société civile, ce n'est là après tout, se dit-il, qu'un système d'arrangements matériels, tout extérieurs. Que la société s'écroule, l'individu, lui, reste debout tout entier, j'entends avec tout son être moral, avec toute sa personnalité, avec son esprit et son cœur, avec son âme.

L'individu raisonnable et libre préexiste à la société, et lui survit. La société n'est qu'un artifice précaire. Elle n'est rien d'essentiel à l'individu.

Sans doute, c'est grâce à l'association humaine que l'agriculture, l'industrie, le commerce, la science, l'art, etc., ont pu éclore et se développer.

Mais qu'est-ce après tout que cette « civilisation » dont on mène si grand bruit? Un milieu agréable où l'individu se prélasse volontiers. Mais simplement un miliew, rien de plus.'

Que ce milieu, la civilisation, c'est-à-dire l'aménagement de la planète à son usage, que ce milieu, dis-je, vienne à lui manquer, eh bien, l'individu se replie sur lui-même et en lui-même, il rentre dans sa pensée, il se retire hautainement dans son âme...

Telle est encore une fois, dans notre civilisation moderne, l'attitude de l'individu envers la société

LA CIVILISATION, C'EST LAME MÊME DE L'iNDIViDU.

Que penser de cette attitude? Je l'ai dit, et le redis encore : cette attitude est tout simplement im-pie, c'està-dire in-sensée.

L'individu perd tout, en perdant la civilisation. L'a.ssociation ne crée pas seulement cet aménagement de la planète qu'on appelle l'industrie humaine. Elle crée encore, elle crée surtout cette force intime qu'on appelle Y âme humaine. La civilisation crée l'homme.

Oui, l'association prend un anthropoïde et rend un homme. Oui, de l'être de sensation et d'impulsion, l'association fait un être de raison et de liberté.

Par conséquent, en se retirant de lui, la civilisation arrache à l'individu, non pas seulement ses richesses matérielles, mais aussi ses richesses spirituelles. Car. je l'ai montré, ce n'est là qu'une double face d'une seule et même réalité. La cité qui s'anéantit arrache à l'individu son âme même.

La décadence de la civilisation soutire à l'individu son « être moral », produit de la civilisation montante. La dissolution de la société, c'est proprement la dissolution de l'individu.

La chute du corps politique ne laisse pas l'individu debout. Tant s'en faut. Ce n'est pas la mer qui se retire en démasquant d'autant mieux la hautaine stature de l'écueil. C'est plutôt le chêne croulant qui entraîne avec lui le lierre immense, et, de ses magnifiques draperies flottantes, fait une guenille pourrissant dans la boue.

L'individu, quand l'association se dissout et l'abandonne à lui-même, retombe des cimes de l'humanité aux bas-fonds de Fanimalité.

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