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LES MOTS « RAISON » ET « INSTINCT » SONT DES ABSTRACTIONS REALISEES

Si l'instinct se résout en habitudes contractées au cours des âges et par conséquent en apprentissage, en essais, en tentatives, en épreuves, en actions délibérées, en conduite intelligente, enfin en volontés, la barrière tombe donc entre la raison humaine et l'instinct animal. Et on commence à entrevoir qu'il puisse y avoir, de l'un à l'autre, passage et transition.

Et pourtant l'esprit même le plus libre reste toujours plus ou moins rebelle à cette idée.

C'est, disons-nous, la cité qui a transformé Y anthropoïde en homme, en l'élevant de Y instinct quasi animai à la raison proprement dite.

Comment se figurer, dit-on, cette transformation merveilleuse? Comment concevoir cette transfiguration

véritable ? Gomment admettre cette inouïe métamorphose ?

A notre tour, nous nous demanderons d'où peuvent bien venir ces résistances, ces difficultés.

La difficulté vient de ce que, par suite d'invétérées habitudes d'esprit, Y « instinct », la « raison », ce sont là, pour nous, en quelque sorte, des choses, simples, tout d'une pièce, et radicalement hétérogènes.

Changer Y « instinct » en « raison », c'est comme si on nous parlait de changer du « granit » en « platine », et plus encore. C est proprement la transmutation des métaux, c'est le grand œuvre, c'est la pierre philosophai, c'est la renaissante alchimie!

Que faire?

Il faut arriver à changer lentement et profondément la « compréhension » de ces deux concepts, la « connotation » de ces deux termes.

Tant que subsistera en nos esprits, rigide, et comme durcie, la vieille signification de ces deux mots, il n'y a aucune relation, aucune transition, aucune filiation à établir entre eux. Mais à mesure que s'assoupliront, que s'amolliront, que se désagrégeront, que se résoudront en leurs multiples et ondoyants éléments ces antiques concepts pétrifiés, nous verrons apparaître leurs secrètes similitudes, se manifester leurs parentés méconnues, éclater leur consubstantialité originelle, et se faire jour leurs natives affinités.

L' « INTELLIGENCE » EST NÉCESSAIREMENT UNIVERSELLE COMME L' « INSTINCT DE CONSERVATION ».

Allons donc au fond des choses. Oublions un instant cette vieille antithèse : la « raison » et Y « instinct ». Écartons ces mots où se condense et se survit l'antique dualisme. Pour nous affranchir du tenace pré-jugé, dé-

barrassons-nous des termes où il s'est incruste pour ainsi dire.

Faisons table rase des doctrines, et mettons-nous franchement en présence des faits.

Voici notre point de départ, dont nul ne nous contestera sans doute la légitimité : il y a de l'être, ou l'être est. C'est l'affirmation fondamentale, la tautologie initiale, base et ressort de toutes les démarches possibles de l'esprit.

Or, comme l'a bien vu Leibnitz, être c'est agir.

Et, selon la simple et profonde parole de Spinosa, non seulement l'être est, mais l'être « tend à persévérer dans son être ». En d'autres termes, l'être veut être.

Laissons de côté l'être inorganique, pour ne nous occuper que de l'être organique ; et, ici même, laissons de côté les végétaux, pour ne nous occuper que des animaux.

Qu'est-ce que la vie ? C'est de Y existence plus brillante et pour ainsi dire de l'existence au second degré, mais aussi de l'existence plus précaire. Le non-vivant peut se conserver assez aisément. Le vivant, au contraire, ne se conserve que si de multiples et délicates conditions sont remplies.

Pour que la vie ait pu éclore sur notre planète, il a fallu tout un ensemblede conditions cosmiques, physicochimiques : pression, chaleur, humidité, etc. Pour que la vie, une fois éclose, puisse se maintenir, il y faut encore et toujours un ensemble de conditions bien déterminées.

Laissons la flore, ai-je dit, et ne nous occupons que de la faune.

La faune comprend un million d'espèces à nous connues. La conservation de la faune en général exige des conditions générales. Et la conservation des diverses

espèces animales en particulier exige des conditions plus ou moins spéciales de milieu.

Mais les conditions de milieu se divisent en deux catégories bien distinctes :

1° Un élément fixe, ou relativement fixe, à savoir le climat et l'habitat;

2° Un élément essentiellement mobile et variable, à savoir, l'aliment et la lutte pour l'aliment.

En effet, la vie, forme brillante de Y existence, ou existence au second degré pour ainsi dire, ne peut se soutenir que par de perpétuels emprunts au milieu, c'est-àdire par Y alimentation ou nutrition.

En d'autres termes, pour l'animal, il faut manger ou mourir.

Mais il n'est pas facile de manger.

D'abord, tout n'est pas comestible, assimilable, alibile. Il y a des aliments non nutritifs; et il y a des aliments toxiques. Il faut apprendre à choisir.

De plus, si on est Carnivore, et qu'on veuille dévorer un autre animal, il faut apprendre à s'en emparer, par force ou par ruse.

D'autre part, si on est herbivore ou frugivore, l'aliment sur lequel on a jeté son dévolu, peut être aussi convoité par d'autres. Il faut donc entrer en compétition, et lutter de vigueur ou d'adresse.

Enfin, soi-même, on peut être considéré comme un excellent aliment, et, à ce titre, convoité et assailli furieusement par mainte gueule affamée. Et ici encore il faut savoir dépister les embûches et repousser les assauts.

En d'autres termes, pour arriver à manger et à n'être pas mangé soi-même, il faut singulièrement s'évertuer et surtout s'ingénier.

Or, qu'est-ce que s'ingénier, sinon observer, réfléchir, calculer ? Et qu'est-ce que observation, réflexion, calcul, sinon intelligence'!

L'être vciil être. Le vivant veut vivre. L'instinct de conservation est universel et fondamental. Mais le désir, tout seul, est aveugle. L'œil du désir, c'est Yesprit.

L'intelligence est donc nécessairement aussi universelle que l'instinct de conservation.

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