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CHAPITRE X

Sens social, sens scientifique, sens industrieux, ces trois produits de l'association humaine épuisent-ils le contenu du mot raison? Non, il en reste un quatrième, plus important encore, s'il est possible, à savoir, le sens idéal, encore plus évidemment né de l'organisation sociale.

Ce sens idéal peut se décomposer lui-même en trois aspects :

Sens esthétique;

Sens contemplatif;

Sens religieux.

SENS ESTHETIQUE.

Est-il besoin de le dire? Je n'ai aucunement la prétention de construire de toutes pièces une esthétique, et de marcher sur les brisées des grands spéculatifs hellènes ou germains, ou de leurs émules français, comme MM. Ch. Lévêque ou M. Guyau, Félix Ravaisson ou Gabriel Séailles.

Je veux simplement donner quelques indications, pour illustrer mon idée générale.

Il ne s'agit d'ailleurs pas ici de choses lues, mais uniquement de choses vues et senties.

LE tfENS DES COULEURS : UN PLINTHE SCANDINAVE.

On sait que la cellule est impressionnable à la lumière. Mais cette impressionnabilité-là est fort confuse l t obtuse.

Chez l'animal, agrégat de cellules, un certain nombre de cellules, spécialisées dans celle fonction, arrivent à constituer ce qu'on appelle Yœil, organe spécial de la vision distincte et aiguë.

La vision se borne d'abord à la distinction du clair et de Yobscur, opposition fondamentale, qui donne aux toiles de Rembrandt leur étrange puissance.

En vertu de la loi de différenciation croissante qui régit la phase ascendante du rhythme d'intégration et de désintégration des « mondes », le « clair » ou le « lumineux » se diversifie en « couleurs » et en « nuances » de plus en plus nombreuses et délicates.

Ce progrès intérieur, cet enrichissement intime de la vision se poursuivent toujours, aujourd'hui comme hier ; car, encore une fois, la création n'a pas eu lieu : elle a lieu.

Mais l'humanité marche en colonne.

De là, une avant-garde, — l'élite des mieux doués. De là les yeux d'une finesse et d'une fraîcheur de vision exceptionnelles, — les yeux de peintre. Je parle ici de couleur, non de dessin.

Pour beaucoup, la nature est claire et colorée sans doute, mais d'une clarté et d'une couleur pauvre et trouble. Pour beaucoup la nature est terne, et comme couverte d'un voile.

Le peintre est l'homme qui lève ce voile, et nous révèle une nature swrnatureilement brillante.

Le peintre voit les couleurs à la fois plus nombreuses et plus vives. Dans une forêt, il saisit toute la gamme

des « verts » printanicrs ou des « ors » automnaux, depuis leurs plus vibrants éclats jusqu'à leurs plus fuyantes dégradations.

Et quand, il transporte sur la toile sa riche vision, il est pour nous un révélateur.

Mais ici, comme en tout, il y a un apprentissage et un entraînement. C'est par l'exercice que les sens et les facultés s'aiguisent et s'avivent. C'est par un effort constant que le peintre coloriste arrive à saisir de mieux en mieux les plus subtiles nuances de couleur. Et cette éducation de Vœil n'est possible que par la spécialisation professionnelle qui permet à tout un groupe d'individus de se vouer exclusivement à la culture du sens chromatique.

Combien un œil doué diffère d'un œil vulgaire !

J'ai eu cette sensation notamment devant une toile de Zorn, le peintre Scandinave bien connu des habitués de nos expositions.

Ce sont des baigneuses demi-nues, dans les roseaux, au bord de l'eau immense, envahie par l'aube. Toute la toile est inondée de lumière, d'une lumière safran. Tout est jaune, femmes, feuilles et flots, d'un jaune frais, transparent, divers et limpide. Est-ce l'heure, et la jeune lumière matinale? Est-ce un jour Scandinave, un peu boréal, une lumière du septentrion, que ne connaissent pas nos yeux de France? Peut-être. Mais c'est aussi là sans doute, et surtout, une fraîcheur spéciale de vision, et un don natif de l'heureux peintre étranger. Quoi qu'il en soit, je puis dire que cette toile m'a véritablement révélé la richesse de la couleur jaune, le luxe de ses tonalités et de ses intensités.

La nature, pour nous pâlie, apparaît au peintre étincelante. C'est une nature vue aux feux de bengale, ou tout au moins à travers les gerbes et les nappes des

fontaines lumineuses. La nature, pour le peintre, est un feu d'artifice de couleurs. Pour nous, elle est un camaïeu.

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