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LA SCIENCE ET LA RÉALITÉ

« Flaxorum non est scientia », dit le vieil adage. Il n'y a de science que de ce qui est commun et constant, à savoir du concept ou du type.

Qu'est-ce que le type, le concepts

Il est ni dans nos intentions ni dans les nécessités de notre thèse d'aborder cet immense débat. Mais l'on nous permettra au moins une indication.

Dans tout être individuel, dans tout fait particulier, il y a deux éléments : l'un commun à tout le groupe, l'autre propre à l'individu.

Par conséquent, tout être peut assumer deux noms : un nom commun, qui ne signale que des ressemblances, et un nom propre qui signale aussi les différences superposées aux ressemblances.

Le nom propre dit plus que le nom commun : il dit, outre les généralités, les particularités. Le nom propre donne donc l'être tout entier. Au contraire, le nom commun ne donne qu'une partie de l'être.

La généralisation est donc un appauvrissement. La science, ouvrière de généralisation, est un appauvrissement de la réalité.

Mais il y a plus, la science ne se borne pas à retrancher une partie de la réalité : la partie qu'elle retient est aussi la moins importante.

En effet, le « type » ou « concept », c'est la réalité réduite à son squelette.

Le « type », si vous aimez mieux, c'est la trame banale, le banal canevas, où l'individualité brodera ses propres couleurs et ses rares prestiges.

Loin que le « type » contienne, retienne, détienne la réelle réalité, il n'en représente que les conditions élémentaires, et l'ombre pour ainsi dire. Le progrès de la création va du « confus » au « distinct ». L'homme de valeur, c'est celui qui cesse de se confondre avec la foule banale, c'est celui qui se distingue du troupeau.

Le vrai réel, c'est l'individuel.

Le réel du nom commun, c'est le nom propre.

Pensez-vous qu'il suffise à Julie d'Etange que Saint- Preux soit un vertébré de l'ordre des primates! Pour elle, Yessentiel, c'est précisément ce que la science appelle Y accidentel, j'entends tel pli de lèvre ou tel son de voix.

Et la science peut-elle prévaloir contre l'amour, c'est-à-dire contre le principe créateur lui-même? L'amour, l'amour seul sait ce qui importe.

Unde ardet, inde lucet, comme disait Saint-Cyran, en une admirable formule qui, si je ne me trompe, a servi d'épigraphe au Saint-Augustin de M. Nourrisson.

La science, c'est la généralité croissante, — c'est-àdire la décroissante réalité.

La science éliminant de plus en plus les différences, les particularités et les originalités; dégageant de plus en plus les ressemblances, les communautés et les banalités; simplifiant et unifiant de plus en plus; retrouvant le « môme » au fond de ce qui apparaît « autre » ; faisant rebrousser la multiplicité finale jusqu'à Y unité primordiale et rentrer la diversité du cosmos à la confusion du chaos; la science, dis-je, part de Y individu, concrète et riche réalité, épanouie au soleil, riche d'une

richesse inexhaustible ; descend et s'enfonce dans les grandissantes ténèbres, vers les limbes de la création, dépouillant lambeau par lambeau de ses attributs si lentement acquis la réalité pâlissante, la réduisant enfin à n'être plus que cette vide etvaine entité, que ce vague spectre, que ce décevant fantôme qu'on appelle le concept d' « être ».

De degrés en degrés, à travers l'espèce, le genre, la classe, la famille, l'ordre, l'embranchement et le règne, — la science descend cette échelle du néant qui va de 1' « individu », ou de ce qui seul est, au concept « d'être », ou de ce qui n'est pas.

Alors, direz-vous, pourquoi le grand effort scientifique de l'homme? Pourquoi proposer la science pour but aux ambitions de l'élite?

Il y a là un fâcheux malentendu.

La science n est pas but, mais moyen.

La réalité seule est but, la réalité qu'il s'agit d'étreindre et d'enserrer dans sa richesse infinie. Mais pour conquérir, il faut diviser. La science commence par bien démêler l'élément commun, ■ — pour mieux discerner ensuite l'élément original, exceptionnel, unique.

La vie, la vie seule est fin ; la science n'est que moyen, — mais moyen précieux, moyen indispensable.

La science, c'est X analyse, condition sine quâ non de l'ultérieure et finale synthèse.

Platon qui exalta le « type », au détriment de 1' « individu », se méprit assurément. Mais sa méprise était grande et belle en somme : elle fondait la science.

Sans l'analyse, la comparaison, la généralisation et la classification méthodiques, sans la science enfin, jamais l'homme n'eût conquis le monde.

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