EN PSYCHOLOGIE
L'intelligence, trésor des idées! Mais qui dit trésor, dit accumulation. Tout trésor part des centimes et gravite vers les milliards.
A la lumière de cette métaphore, contemplons le tableau panoramique de l'animalité, à ses trois degrés, tel que nous l'avons esquissé dans notre Livre premier.
Le point de départ, le menu, l'imperceptible, l'infinitésimal point de départ, c'est la cellule, c'est-à-dire le monde des Protozoaires, ou animaux uni-cellulaires.
Au-dessus, les Métazoaires, ou agrégats de cellules, ou animaux pluri-cellulaires, — à partir de la fameuse gastrula de Haeckel, d'où se déploie l'éventail immense de la faune supérieure, d'où bifurquent ou trifurquent les grands embranchements de la haute animalité sur lesquels s'amorceront à leur tour les sous-embranchements, les genres, les espèces.
En haut, enfin, les Hyperzoaires, ou agrégats d'agrégats, ou sociétés d'animaux, ou cités, dont la plus perfectionnée, de beaucoup, est la société humaine.
Eh bien, si l'intelligence c'est « le trésor des idées », ne sent-on pas combien le même trésor a pu s'enrichir de la cellule à l'animal, et de l'animal à la cité?
Il y a une intelligence de la cellule, qui est, si l'on veut, la simple irritabilité. 11 y a une intelligence de l'animal, qui est déjà Yinstinct avec ses merveilles. Il
y a enfin l'intelligence de la cité, qui est laraison, avec ses démarches sublimes.
Pour qui a su dissoudre ces abstractions pétrifiées, et résoudre les concrétions factices qu'on appelle des « facultés », si artificiellement séparées sinon opposées, une seule et même mentalité circule et respire d'un bout à l'autre de l'empire des vivants.
Les barrières ainsi ôtées, nous voyons aisément l'humble mentalité animale de l'anthropoïde se transfigurer lentement en mentalité d'homme, c'est-à-dire en raison.
Gomme la misérable mentalité de l'amibe a pu s'élever à la relative richesse de la mentalité de l'animal, ainsi la mentalité de l'animal a pu s'élever à l'opulence indéfiniment grandissante de l'homme.
En ne prenant que des extrémités de séries, nous sommes frappés de l'écart, et nous admettons des abîmes infranchissables. Mais sachons seulement restituer le facteur temps, ce facteur qui est le grand instrument de la créatrice nature, et nous comprendrons alors comment le milliard a pu s'accumuler sou à sou, comment a pu s'amasser le « trésor des idées », comment enfin de menus gains, mais répétés et additionnés indéfiniment, ont pu constituer de miraculeu opulences.
Nous le savons, la goutte d'eau et le grain de sable, s'acharnant à travers les périodes cosmiques, arrivent à changer le relief et le contour des terres émergées, et à sculpter souverainement le globe. Nous le savons encore, des myriades d'animalcules agglomérées finisscnt par constituer des couches géologiques ou par construire des îles et des archipels.
Nous n'ignorons donc plus la puissance de Yinfïniment petit. Qu'attendons-nous donc pour la faire intervenir dans l'évolution mentale des vivants? Là, comme
ailleurs, c'est elle, et clic seule, qui doit nous expliquer les inexplicables merveilles.
le plan incliné qui conduit de la mentalite animale (instinct) a la mentalité humaine (raison).
Nous l'avons dit : tant que ces deux mots, « instinct » et « raison » restent deux abstractions pétrifiées, il semble impossible de les relier l'un à l'autre.
Mais nous avons fait voir qu'on peut résoudre l'instinct, concrétion rebelle, en son contenu qui est la souple et diverse mentalité animale.
Pourrons-nous aussi dissoudre et résoudre en son ■contenu cette « faculté des facultés » qu'on appelle la raison? Pourrons-nous la résoudre en une simple mentalité plus riche, anastomosable avec la mentalité animale? Je l'espère.
Rien de plus rébarbatif au premier abord que l'acception technique du mot « raison ». La « raison », dit-on, c'est la « faculté des notions et des vérités premières », la « faculté des idées innées », la « faculté de l'a priori », la « faculté des principes directeurs de la connaissance », ou, plus brièvement et plus métaphysiquement encore, la « faculté de l'absolu » !
Certes, tout cela est vrai, à qui sait l'entendre. Mais n'est-ce pas volontairement présenter les choses par le côté abrupt, et, à qui cherche le plan incliné, opposer l'escarpement?
Insistons-nous toutefois, pour savoir quelles sont donc ces « notions premières », ces « idées innées », ces « formes a priori », ces « catégories subjectives »? On nous déroule une liste plus ou moins longue des notions les plus abstruses, qu'on nous invite à scruter: notions de temps et (ï espace ; notions Ôl unité et & identité ; notions de substance, de cause et de fin ; notions
d'infini, de parfait, d'absolu. Et on nous dit : ces! cela la « raison » humaine !
D'où viennent-elles, ces notions? Elles sont innées dans l'homme. Que deviennent-elles? Elles sont immuables. Que sont-elles intrinsèquement? Elles sont universelles et nécessaires.
L'individu les porte en lui, et, selon sa plus ou moins grande vigueurd'analyse, les peut scruter plus ou moins profondément. L'individu, pour les trouver, n'a qu'à descendre en lui-même. C'est une enquête solitaire, loin de l'humanité et de la société en général.
L'évolution sociale, en effet, est un phénomène tout extérieur, et pour ainsi dire étranger, avec lequel les « notions premières » n'ont rien à voir.
Ces « notions premières », d'ailleurs, n'ont rien à voir non plus avec le corps. Elles sont donc en dehors de l'organisme animal et en dehors de l'organisme social. Elles sont comme suspendues dans le vide. Elles sont sans racines ici-bas. Et elles n'ont pas d'histoire.
Encore une fois, c'est en ce faisceau de notions abstraites et arides qu'on fait consister l'humaine raison.
Eh bien, je crois qu'il y a là, non point erreur sans doute, mais quelque abus peut être. Certes, je trouve excellent que M. Guyau, par exemple, scrute l'idée de temps; ou M. Evellin, l'idée d'infini. Nous suivrons toujours avec passion ces percées aiguës dans le mystère des grands concepts. Mais je crois que la philosophie, à se trop cantonner dans ces analyses techniques, risque de perdre ses attaches avec la concrète et vivante réalité. Je crois enfin qu'il y a lieu de conserver ou de restituer au mot « raison » sa signification largement humaine.
A vrai dire, en effet, la « raison », c'est toute la men-
ialitè humaine : or, l'évolution mentale de l'humanité, c'esl à la l'ois l'effet et la cause de son évolution sociale Mentalité, cesl socialité. Raison, cesl civilisation.
On pense bien que nous n'avons pas la prétention d'entreprendre à nous seuls cette analyse infinie. Mais nous nous risquerons à l'esquisser.
Pour nous, la raison peut se décomposer en quatre aptitudes principales, lentement acquises au cours de l'évolution, à travers les siècles sans nombre de l'histoire et de la préhistoire :
1° Le sens social,
2° Le sens scientifique,
3° Le sens industrieux,
4° Le sens idéal.
Chacun de ces éléments, à son tour, peut envelopper plus ou moins de composantes.
Nous voudrions nous essayer ici à quelques-unes de ces analyses positives par où, croyons-nous, notre hypothèse peut et doit être, tôt ou tard, confirmée.
Nous serions heureux de pouvoir ainsi commencer à réenraciner l'abstraite raison en pleine réalité concrète, en plein humus social et historique.