LES DÉLICATES MERVEILLES DE LA MATIERE BRUTE
Au simple point de vue statique, au point de vue des objets et des êtres, combien cette idée de complexité est précieuse! Puisque le groupement et l'association sont partout, tout un nouvel aspect des choses ne nous est-il pas, par là, révélé ? Leibnitz se vantait, non sans raison, d'avoir prodigieusement enrichi l'univers, en peuplant jusqu'à la plénitude, de ses myriades de « monades» ou « points de force », les profondeurs de l'immensité et de l'éternité. Mais ce n'était là qu'un côté de la réalité. Toutes ces monades, en nombre immense, sont solitaires ; oui solitaires, au sein même de leurs groupements illusoires et de leurs associations sans vertu. Mais si des myriades de rapports, et j'entends de rapports efficaces, sont institués enire ces myriades de forces, ne voilà-t-il pas un autre aspect de la nature, qui en double véritablement la richesse?
Les êtres en eux-mêmes, puis, les rapports de ces
êtres, c'est-à-dire les actions que ces êtres exercent les uns surles autres, ces réciproques actions profondément modificatrices : ce sont bien là les deux aspects complémentaires de la réalité. U architecture pénètre alors l'univers, grandiose et subtile, équilibrant les « astres » dans les « mondes » et les « atomes » dans les « molécules ».
Qu'est devenue la matière brute d'autrefois ? C'est bien le cas de reprendre les paroles de Leibnitz : plus rien de brut et de mort dans l'univers!
La matière « brute » se résout en merveilles, — les merveilles d'une architectonique infiniment délicate et consommée, devant lesquelles s'hypnotise l'esprit songeur.
Architectures d'ailleurs sans architecte extérieur ; édifications spontanées, soulevées et ordonnées du dedans même, par l'aspiration et la conspiration de leur vivants matériaux.
Le massif univers se révèle ajouré comme un madrépore. Que dis-je ? La nature apparaît comme un abîme de vivants, un indicible abîme, où tout aspire et conspire !
Mais, qui sait cela? Bien peu de gens encore. Pour le grand nombre, Y apparente simplicité masque la réelle complexité.
Et pourtant, qui ne sent combien ce qu'on appelle dédaigneusement la matière devient quelque chose d'admirable et de respectable, quelque chose de merveilleux, et, j'ose le dire, de sacré, pour qui s'en fait une idée scientifique ? Et qui ne sent que cette réhabilitation de la matière est destinée à ruiner l'antique dualisme et à renouveler par là l'esprit et le cœur humains ?
Acquérir le sens de la complexité de toutes choses, acquérir cet élément du sens scientifique, c'est donc une
des Tarons 1rs plus directes et les plus efficaces d'acquérir de la raison.
La raison ri est donc pas, elle devient, — par l'effort de l'élite pensante dans la cité.
le géométrisme de l'esprit français assoupli par l'éducation riologique.
Passons du point de vue des objets et des êtres au point de vue des événements et des actes; du point de vue statique au point de vue dynamique.
Ici encore, ici surtout peut-être, quel bienfait que la tardive introduction de l'idée de complexité !
C'est Auguste Comte qui a le plus fortement attiré l'attention sur la complexitécroissante des phénomènes, à mesure qu'on s'élève, dans sa classification, des sciences mathématiques, auxsciencesphysico-chimiques, puis aux sciences biologiques, et enfin aux sciences sociologiques (en omettant l'astronomie qui me paraît un cas à part).
Certes, il y a de la complexité, et beaucoup, dans le monde inorganique. Mais dès qu'on entre dans le monde de la vie, la complexité devient véritablement prodigieuse.
Complexité extrême, c'est difficulté extrême. Par là s'explique, selon Comte, que la biologie et la sociologie se soient constituées si tardivement. Ce sont là en effet, à vrai dire, des sciences contemporaines.
La biologie semble bien entrain de refaire Y éducation de V esprit humain, et de l'esprit français en particulier. Si, dans les simples faits vitaux, se révèlent une si fuyante subtilité et un si inextricable enchevêtrement, que sera-ce donc dans les faits moraux et sociaux ? (Quiconque aura traversé l'école de la biologie, avant d'aborder le domaine des sciences morales et poli-
tiques, apportera nécessairement dans l'étude de celles-ci un esprit tout renouvelé, le sens des choses multiples et mouvantes. Et on peut dire que la biologie a fait une révolution dans les sciences morales autant par sa méthode que par ses découvertesproprement dites. Ainsi s'explique et se justifie, par exemple, l'ondoyante souplesse apportée par un Renan dans l'étude de nos origines religieuses. Ainsi s'explique le triomphe de la méthode « historique » dans toutes les études juridiques ou politiques.
C'est qu'en effet l'esprit humain, et en particulier l'esprit français, avaient un bien grand défaut. L'esprit français, notamment, qui n'avait guère reçu jusqu'ici que la culture mathématique, était essentiellement simpliste.
Comte, nous l'avons dit, a fait remarquer de nos jours, après Pascal, que les faits mathématiques sont les plus simples, les moins complexes, et aussi les plus « grossiers » des phénomènes, les plus abstraits ou les plus pauvres, les plus éloignés de la réalité, — par opposition aux faits sociaux qui sont les plus complexes et les plus subtils.
Comment l'esprit français, nourri pour ainsi dire aux seules mathématiques, n'eût-il pas souvent méconnu la nature si essentiellement délicate et diverse des choses morales?
De là ce vice légendaire de nos philosophes et de nos politiques, de là ce simplisme en morale et en politique, de là ce rationalisme de Procuste qui mutile la réalité pour la faire entrer de vive force dans le cadre de ses déductions non seulement théoriques mais pratiques.
Nous l'a-t-on assez jeté à la face, ce reproche plus grave qu'il n'en a l'air : « La France ? peuple de géomètres et de rhéteurs » ! Je dis : plus grave qu'il n'en
a l'air, (l'es! <|u'en effet la géométrie politique, quand elle passe de la spéculation à l'action, s'appelle tout simplement guillotine politique.
Fort heureusement l'esprit français, en ce siècle, a ] tassé par l'école de la biologie et semble devoir en être profondément transformé.
Le Français, naguère si prompt à trancher, commence à se dire : c'est peut-être plus compliqué que ça. Le soupçon de la complexité est le commencement de la sagesse.
Nous nous félicitons d'êtres clairs. Soit. Prenons, garde pourtant. M. Bertrand a dit, sur Fontenelle, un mot admirable : « Fontenelle... toujours clair, jamais lumineux... ». La clarté est chose de surface. La lumière vient des profondeurs. Tout le vieux débat entre l'esprit français et l'esprit germanique, par exemple, est résumé sinon résolu par ce mot de M. Bertrand.