PERSISTANCE DE L'ESPRIT MIRACULAIRE ET MESSIANIQUE
Il faut en convenir : nous autres, Français, nous avons été assez généralement jusqu'ici simplistes et violents. Or la nature est toute complexité et lenteur.
Nous avons donc tenté de simplifier et de violenter la nature ! Risible effort. Nous sommes sortis tout meurtris de ce corps à corps insensé. Et l'Indomptable a continué en silence sa marche éternelle, sous nos yeux stupéfaits.
Mais la science vient de nous expliquer le mystère. Nous nous faisions de la nature une idée très fausse; à nous donc de changer nos idées. Et c'est à quoi travaillent les mieux informés d'entre nous.
Malheureusement ceux-là ne sont qu'une poignée. Et l'immense majorité des hommes reste encore simpliste et violente, — en France surtout. La foule, chez nous, est encore loin d'avoir acquis le sens de la complexité et de la lenteur, cet élément important du « sens scientifique », lequel est à son tour, comme on sait, un des grands éléments de la raison.
La foule reste encore simpliste et violente. Et, dans la foule, je comprends bien des gens qui s'en croient hors.
Voyez, par exemple, en politique : que d'ouvriers qui réclament toujours « la révolution » ! Pour eux, ce mot, « la révolution », c'est le coup de force d'en bas qui doit créer d'emblée pour l'ouvrier la prospérité et la félicité ! Mais, par contre, que de bourgeois qui
réclament toujours « le coup d'Etat » ! Pour eux, « le coup d'Etat », c'est le coup de force d'en haut qui doit fonder d'emblée, pour la bourgeoisie, la sécurité immuable.
Révolution ! Coup d'État ! Cela signifie donc : violence d'en bas, ou violence d'en haut, mais toujours violence.
C'est l'appel au tribun ou au dictateur, l'appel au sauveur. C est l'idée messianique. C'est l'esprit antiscientifique. C'est la foi au miracle.
Au fond, presque tout le monde, en France, consciemment ou inconsciemment, croit au miracle, fait appel au mirc?lc. C'est que presque personne n'est imprégné de F esprit scientifique. Et là est le grand danger.
Certes plus d'un va disant : « C'est plus compliqué que ça », et « c'est plus long que ça ». Mais ces sages sont poignée, et les fous sont légion. Ceux-là risquent toujours d'être noyés et emportés par ceux-ci. Avec les appétits aujourd'hui déchaînés, les peuples courent au plus sanglant chaos, si la science ne leur révèle et ne leur inocule le patient génie de la majestueuse et inviolable nature.
Quelqu'un a dit de Louis-Napoléon qu'il avait « subi le refroidissement profond de Machiavel ». Tant que la fièvre démocratique naura pas subi le profond refroidissement de la science bio-sociale, les sages devront trembler. Les Universités ont, de ce chef, une responsabilité redoutable. L'éducation mentale des peuples modernes leur incombe : c'est dire que le sort de la civilisation est dans leurs mains.
Ainsi la majorité des hommes est encore loin d'avoir accédé à la raison.
[dée d'évolution, c'est-à-dire de structures complexes et de formations lentes, idée de métamorphose, idée de loi, idée de type, capacité d'attention, sens scientifique, raison : tout cela est acquis d'abord, fort laborieusement, par une élite, spécialisée dans les travaux de l'esprit; et tout cela est propagé ensuite, peu à peu, dans la foule, par l'éducation, c'est-à-dire par le contact, direct ou indirect, de plus en plus continu et de plus en plus intime, entre l'élite et la foule.
Ici encore, donc, la raison nous apparaît bien comme un produit de l'association et de la division du travail, comme un produit de la cité.