HYPOCRISIE : DISSIMULATION ET SIMULATION
Et ceci nous amène à la seconde partie de la définition de Vauvenargues : expression ou imitation des vertus sociales.
Expression ou imitation : tout est lu, en effet, en
deux mots.
Les vertus sociales, voilà le fond des choses. Mais ces vertus peuvent être réelles ou feintes.
Celui qui est animé de sentiments de justice et de fraternité le laisse voir malgré lui. Ces sentiments, comme on dit, respirent sur son visage et dans ses paroles. Et cette manifestation de son âme intime lui concilie le respect et l'affection des hommes.
Mais celui qui est animé au contraire de sentiments d'antagonisme et d'iniquité, laissera-t-il ces sentiments paraître sur ses traits, dans son attitude, dans son langage? Il s'en gardera bien. Il sent qu'il inspirerait ainsi l'éloignement pour sa personne, l'antipathie, l'aversion, et qu'il ferait rapidement le vide autour de lui.
Que fait-il donc? Deux choses. Non seulement il réprime l'expression de ses sentiments véritables, mais il imite l'expression des sentiments opposés; il usurpe le masque de la bonté.
Il plie les muscles de son corps et de son visage aux attitudes, aux allures, aux jeux de physionomie qui correspondent aux sentiments d'équité et de fraternité. Il force ses yeux et ses lèvres aux regards et aux sourires bienveillants. Il asservit sa parole aux accents de l'amitié.
En un mot, il s'efforce à la fois de bien dissimuler ce qu'il éprouve et de bien simuler ce qu'il n'éprouve pas.
C'est ainsi que s'est constitué tout un appareil de pratiques et de formules, toute une défroque qu'on endosse en sortant de chez soi pour aller dans le monde, et qu'on se hâte de dépouiller dès qu'on est rentré et seul avec soi-même.
C'est ainsi que tous les cœurs peuvent passer de
l'amour à la haine, sans qu'il y paraisse trop au dehors, l'attirail Je politesse restant identique, et masquant la réalité intime.
C'est ainsi qu'une cité peut être minée, rongée, dévorée d'anarchie secrète et d'antagonisme latent, sans que les lèvres cessent de sourire et d'égrener les caressantes paroles.
C'est proprement l'histoire du sépulcre blanchi, ou du cadavre peint.