DE BATIR
Victor Hugo disait : les villes sont des Bibles de pierre. Et, en effet, parmi les pûtes de maisons
vulgaires, les édifices éclatent, comme «1rs strophes, comme <!<■* poèmes; de même que, parmi les bruits innombrables «le la rue, se détachent parfois un son musical, ou une phrase, un lambeau de mélodie
Quelle noble chose qu'un bel édifice! un temple sur un promontoire, ou un château-fort sur une colline! un Parthénon ou un Capitolc ! ou plus simplement le i Castle » d'Edimbourg ou le PIradschin de Prague, dominant altièrement leurs cités!
Mais croit-on que l'espèce humaine ait su d'emblée construire des Alambrah et des Parthénon ?
L'homme a d'abord aménagé des cavernes, foui des terriers, palissade des enclos, entrelacé des toits de branchage, ou pétri des murs de glaise.
Ce n'est que peu à peu qu'il a appris à cuire des briques, à extraire et à tailler la pierre et le marbre.
Mais que de tâtonnements pour arriver à connaître les propriétés des matériaux, leur friabilité ou leur résistance, pour calculer les pressions verticales ou latérales exercées et supportées ; pour découvrir la voûte; pour dresser les plans et pour plier le laborieux maniement des minéraux ou des métaux aussi bien aux rigoureuses lois de la mécanique et de la physique qu'aux élégantes et pures combinaisons de la géométrie !
Oui, que de tâtonnements, que d'essais, que de tentatives, que d'expériences, d'innombrables carriers, maçons, architectes, géomètres, physiciens et ingénieurs ? En un mot quel immense savoir accumulé, à travers les siècles de l'histoire et de la préhistoire, dans ce que nous appelons Y art de bâtir !
Je le répète : à considérer en eux-mêmes le Parthénon ou l'Alhambra, on est tenté de crier au miracle et d'accorder à l'homme des facultés exceptionnelles sans analogue dans le reste de l'animalité.
Mais replacez-les, ces beaux édifices, dans Y histoire de V habitation humaine et même animale : aussitôt disparaît, non leur caractère merveilleux, certes, mais leur caractère miraculeux.
De un au milliard, le bond paraît immense. Mais alignez patiemment un assez grand nombre d'unités, et vous comblez l'abîme.
Sans compter que, d'une unité à l'autre, si la distance vous paraît trop grande, vous pouvez encore, avec Lcibnitz et Newton, pour ménager le passage, jeter le pont de « Y infini ».
Car les solutions de continuité n'existent que dans nos esprits grossiers. La continuité est la loi des choses. Et l'art des transitions infinitésimales est l'art même de la nature, comme l'ont établi, par leur découverte simultanée, Leibnitz et Newton.
LES RAPPORTS DU « MORAL » ET DU « GEOMETRIQUE ». LE TEMPLE d'ÉPHESE.
L'édifice, du moins l'édifice grec, est un multiple du cristal, qui n'est lui-même qu'une géométrie minérale.
Or, ce n'est que de nos jours que la cristallographie nous a fait pénétrer profondément dans l'intimité des structures inorganiques et nous a révélé à quel point, là aussi, dans le monde de l'infiniment petit, tout est fait « par poids et mesure ».
Nombre, proportion, symétrie, équilibre, structure, science, ordre, règle, pensée enfin : telle semble bien être ici aussi la leçon qui sort des choses.
Leibnitz disait : il y a du géométrique jusque dans le moral, et, inversement, il y a du moral jusque dans le géométrique.
Les Hellènes qui ont tout deviné, eurent l'intuition
GENÈSE nu SENS IDÉAL. 27l
de ces analogies profondes. Et leur architecture ne fut qu'une éthique visible.
Voyez, par exemple, ce temple d'Eplièsc, commenlé par Victor Hugo, dans Les sept merveilles du monde (Aonvelle légende des siècles).
C'est le temple lui-même qui parle, dans le silence universel, « dansFassombrissemcnt religieux du soir : »
Mon frontispice appuie au calme entablement Ses deux plans lumineux inclinés mollement, Si doux qu'ils semblent faits pour coucher des déesses.
Je suis Fart radieux, saint, jamais abattu; Ma symétrie auguste est sœur de la vertu...
Sparte a reçu sa loi de Lycurgue rêveur,
Mantinée a reçu sa loi de Nicodore,
Athènes, qu'un reflet de divinité dore,
De Solon, grand pasteur des hommes convaincus,
La Crète de Minos, Locres de Séleucus;
Moi, le temple, je suis législateur d'Ephèse ;
Le peuple en me voyant comprend Vordre et s'apaise ;
Mes degrés sont les mots d'un code, mon fronton
Pense comme Thaïes, parle comme Platon,
Mon portique serein, pour lame qui sait lire,
A la vibration pensive d'une lyre,
Mon péristyle semble un précepte des deux ;
Toute loi vraie étant un rhythme harmonieux,
Nul homme ne me voit sans qu'un dieu l'avertisse;
Mon austère équilibre enseigne la justice;
Je suis la vérité bâtie en marbre blanc ;
Le beau, c'est, ô mortels, le vrai plus ressemblant...
Tous ceux que Sybaris voluptueuse énerve N'ont qu'à franchir mon seuil d'austérité vêtu Pour renaître, étonnés, à la forte vertu...
J'entends autour de moi les peuples s'écrier : Tu nous fais admirer et tu nous fais p rier...
On le voit : symétrie, ordre, équilibre, d'une partT et, d'autre part, vérité, justice, vertu, — ce sont là choses équivalentes, et d'ailleurs, « austères » et « augustes ».
Ainsi sentaient et pensaient les lumineux génies helléniques.
Mais que nous voilà loin de la caverne des troglodytes î
Et pourtant, de ceci à cela, il y a transition insensible et filiation ininterrompue. Rien n'égale la chétivité de l'infinitésimal, si ce n'est sa puissance, — parla continuité de l'effort et l'accumulation des résultats.
L'art architectural, tant pour sa technique savante que pour son profond symbolisme, ne s'explique que par une immense évolution mentale de l'humanité.